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mercredi 30 janvier 2013

Terrorisme : MOKHTAR BELMOKHTAR, LE CONTREBANDIER FANATIQUE





NOTE PRELIMINAIRE : une version très condensée des lignes qui suivent, et dont je suis l'auteur, a été publiée par Jeune Afrique, fin septembre 2012 :
Ici figure l'intégralité de l'étude, actualisée au 30 janvier 2013.


Photo de Mokhtar Belmokhtar qui figure sur l'avis de recherche d'Interpol


Naissance d'une "vocation" et l'Afghanistan

Né en juin 1972, à Ghardaïa en Algérie, Mokhtar Belmokhtar, alias Khaled Abou al-Abbas (ou encore, Laouar/le Borgne) est de son propre aveux fasciné par les combats que livrent les moudjahidines aux Soviétiques, dans les années 1980, en Afghanistan. En novembre 1989, Abdullah Azzam, mentor de Ben Laden, trouve la mort dans un attentat à la voiture piégée à Peshawar. Son assassinat marquerait le point de départ de l'engagement idéologique de Mokhtar Belmokhtar (Ben Laden fait partie des suspects possibles de l'attentat !). En 1990, alors qu'il n'a que 17 ans, il part en Arabie Saoudite pour le petit pèlerinage (la oumra, qui peut être accomplie durant n'importe quel mois de l'année, de préférence celui du ramadan, contrairement au grand pèlerinage, hajj, qui ne peut avoir lieu que lors du dernier mois de l'année musulmane), puis, à 19 ans, pour l'Afghanistan, accompagnés de trois de ses voisins.

Là-bas, il séjourne quelques mois en 1991, dans les rangs des islamistes du Hezb-i-Islami. Le mouvement, dirigé par Gulbuddin Hekmatyar, regroupe de nombreux volontaires musulmans étrangers (entre 10 000 et 12 000 sur une période de dix ans), implantés dans les bases arrières du Pakistan, engagés dans la guerre civile qui suit le retrait de Moscou. Selon la rumeur qu'il a lui même fait naître en novembre 2007, MBM se serait battu contre les soldats soviétiques. Ce qui relève de la légende : ces derniers quittent le pays en février 1989, soit deux ans avant l'arrivée du jihadiste... ! Toujours d'après la légende, il aurait perdu son œil lors d'un combat, alors qu'en réalité, il est blessé au cours d'un entraînement. Entraînement qu'il accomplit dans les camps des environs de Jalalabad, Khalden et près de Khost, en Afghanistan. Il affirme avoir rencontré Abou Moussab al-Zarkaoui (qui deviendra le chef d'Al-Qaida en Irak) durant cette période.

Au début des années 1990, plusieurs pays (notamment l'Algérie) dont sont issus les volontaires étrangers du Hez-i-Islami protestent auprès du Pakistan : ils l'accusent d'héberger des terroristes potentiels. En avril 1993, Islamabad réagit enfin ; les autorités pakistanaises arrêtent plusieurs centaines de volontaires et expulsent beaucoup d'entre-eux. Mokhtar Belmokhtar, lui, rentre quelques mois auparavant, fin 1992. Retour qui ne doit rien au hasard. Certes, il sait que la guerre civile ensanglante l'Algérie, mais il n'ignore pas non plus les démarches de l'Algérie vis-à-vis du Pakistan.


Du GIA au GSPC

De retour chez lui, en toute logique, il intègre le Groupe Islamique Armé (GIA), au plus fort de la guerre civile. Bénéficiant d'une relative autonomie, il met sur pied l'esquisse d'une katiba – la katiba Shahada – qui rapidement rayonne au-delà des frontières algériennes, dans le Sahara et plus généralement au Sahel. Il intègre ensuite le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), à sa création par Hassan Hattab en 1998. Le jihad ne l'empêche pas de se lancer dans de lucratifs trafics, notamment d'armes, au profit du GIA, puis du GSPC ; il dispose alors de 25 hommes. Le chaos ambiant, notamment dans le sud du pays, facilite la contrebande. Responsable de l'assassinat de plusieurs douaniers et garde-frontières, l'Algérie le condamne à mort par deux fois.

Entre 1994 et 1995 il correspond avec plusieurs responsables islamistes installés au Soudan (certaines sources indiquent qu'il s'y serait rendu et qu'il y aurait rencontré Ben Laden ; or, Mokhtar Belmokhtar pourtant prompt à évoquer ses entrevues glorieuses et à entretenir sa légende, n'en fait pas mention) ; rien ne le confirme donc avec certitude. A cette époque, Ben Laden vit à Khartoum, capitale du Soudan... Ces contacts valent à Mokhtar Belmokhtar, au sein du GSPC, respect des uns et jalousie des autres.

Grâce à sa réputation, à son expérience de combattant, ainsi qu'aux réseaux de contrebande sur lesquels il règne, Mokhtar Belmokhtar se voit nommer émir de la zone 9 du GSPC (le sud de l'Algérie et le Sahara). L'inimitié qui, selon toute vraisemblance, existait déjà entre le nouvel émir et Abderrazak el-Para, se transforme alors en franche haine. Abderrazak el-Para n'accepte pas d'obéir à Mokhtar Belmokhtar, qui, lui, semble prendre un malin plaisir à adresser des directives à son subalterne ! En juillet 2001, Mokhtar Belmokhtartransmet ainsi des ordres qu'il dit provenir d'Hassan Hattab, prescrivant un quota de cartouches – seulement 2000 – pour toutes les formations de la zone, avec demande de transfert de toutes les armes lourdes au commandement militaire du GSPC. Abderrazak refuse de se plier à ces directives. Refus qu'il aurait accompagné de menaces de mort à l'encontre de Mokhtar Belmokhtar ! Quant à Hassan Hattab, il l'invite à s'exécuter. Abou Zeïd, adjoint d'el-Para, le soutient bien évidemment et il ne manque pas d'encourager son propre lieutenant, Yahya Abou Hamame à empiéter sur le terrain de Mokhtar Belmokhtar. Le GSPC devient un panier de crabes qu'Hassan Hattab (soutenu par Mokhtar Belmokhtar!)... ne contrôle, forcément, plus !


MBM, le GSPC et al-Qaida

A l'été 2001, Ben Laden délègue un émissaire d'origine yéménite auprès du GSPC afin de faire le point sur la situation algérienne et de déterminer si Al-Qaida pourrait mettre sur pied une zone opérationnelle au Sahel avec le soutien du GSPC. Abdelwahab Alouane, alias Abou Mohamed, l'émissaire en question, quitte donc l'Afghanistan pour se rendre au Yémen, de là, il gagne l'Ethiopie, puis le Soudan, et enfin le Niger où il prend contact avec Mokhtar Belmokhatar qu'il connaît déjà. Le chef de katiba l'escorte jusque dans le sud de l'Algérie où il doit rencontrer l'émir national du GSPC.

Hassan Hattab est, en principe, l'émir national de l'organisation. En principe seulement : vraisemblablement pas informé de la réunion avec le représentant de Ben Laden, il ne participe pas à celle-ci ! Abou Mohamed y suggère aux chefs présents de s'implanter davantage au Sahel en partageant la région en zones d'influences (en somme, en évitant les querelles).

Il insiste aussi quant à son intention de rencontrer, ultérieurement, Hassan Hattab. Cependant, Abderrazak el-Para manœuvre afin d'empêcher l'entrevue. Abou Mohamed rentre en Afghanistan pour rendre compte à Ben Laden. Il revient en Algérie en juillet 2002. Cette fois-ci, il semble exiger de voir Hassan Hattab. Finalement, les forces de sécurité algériennes abattent Abou Mohamed le 12 septembre de la même année, sans qu'il soit parvenu à discuter directement avec Hassan Hattab.

« Neutralisé » par Abderrazak el-Para, l'émissaire de Ben Laden n'a pas non plus solutionné la querelle entre el-Para et Mokhtar Belmokhtar, qui, de son côté, n'a pas attendu un hypothétique succès de la médiation du Yéménite pour s'enraciner plus encore dans le Sahara et au Sahel avec ses hommes !


La contrebande

Mister Marlboro a depuis longtemps choisi le désert comme zone d'action et de trafic ; tout autant fanatique que contrebandier, conciliant l'un et l'autre en un tout aussi insaisissable que l'est le personnage ; d'une certaine manière, Mokhtar Belmokhtar est un "von Ungern-Sternberg" jihadiste, individu à la limite de la folie, capable de déchaîner la violence la plus sanglante (décapitation de soldats mauritaniens, In Amenas) mais aussi d'être calculateur et parfois, sincère dans son engagement en étant avide de pouvoir...
 
C'est au cours de ces années que Mokhtar Belmokhtar gagne son surnom de « Mister Marlboro », en référence au trafic de cigarettes, mais aussi d'armes, de 4x4, de drogue, de diamants et de migrants. Etablir précisément à qui revient la paternité de ce surnom est difficile : aux services de renseignement tant occidentaux qu'algériens qui le surveillent, ou bien aux contrebandiers et autochtones avec qui il travaille ? Et justement, dans le cadre de son « commerce », Mokhtar Belmokhtar sillonne la région. Il établit ainsi des liens privilégiés avec les populations, d'autant que ces nouvelles routes caravanières, finalement à peine plus différentes que celles d'antan (les 4x4 ont juste remplacé les dromadaires) alimentent une économie locale mise à mal par les sécheresses et l'absence de programmes de développement nationaux concrets.

Pour signer plus encore le « pacte tacite » entre lui et les communautés locales, Mokhtar Belmokhar suit l'initiative d'un de ses lieutenants, Ibrahim Ebi Isagh, Ghreigha de son nom de guerre. Celui-ci épouse les filles des chefs locaux et encourage ses hommes à l'imiter. Dès lors, les Algériens ne sont plus perçus comme tels, comme des étrangers, mais comme des membres de la famille. Les mariages (quatre pour Mokhtar Belmokhtar) et tout ce qu'ils représentent en termes de tradition soudent les uns et les autres, avec tous les avantages inhérents pour affronter la rudesse du Sahara, mais surtout, les ennemis divers. Ils facilitent aussi la bonne marche des trafics que gèrent les hommes de Mokhtar Belmokhtar.

Mokhtar Belmokhtar semble également en contact avec certains Sahraouis du Front POLISARIO (Frente Popular de Liberacion de Saguia el-Hamra y Rio de Oro/Front Populaire pour la Libération de Saguia el-Hamra et du Rio de Oro ; qui revendique l'indépendance de l'ex-Sahara espagnol, désormais Sahara occidental, territoire marocain). Outre de constituer une source de revenus réguliers, les trafics représentent autant de canaux d'une diplomatie parallèle, qui implique un vaste panel d'individus (y compris membres des forces de sécurité), dans le cadre de laquelle il s'avère plus rentable d'être en bon termes avec tout le monde. Au Mali, notamment, Mokhtar Belmokhtar va vite bénéficier d'une relative impunité.


Les rivalités : d'Abderrazak el-Para à Abou Zeïd

Si les autochtones l'acceptent, voire l'apprécient pour l'argent qu'il injecte dans l'économie locale et pour son respect des modes de vie, il y a toujours quelque chose de pourri dans l'émirat sahélien du GSPC. Abderrazak el-Para se lance dans une surenchère d'actions, plus ou moins improvisées : en janvier 2003, il organise un traquenard à Batna contre une unité algérienne, tuant 43 parachutistes. Entre février et mars, il « cueille » plusieurs groupes de touristes étrangers, pour un total de trente-deux. L'opération le médiatise considérablement. Cependant, derrière la façade d'une série d'actions rapides et audacieuses se cache... le néant. Abderrazak ne sait pas vraiment que faire des otages, il manque de moyens tant pour assurer leur ravitaillement que pour les tenir à l'oeil ; l'armée algérienne en libérera 17 le 13 mai 2003, les autres seront relâchés le 18 août 2003 après versement d'une rançon.

Quoi qu'il en soit, même si la gestion des otages n'est pas une grande réussite, Abderrazak el-Para est désormais mondialement connu. Dans le même temps, il s'efforce de fournir quantité d'armes et de munitions à la direction de l'organisation. L'enjeu est d'apparaître comme plus efficace que Mokhtar Belmokhtar, le dominer en tout et occuper le devant de la scène.

En Algérie, la situation ne tourne pas non plus à l'avantage de Mister Marlboro : entre juillet et août 2003, Nabil Sahraoui « remplace » Hassan Hattab à la tête du GSPC. En réalité, il le contraint à démissionner, à la grande satisfaction d'Abderrazak el-Para et de son lieutenant, Abou Zeïd. Les reproches s'accumulent à l'encontre de Mokhtar Belmokhtar, que ne protège plus un Hassan Hattab isolé et réduit à envoyer des communiqués au nom d'un GSPC qu'il ne dirige plus. Beaucoup l'accusent de se préoccuper davantage de ses affaires que de la cause, à l'abri, loin de l'Algérie où les forces de sécurité portent de rudes coups aux militants. Le travail de sape d'Abderrazak el-Para porte ses fruits, isolant progressivement Mokhtar Belmokhtar du noyau du GSPC.

Toutefois, Mokhtar Belmokhtar rend les coups : il vilipende son adversaire pour ne pas avoir partagé équitablement les armes capturées lors de l'embuscade de Batna. Résolu à posséder un territoire au moins aussi vaste et riche (au moins en termes de trafics potentiels) que celui de Mokhtar Belmokhtar, Abderrazak el-Para étend de plus en plus son emprise sur le Niger et le Tchad. Mais, impulsif là où Mokhtar Belmokhtar se montre réfléchi, il voit trop grand, avec des moyens limités, d'autant qu'il ne bénéficie pas d'un soutien autochtone à l'image de Mister Marlboro. Les forces de sécurité nigériennes et tchadiennes accrochent fréquemment ses éléments – plus que ceux de Mokhtar Belmokhtar – jusqu'au jour où les Tchadiens le capturent. Probablement contre récompense, ils le livrent secrètement à la Libye, qui le transfère à l'Algérie ! Il est aisé de deviner le sentiment de Mokhtar Belmokhtar en apprenant la neutralisation de son rival !


Les tensions entre Mokhtar Belmokhtar et l'émir du GSPC

En juillet 2004, le GSPC subit un autre revers lorsque les forces de sécurité algériennes abattent Nabil Sahraoui dans une embuscade. Abdelmalek Droukdel, séide de Nabil Sahraoui, lui succède. La controverse interne à propos de Mokhtar Belmokhtar ne faiblit donc pas. Bien au contraire, le refus de Mokhtar Belmokhtar de reconnaître Droukdel en tant que chef du GSPC l'attise !

Le 04 juin 2005 Mokhtar Belmokhtar perd son lieutenant, Ghreigha, lors de l'attaque du poste mauritanien de Lemgheiti. « Afghan », Ghreigha aura été « l'éminence grise » de Mokhtar Belmokhtar dans sa diplomatie immersive avec les communautés locales. Les deux hommes étaient amis de longue date et Mokhtar Belmokhtar a probablement été affecté de sa mort. Selon Mokhtar Belmokhtar, cette attaque nommée « opération Ghazouate Badr », tient lieu d'avertissement aux pays du Sahel, tandis que les Américains fixent leur attention sur la région, que les uns et les autres mènent des exercices conjoints (Flintlock 2005, puis tous les autres « Flintlock » qui suivront).

La même année, Droukdel choisit Abdelkader Benmessaoud (alias Moussab Abou Daoud) - ami de Mokhtar Belmokhtar - pour chapeauter la 9e Zone ! Sachant l'antagonisme entre Droukdel et Mokhtar Belmokhtar, cette promotion de Benmessaoud intervient-elle pour apaiser les tensions entre eux (une sorte de gage de bonne volonté) ou bien au contraire, s'agit-il d'isoler Mokhtar Belmokhtar en « corrompant » un des amis de ce dernier ? La décision d'Abdelmalek Droukdel relève probablement des deux à la fois : ni véritablement favorable, ni totalement défavorable à l'homme aux cigarettes du GSPC.


Reddition de MBM ?

De toute manière, s'il est question, en apparence, de créer un climat moins délétère, Mokhtar Belmokhtar n'est pas dupe. S'y ajoute aussi une certaine lassitude. Entre 2006 et 2007, Mokhtar Belmokhtar aurait ainsi accepté une trêve avec les autorités algériennes et maliennes. La même année, commence à courir la rumeur qu'il s'apprêterait à se rendre aux autorités algériennes. Il serait alors réfugié dans la zone de Tindouf, fief du POLISARIO. Craignant pour sa vie, il aurait ainsi bénéficié d'une protection algérienne par militants du POLISARIO interposés, contre le GSPC... Toujours en 2007, il aurait condamné l'attentat à la voiture piégée du 11 avril, à Alger.

A la même période, Benmessaoud rejette l'allégeance à al-Qaida et l'alignement sur les directives d'Abou Moussab al-Zarkaoui décidés par Droukdel, sans concertation. Probablement influencé par la perspective de voir Mokhtar Belmokhtar abandonner, lui aussi, le combat, il se livre aux autorités algériennes en juillet 2007 et se voit remplacé par Yahya Djouadi à la tête de l'émirat du Sahara-Sahel. Quant au GSPC, il répond désormais au nom d'Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI).

Par la suite, Mokhtar Belmokhtar affirmera lui-même qu'il n'a jamais eu l'intention de se rendre. S'agissait-il alors d'une manipulation des forces de sécurité algériennes profitant d'une période difficile pour le GSPC/AQMI (Mort de Sahraoui et succession difficile, Droukdel contesté, arrestation d'Abderrazak el Para, reddition d'Abdelkader Benmessaoud...) ? Ou bien, Mokhtar Belmokhtar veut-il alors envoyer un message aux chefs de l'organisation – un coup de bluff, en somme - : si l'idée de l'éliminer ne s'éteint pas dans l'esprit de certains (celui de Droukdel en particulier), alors est-il susceptible de nuire au GSPC/AQMI, voire de le mettre en péril. Les partisans dont il dispose pourraient faire défection, à leur tour. De plus, il connaît nombre de secret sur le GSPC/AQMI et ses membres principaux... S'ajoutent que ses trafics financent le mouvement tout en facilitant son ravitaillement en armes et munitions.

Hypothèse à retenir, donc, d'autant que cette menace implicite d'une reddition de MBM sous-entend une autre alternative : accorder une grande autonomie à MBM. Alternative dont Benmessaoud se fait se le messager, en indiquant aux services de sécurité algériens que Le Borgne n'envisage absolument pas de se livrer à la Justice algérienne, mais qu'il souhaite se retirer au Mali... Dans ses témoignages, Benmessaoud révèle aussi que Mokhtar Belmokhtar aime le désert.

De fait, c'est cette option que choisit Droukdel : si Mokhtar Belmokhtar ne récupère pas sa fonction d'émir de la Zone du Sahara-Sahel, il bénéficie désormais d'une quasi indépendance, avec une vaste aire d'opérations dans le Sahel. Mokhtar Belmokhtar s'empresse alors de montrer qui est « le patron » dans la région : sa katiba est probablement responsable de l'enlèvement de onze soldats mauritaniens et d'un auxiliaire civil, le 14 septembre 2008, à la frontière avec le Maroc. Ils sont retrouvés, décapités, une semaine plus tard. Manière d'indiquer aux bandits du déserts et à ses ennemis, à peu de frais et sous prétexte du jihad, qu'il peut user de la violence. Vengeance, aussi, pour faire payer aux Mauritaniens la mort de son ami Ghreigha, deux ans auparavant.


Jihadiste affairiste ou contrebandier opportuniste ?

Mokhtar Belmokhtar commandite également de nombreux enlèvements d'étrangers dans le nord du Mali. Les rançons versées lui valent d'augmenter sensiblement le trésor d'AQMI. Outre les kidnappings, il accentue sa participation dans les trafics qui existent dans sa zone d'influence. A ce titre, assurer la sécurité de la drogue qui arrive d'Amérique du sud via le Nigeria constitue une activité des plus lucratives. Ce qui ne l'empêche pas de déclarer à un média musulman, fin 2011 : «Le trafic ou la vente de drogue, même en terre d'infidèles, est un interdit dans les lois d'Allah, et cela est clair et indiscutable ».

Dans un autre entretien du début de l'année 2012, il évoque cette fois les décapitations de soldats mauritaniens et admet qu'il s'agit là d'erreurs pour lesquels Droukdel est d'ailleurs intervenu : « Quant au fait que certains soldats soient tués de cette manière, c'est quelque chose que nous n'avons pas accepté lorsque nous en fûmes informés. Nous considérons que c'est une erreur comme il y en a eu dans toutes les guerres et des instructions ont été données par mon frère l'émir de l'organisation Abou Moussab Abdelwadoud (Droukdel) de plus répéter de tels actes1 ». Dans ce même échange, il se défend enfin d'être impliqué dans le trafic de drogue, faisant ainsi écho à ce qu'il expliquait fin 2011.

Très habilement, Mokhtar Belmokhtar évite la confrontation avec les forces de sécurité maliennes. Il recourt également à des méthodes qui font leur preuve depuis des millénaires : corruption, pots de vin et menaces subtiles plus que brutales (la décapitation des soldats mauritaniens, exécutée ou non par les hommes de sa katiba, constitue un « exemple » qui incite à ne pas le défier). Ainsi crée-t-il, au fil des années, un climat propice à la cohabitation entre son groupe et les forces maliennes. Il transforme le Mali en sanctuaire où les autorités locales ne l'inquiètent pas et où les autochtones lui apportent un soutien logistique crucial. Dès lors, il peut aisément garantir la protection des convois aux chargements illicites qui transitent par sa zone, sources de revenus réguliers, et détenir des otages dont le « commerce » octroie un appoint financier non négligeable.


La crise malienne

En mars 2012, Le Borgne passe dix-huit jours en Libye, probablement pour y prendre contact avec les islamistes locaux et éventuellement pour y recruter des hommes. Evidemment, il achète des armes dans une région qui n'en manquait déjà pas, auxquels s'ajoutent désormais les stocks de Kadhafi. Des observateurs rapportent également sa présence fréquente à Gao, où il voit souvent Oumar Ould Hamaha, un des chefs fantasques du MUJAO. Sur place, il semble rallier à sa cause Mohamed Lamine Becheneb, alias Taher, son « VRP » pour les trafics avec la Libye qui est aussi chef du Mouvement des Fils du Sahara pour la Justice Islamique (MSJI).

Début avril 2012, Mister Marlboro rencontre les autres chefs islamistes, ainsi que les imams de la ville, à Tombouctou. Le 24 mai se déroule une nouvelle réunion. Par l'entremise de Nabil Makhloufi, nouveau chef de la zone Sahara-Sahel d'AQMI, mais surtout, émissaire d'Abdelmalek Droukdel, tous s'accordent pour opérer de concert, avec une répartition des zones d'influence entre les chefs algériens des katibas d'AQMI, le Mauritanien du MUJAO, et les nomades (essentiellement touareg) d'Ansar Eddine.

Fin juin 2012, des informations du MNLA le donnent pour mort : une roquette de RPG-7, tirée par un officier du mouvement targui aurait atteint son 4x4. Cependant, le 07 juillet il fait mentir la rumeur en s'exprimant dans un communiqué. Entre temps, il intervient comme médiateur entre les éléments d'AQMI, du MUJAO et du MNLA suite aux affrontements de Gao qui voient la défaite du MNLA. Il s'efforce, de toute son autorité, de calmer le jeu. Hypocritement, d'ailleurs, puisque d'une part, ses hommes semblent s'être battus aux côtés de ceux du MUJAO, et que d'autre part, le MNLA n'a alors plus beaucoup de poids politique et militaire dans la région. Se poser en arbitre entre communautés sert son image d'acteur incontournable du « camp » jihadiste davantage que les intérêts véritables des protagoniste.

Singulièrement, Iyad Ag Ghaly, chef d'Ansar Din, pourtant susceptible d'être proche de Mokhtar Belmokhtar, notamment parce que les deux hommes se sont côtoyés lors de négociations pour la libération d'otages, semble discuter de préférence avec Abou Zeïd. Attitude qui confirmerait que Mokhtar Belmokhtar n'est plus aussi représentatif au sein de son organisation. Déjà tenté, par le passé, de déposer les armes, Mokhtar Belmokhtar se détache donc d'autant plus facilement d'AQMI au fil des mois, se rapprochant dans un premier temps du MUJAO d'Oumar Ould Hamaha, dont MBM a épousé, quelques années auparavant, une des nièces.


Prise de distance avec AQMI

Décembre 2012 ; AK103 acquise en Libye au côté, Mokhtar Belmokhtar annonce la création de se on mouvement, les Signataires par le Sang
Début décembre 2012, le Borgne annonce dans une vidéo sa prise de distance avec AQMI, ainsi que la création de son propre mouvement, les Signataires par le sang, que d'aucuns considèrent comme un simple changement de nom de la katiba qu'il commandait jusqu'alors. Fort de ses deux à trois cents hommes, il veut contribuer à la pérennisation de la charia au nord du Mali. Il insiste également sur son intention de « riposter à toute intervention militaire au Mali. » Si la vidéo date de la fin 2012, dans les faits, la rupture avec AQMI est probablement déjà consommée depuis plusieurs mois, alors qu'il se trouve en Libye. Mais si MBM veut imposer son "nouveau" groupe, il lui faut frapper fort. Une action d'ampleur, focalisant l'attention des médias, lui permettrait de se démarquer des autres terroristes de la région. 


 La prise d'otages d'In Amenas : succès indirect pour Mokhtar Belmokhtar

Ce « gros coup », il se concrétise avec la planification de l'opération Abdel Rahim al-Mauritani, ainsi qu'elle aurait été nommée. La nature du ou des objectifs reste encore floue : simplement prendre des otages (dont, peut-être, le Directeur Général de la British Petroleum) en attaquant un bus de liaison du site gazier d'In Amenas, en Algérie, ou encore, s'emparer d'otages et faire exploser le site ? Quoi qu'il en soit, l'opération est lancée le 16 janvier 2013 à l'aube. Dès le lendemain, les forces de sécurité algériennes interviennent. Au bilan, trente-huit otages sont tués, ainsi que la plupart des terroristes, dont Bencheneb qui commandait, semble-t-il, le commando.

Pour les jihadistes, c'est au premier abord un échec : trois ou quatre cadres proches de MBM tués, pas un seul otage n'a été conduit au Mali (et de fait, ni bouclier humain, ni rançon)... Pourtant, cet échec se transforme dans la foulée en quasi-succès, notamment grâce aux médias : la plupart des observateurs et journalistes ne relèvent pas la relative indigence de la planification de l'opération, ni l'incapacité des terroristes à atteindre leur(s) objectif(s), davantage par manque de préparation de leur côté que par efficacité absolue des forces de sécurité algériennes (je l'explique ici : http://conops-mil.blogspot.fr/2013/01/terrorisme-in-amenas-operation-si-bien.html). Bien au contraire : l'action est qualifiée d' « opération soigneusement préparée »...

Par ailleurs, en dépit des pertes subies, Mokhtar Belmokhtar remporte plusieurs succès indirects : tout d'abord, toujours grâce aux médias, il peut aisément diffuser son discours, semer le trouble quant à la responsabilité de la mort des otages (si, sur la forme, certaines options algériennes sont contestables, sur le fond, l'intervention des forces de sécurité constituait la seule bonne décision). De plus, il s'offre  un « lifting médiatique », gommant son image de trafiquant de drogue, d'armes et de cigarettes, pour redevenir un redoutable jihadiste, défenseur de la charia... Ambition qui ne doit pas uniquement au calcul : en dépit de ce que lui reprochent ses rivaux, MBM semble véritablement pieux et susceptible de fanatisme.

Le 20 janvier, l'Agence Nouakchott Information, qui a déjà servi de relais aux terroristes tout au long de la crise, reçoit un communiqué de Mokhtar Belmokhtar, dans lequel il accuse Alger d'avoir pris des décisions ayant « conduit à l'élimination des otages ». Le lendemain, par la voix du porte-parole des Signataires par le Sang, Hacen Ould Khalil, alias Joulaybib, MBM menace la menace la France ainsi que les pays impliqués dans l'opération de reconquête du nord-Mali : « J'espère que la France se rend compte qu'il va y avoir des dizaines de Mohammed Merah et de Khaled Kelkal. L'attaque d'In Amenas n'est qu'un début. »


Quelles ambitions ?

Mokhtar Belmokhtar s'affiche clairement en ennemi de tous ceux qui sont entrés en lice dans le nord du Mali pour en déloger les islamistes et mettre un terme à la charia. Sa démarche s'inscrit probablement dans une logique religieuse : sous-estimer le fanatisme de l'individu pour ne le percevoir que comme un simple bandit serait une erreur. A plusieurs reprises, MBM a démontré sa ferveur combattante : en Afghanistan, en Mauritanie avec la décapitation des prisonniers maliens... Avec une opération comme In Amenas, il devient de facto la figure emblématique des jihadistes dans la région, et donc, d'une certaine manière leur chef de guerre sainte.

Cependant, Belmokhtar est aussi un bandit. La prééminence que lui confère In Amenas, l'assure de pouvoir reconstituer, en tant que « big boss », les réseaux de contrebande qui ont fait sa fortune. A un moment ou un autre, notamment sous le poids de son opinion publique, la France réduira le volume de son dispositif. Resteront des forces africaines, plus ou moins vulnérables à la corruption, voire à la coercition, qui ne représenteront pas le même obstacle à ses « activités commerciales ». Celles-ci pourront alors reprendre, aux dépends du Mali... 

A moins que MBM ne soit tué ou capturé avant cela : nombreux sont ceux qui, désormais, veulent sa peau, y compris dans son propre camp. Pour maintenir sa position, il lui faut provoquer des ralliements, ou au moins, des rapprochements avec les autres groupes armés, user de la rhétorique jihadiste en profitant d'une notoriété médiatique, frapper les ennemis en évitant les revers afin de ne pas susciter des doutes de la part de ses hommes et... survivre.

1Al-Wisâl, le 13 janvier 2012


Laurent Touchard

lundi 28 janvier 2013

Revue de détails : LES FORCES ARMEES MALIENNES ; de janvier 2012 à janvier 2013 V





NOTE PRELIMINAIRE : les lignes ci-dessous, tout comme celles à venir à propos de l'Armée de l'Air et des milices d'autodéfense, ont été rédigées fin décembre 2012 ; elles concernent donc la situation qui prévaut fin 2012, "photographie" des forces armées maliennes après leur défaite dans le nord du pays.

Cette étude se prolongera d'une nouvelle partie, en cours de préparation (recherche, exploitation des informations et rédaction) que je mettrai en ligne au cours des semaines prochaines.


L'ARMEE DE TERRE MALIENNE AU 1er DECEMBRE 2012

Les matériels de l'armée de terre

Chars de combat : 12 T-55
Chars légers : 7 PT-76 Modèle 1951 (?)
Reconnaissance : environ 20 BRDM-2
Véhicules blindés transporteurs de troupes : environ 34 BTR-60PB (y compris les 19 reçus)
Véhicules non blindés : jusqu'à 1032
  • Légers  : 4x4 (Toyota, ACMAT ALTV...) dont certains équipés de mitrailleuses SG-43/SGM/Type 85/DShKM/ZPU-1 /ZPU-2, peut-être encore quelques VLRA
  • Lourds : camions de transport de troupes, camions-citernes, quelques porte-chars Mercedes et Renault
Engins du génie :
  • Non blindés : quelques bulldozer Hanomag, peut-être 4 compacteurs, quelques stations mobile d'épuration d'eau, quelques bacs légers de franchissement (ex-allemands), camions bennes (ex allemands)
Artillerie :
  • Artillerie tractée :
    100 mm : 6 M-44 (livré en 1981 par l'URSS)
    122 mm : 8 D-30 (probablement livrés par l'URSS en 1984)
    130 mm : ? M-46
  • Lance-roquettes-multiples automoteurs :
    107 mm : Type 63 (montés sur des 4x4)
    122 mm : au moins 9 BM-21 (livrés à partir de 1982 par l'URSS)
  • Mortiers :
    60 mm : Type 63 (chinois, observés)
    82 mm : M37 (probablement livrés en 1967 par l'URSS)
    120 mm : entre 12 et 18 M-43
  • Armement antichar :
    Missiles : AT-3 Sagger
    Canons antichars :
    85 mm : 6 D-44 (probablement livrés en 1975 par l'URSS)
    Canons sans-recul :
    73 mm : au moins 15 SPG-9 (en plus de ceux déjà alignés)
  • Armement sol-air :
    Canons automoteurs :
    23 mm : 3 ou 4 ZSU-23-4M Modèle 1977 Shilka
    Canons tractés :
    14,5 mm : jusqu'à 30 ZPU-1 et ZPU-2 (pour la plupart montés sur 4x4)
Armement léger :
  • Pistolets-mitrailleurs : MAT-49 (stockés, en réserve)
  • Carabines semi-automatiques : SKS, Type 56 (copie chinoise du SKS)
  • Fusils semi-automatiques : peut-être quelques vieux MAS 49/56 ( ? stockés, en réserve)
  • Fusils d'assaut : AK-47 et AKS-47, AKM et AKMS, Type 56 (copie chinoise de l'AK-47) et Type 56-1 (copie chinoise de l'AKS-47), AIMS/PM65 (version roumaine de l'AKMS)
  • Fusils-mitrailleurs : RPD, RPK
  • Mitrailleuses légères : PKM
  • Mitrailleuses : SG-43 et SGM (dont certaines montées sur 4x4) ou des Type 57 (copie chinoise de la SG-43) et Type 63 (copie chinoise de la SGM)
  • Mitrailleuses lourdes : quelques Type 85, 30 DShK 1938/46
  • Lance-roquettes-antichars : RPG-7 ou Type 69 (copie chinoise du RPG-7), quelques vieux RPG-2


Commentaires sur les matériels

Les pertes des combats de janvier à avril 2012 – bataille de chiffres

Pour actualiser la liste des matériels de l'armée maliennes ont d'abord été évaluées les pertes subies au cours des trois mois de combat dans le nord malien. Faute de documents officiels accessibles à ce sujet, ont été compilés et analysés : les communiqués du MNLA, des documents visuels, des témoignages directs, des informations de presse, des communiqués gouvernementaux. Il s'agit d'une estimation aussi convient-il de la considérer avec circonspection, malgré tout le travail de recherche et de vérification accompli : par exemple, la désignation de « char » revient fréquemment dans les informations données par les uns et les autres. Or, les seuls chars capturés le sont à Gao : onze PT-76, soit un escadron complet du 35ème Régiment Blindé. Dans les autres cas, sachant que les BRDM-2 sont distinctement identifiés, l'auteur de ces lignes suppose que les « chars » cités sont en réalité des BTR-60PB.

BTR-60PB endommagé dans les environs d'Ansongo ; l'engin ne possède plus sa tourelle. Il ne semble pas avoir brûlé, n'a pas explosé, on peut donc supposer que le véhicule a été engagé sans la-dite tourelle, voire, qu'elle a été retirée pour être montée sur un 4x4.

Cette estimation des pertes donne les résultats suivants :
  • 11 PT-76 capturés (à Gao)
  • 18 BRDM-2 détruits
  • 17 BRDM-2 capturés (pas tous opérationnels)
    Soit un total d'environ 35 BRDM-2 perdus
  • 10 BTR-60PB détruits
  • 19 BTR-60PB capturés (pas tous opérationnels)
    Soit un total d'environ 29 BTR-60PB perdus
  • 118 véhicules non blindés détruits (4x4, camions...)
  • 195 véhicules non blindés capturés
    Soit un total d'environ 313 véhicules non blindés perdus

Ce BTR-60PB a quant à lui partiellement brûlé, de toute évidence touché, les essieux arrière n'ayant pas été arraché, une mine antichar n'est probablement pas à l'origine de la perte du véhicule, sans doute dû à un tir de mitrailleuse lourde. L'équipage a semble-t-il eu le temps d'évacuer le blindé.

Avant l'éclatement de la rébellion, Bamako disposait d'un total de 129 véhicules blindés (T-55/T-55A, PT-76, BRDM-2, BTR-60PB). Lorsque le MNLA annonce la fin des combats, selon toute vraisemblance, il n'y a plus que :
  • 12 T-55 ou T-55A (12 au 1er janvier)
  • 7 PT-76 (18 au 1er janvier)
  • Environ 4 BRDM-2 (plus 16 autres non-opérationnels ; 55 au 1er janvier)
  • Environ 15 BTR-60PB (44 au 1er janvier)
Soit environ 38 engins blindés, de tous types, c'est à dire, seulement 29,5 % de son potentiel blindé initial ! Autant dire que l'Armée de Terre malienne a été sévèrement étrillée.

La bataille du nord tourne en défaite ; les militaires réquisitionnent les véhicules de la Gendarmerie et de la Garde Nationale (quand ceux-ci n'ont pas été conduits par des déserteurs dans le camp ennemi) afin d'évacuer. Certaines unités (y compris paramilitaires) ont vite épuisé leurs munitions, le carburant manque, les unités sont désorganisées et le « foutoir » s'accroît avec la chaîne de commandement qui se brise à partir du 21 mars ; plus personne ne sait précisément où est l'ennemi, les rumeurs les plus folles courent (attisées par le massacre d'Aguel'hoc). Au bilan, sauver hommes et matériel reste la dernière chose à faire.

Enfin, il est important de signaler que la guerre a coûté très cher en carburant et en munitions à Bamako, dont les réserves étaient insuffisantes avant les hostilités. Les pertes en camions-citernes et en camions de transport ne sont pas non plus sans conséquence sur la capacité logistique globale, déjà limitée auparavant. De fait, Bamako ne doit pas seulement acquérir blindés et mitrailleuses, mais aussi des camions pour transporter les cartouches, le carburant, les vivres, nécessaires pour permettre un rythme soutenu des opérations, tout en permettant l'approvisionnement des civils dans les zones libérées. Tout cela doit être anticipé.


Nouvelles acquisitions – modernisations et modifications

Les lourdes pertes – tant humaines que matérielles – impliquent de ne pas juste renforcer les forces maliennes, mais bien de les reconstruire. C'est l'un des objectifs de l'audit lancé par Cheik Modibo Diarra : déterminer les besoins, en particulier ceux de l'Armée de Terre, y remédier... Le cheminement vers une « normalisation » de la situation politique après le coup d’État du 22 mars permet aussi de voir l'avenir plus sereinement, avec un déblocage progressif (même si lent) des obstacles à la livraison d'armes, commandées, mais en attente dans les ports du Sénégal et de Guinée Conakry. Sont ainsi reçus, ou en passe d'être reçus :
  • 19 BTR-60PB (ex-bulgares, bloqués à Conakry)
  • 142 véhicules 4x4
  • 3 000 fusils d'assaut de type AKM en provenance d'Amérique du Sud, plus autres, du même modèle, d'origine indéterminée (probablement la Bulgarie)
  • 150 mitrailleuses légères (le modèle n'est pas précisé, mais il s'agit très probablement de PKM)
  • 20 mitrailleuses lourdes ZPU-1 ou ZPU-2 de 14,5 mm
  • 30 mitrailleuses lourdes DShK 1938/46 de 12,7 mm
  • 15 canons sans-recul SPG-9 de 73 mm
Entre le printemps et l'été, via l'attaché militaire en poste à l'ambassade russe de Bamako, Moscou a été sollicité : la demande porte probablement sur des armes légères et d'appui, voire des véhicules de seconde main. A noter également que la firme russe Rosoboronexport a été contactée.

En outre, de nombreuses pièces de rechange ou équipement ont été ou sont en cours d'acquisition afin de réparer ou de moderniser les équipements toujours en service, autorisant ainsi :
  • La remise en état de 11 BRDM-2 à Kati et de 5 autres à Sévaré, ce qui pourrait porter le total de ces engins à 20
  • La modernisation des chars T-55 ou T-55A, avec des radios et des obus de 100 mm achetés en Algérie
Dans le même temps, de nombreux 4x4 ont été modifiés dans les Ateliers militaires centraux de Markala : auparavant, ils n'étaient équipés que d'affût de mitrailleuses SG-43, SGM, voire SGMT ou bien n'emportaient que des PKM, bipied posé sur le toit de la cabine du 4x4. Avec la dite-modification, les 4x4 peuvent désormais être armés de DShK 1938/46.


ORDRE DE BATAILLE DES FORCES TERRESTRES MALIENNES AU 1er NOVEMBRE 2012

Organisation et ordre de bataille des forces terrestres














































































Commentaires sur l'armée malienne au 1er décembre 2012

Les pertes humaines des combats du début d'année – les effectifs actuels

Les pertes humaines sont également importantes ; différentes sources les évaluent à plus d'un millier d'hommes, sans préciser s'il s'agit uniquement des tués, des blessés et des prisonniers, ni si ces chiffres incluent l'Armée de Terre uniquement ou l'Armée de Terre plus les unités paramilitaires (gendarmerie, police) et les milices d'autodéfense. L'auteur de ces lignes place ces pertes, pour l'ensemble des forces terrestres (Armée de Terre plus paramilitaires et milices) entre 696 et 914 tués (selon les bilans considérés), 98 prisonniers aux mains du MNLA (79 sont toujours retenus au mois de juillet) et environ le double aux mains des islamistes d'Ansar Dine. D'après des communiqués de presse, ce mouvement aurait dans un premier temps relâché 160 prisonniers, puis, fin juin 560 autres, ce qui aurait porté le total des prisonniers détenus par les islamistes à 720 hommes (ce qui paraît beaucoup). De fait, si l'on récapitules les pertes humaines au cours des trois mois de combat :
  • Au « mieux » : 696 tués + 98 prisonniers (MNLA) = 160 prisonniers (Ansar Dine) = 954 hommes
  • Au pire : 914 tués + 98 prisonniers (MNLA) + 720 prisonniers (Ansar Dine) = 1 732 hommes
Soit une proportion d'environ 6,6 % de pertes (et ce, sans les blessés) sur le total d'environ 26 000 hommes

Proportion beaucoup plus importante si on la ramène aux seuls effectifs engagés :
  • Au moins quatre ETIA (500 ou 600 hommes chacun, pour un total de 2 000 hommes, y compris des auxiliaires et membres des milices arabes)
  • Les quatre bataillons de la 1re Région Militaire (soit au mieux 2 000 hommes)
  • Les deux bataillons de la 2ème Région Militaire (soit au mieux 1 000 hommes)
  • Les éléments du 33ème Régiment Commando Parachutiste, du 35ème Régiment Blindé, du 34ème Régiment du Génie, du 36ème Régiment d'Artillerie (au moins l'équivalent d'une compagnie ou d'un escadron chacun, soit environ 600 hommes)
  • Les unités de la Garde Nationale (compagnies régionales et compagnies méharistes ; soit environ 2 000 hommes)
Dans ce cas, les pertes sur environ 7 600 hommes (Armée de Terre + Garde Nationale + milices) représentent au « mieux » 12,5 % du total et au pire, 22,8 % !

Même si ces données ne sont que des « approximations précises » et que la guerre ne se mène pas qu'avec des statistiques, elles tordent le cou à une idée désormais bien ancrée dans les esprits : l'armée malienne s'est contentée de fuir sans livrer bataille. De l'aveu même des rebelles, les affrontements contre les colonnes de secours chargées de dégager Tessalit ont été extrêmement violents. Pour l'adversaire, le rapport des pertes semble être de un à dix (un rebelle pour dix « gouvernementaux »), ce qui s'explique par la nature même des combats : le siège de garnisons (par essence, les sièges permettent à l'assaillant d'user les forces du défenseur tout en économisant ses propres forces) et des embuscades. Si ce ratio des pertes au cours des accrochages et affrontements de plus grande envergure se vérifie, cela nous donne une figure de 70 à 90 tués pour le MNLA, toujours sans compter les blessés. Pertes et usure qui ont également pu contribuer à la déroute de l'organisation irrédentiste face au Mujao, à Gao, le 27 juin 2012...

A ces pertes au combat s'ajoutent les désertions et les radiations de militaires dans les semaines qui suivent la fin des hostilités : jusqu'à 1 000 hommes auraient ainsi désertés et été radiés, ce qui au pire, implique une réduction totale des effectifs de presque 3 000 hommes : 1 732 (au combat) + 1 000 (déserteurs/radiés). Si tous les prisonniers semblent avoir été libérés à ce jour, difficile de les imaginer reprendre la lutte au sein d'unités constituées : certains ont été marqués par l'exécution de leurs camarades, beaucoup d'autres sont démoralisés. Le 33ème RCP a été dissout, beaucoup de ses parachutistes refusant d'être amalgamés à d'autres unités ; de fait peut-on encore retirer environ 500 hommes (le RCP moins les pertes au nord, déjà comptabilisées). Enfin, les compagnies régionales de la Garde Nationale ont été frappées par une vague de désertions de ses éléments nomades et il n'est pas outrancier d'imaginer qu'aujourd'hui, le corps a pu fondre de moitié.

Au 1er décembre 2012, la situation des effectifs pourrait donc être la suivante :
  • Pertes : 1 732 hommes (Pertes au combat, prisonniers libérés mais relativement inaptes à être engagés) + 1 000 (déserteurs/radiés de l'Armée de Terre) + 1 500 (déserteurs de la Garde Nationale) + 3 000 (milices arabes qui se sont évaporées) = 7 232 hommes
  • Effectifs disponibles : 26 000 – 7 232 + 3 000 (milices d'autodéfense formées depuis avril) = 21 768 hommes
A la même date, les autorités maliennes annoncent le recrutement de 2 000 hommes, avec un dépôt de dossier des volontaires jusqu'au 10 décembre. Dès les premiers jours, les candidatures affluent, notamment de la part des nombreux miliciens. Ce sont ainsi 4 000 hommes qui répondent à l'appel de la Nation, bien au-delà des effectifs escomptés, ce qui nécessitera une solide sélection. Pour que celle-ci s'avère valable, devront être privilégiées tant les capacités physiques que le niveau d'instruction des recrues potentielles.


Bilan clinique de l'armée malienne après le 04 avril 2012 ; le jeu des militaires et des politiques
 
L'armée malienne se réveille « sonnée » à l'annonce de la fin des opérations militaires, le 04 avril 2012 : nombre d'unités se sont désagrégées et leurs éléments regagnent le sud du Mali par leurs propres moyens ou seront rapatriés par la suite, notamment depuis l'Algérie. D'autres ont réussi à limiter la casse au cours de bataille du nord rapidement mal engagées, à l'image des colonels Gamou et Ould Meydou. Et puis, il y a le 33ème RCP, déjà affaibli par l'engagement d'au moins une de ses compagnies au nord, qu'achève l'action tentée contre le capitaine Sanogo le 30 avril.

Soulignons que les quelques 22 000 hommes évoqués ci-dessus sont, en ce qui concerne les militaires et paramilitaires, insuffisamment entraînés, désorganisés, pas toujours très bien armés et surtout, démoralisés. Du côté des milices, le moral flanche progressivement, tandis que le niveau de préparation est quasi nul et l'armement anecdotique. Pour remédier à toutes ces carences, un Comité du suivi des réformes de l'Armée malienne a été mis en place à l'initiative de Cheik Modibo Diarra et placé sous la présidence... du capitaine Sanogo !

Dans toute démocratie, c'est la sphère politique qui décide quant à l'outil militaire. Ce sont les responsables politiques qui, en concertation avec les chefs militaires, avec le recours à des experts extérieurs (notamment via des think tanks : des organismes de réflexion) qui déterminent des orientations stratégiques à partir desquelles travaillent les militaires ; l'Armée est au service de la Nation, elle-même dirigée par les femmes et les hommes élus par le peuple. Or, depuis le mois de mars, si en apparence la démocratie se maintient, en réalité, le capitaine Sanogo fait la pluie et le beau temps, adoube les Premiers ministres...

A propos de la volonté d'une partie des militaires de se lancer dans une reconquête du nord, interrogeons-nous sur la sincérité du discours : les rodomontades ne livrent pas bataille. Il est vrai que les forces maliennes n'étaient pas en bonne santé lors du déclenchement des hostilités, encore moins après. Qu'ont accompli ceux qui sont chargés de relever cette armée ? Attention, il ne s'agit pas de dénigrer la majorité des officiers, des sous-officiers ainsi que des hommes du rang. Beaucoup ont fait leur devoir début 2012, beaucoup sont morts, et beaucoup s'efforcent d'entretenir une énergie, à l'image des éléments de la Force d'Intervention Rapide de Sévaré (le 62ème Régiment d'Intervention Rapide).

Cependant, toute une frange de l'armée – notamment ses nouveaux « chefs » - font à l'évidence traîner en longueur le processus qui permettrait une amélioration, voire, font obstacle à ce processus. Cheik Modibo Diarra avait assurément des ambitions personnelles, mais il a malgré tout su gérer une situation complexe et faire évoluer les mentalités quant à la nécessité d'une intervention militaire de la Cedeao. Sa démission contrainte illustre la fragilité des institutions maliennes, trahit qui sont les véritables décideurs du Mali, et donne de l'eau au moulin de ceux, à l'instar des États-Unis ou plus globalement, de l'ONU, qui ne veulent pas s'impliquer aussi longtemps que la démocratie ne sera pas solide.

Cette conjoncture profite à ceux qui tiennent le septentrion : Ansar Dine qui fait monter les enchères, Aqmi et le Mujao qui s'implantent chaque jour davantage, achetant le soutien d'une partie de la population à coups de billets et d'électricité gratuite, en tranchant les mains et les pieds, en lapidant pour décourager ceux qui voudraient leur résister. Une guérilla combattue à sa naissance, lorsqu'elle est encore faible, qu'elle n'a pas eu la possibilité d'obtenir (pacifiquement ou par la coercition, souvent les deux) le soutien des civils là où elle opère, a toutes les chances d'être durablement défaite.

Malheureusement, les jihadistes sont dans la zone depuis plus de dix ans : via le GSPC, puis Aqmi. Ils ont essaimé, ont grandement contribué à la dégradation sécuritaire en facilitant des trafics divers, à commencer par ceux de la drogue et des armes. Ils ont mis en miette la ressource du tourisme par les enlèvements d'Occidentaux, provoquant un grave préjudice pour l'économie locale. En conséquence de quoi, ils sont devenus indispensables pour faire vivre cette dernière, avec leur argent sale. Ils ont corrompu et en cela, sont indirectement responsables de l'état d'impréparation et de déliquescence de l'armée malienne début 2012.

Désormais, ils consolident leur sanctuaire, profitant de l'attitude ambiguë de l'Algérie, des prétextes, non sans fondement, mais néanmoins prétextes, des États-Unis et de l'ONU. A trop attendre, viendra le moment où ce sanctuaire sera la base arrière d'une cellule qui réduira en cendres une salle de cinéma ou en amas de tôles un train de banlieue dans une capitale d'Europe. Et avant cela, les membres coupés des civils maliens continueront de s'amonceler. La capacité de nuisance de ces groupes croît à mesure que le temps passe. Quant à la question des coûts d'une intervention, qui impliquerait aussi un budget pour construire la paix, ils seront de en plus élevés, et l'après-conflit plus complexe à gérer.

Bandits divers, trafiquants, irrédentistes, jihadistes : autant d'épines profondément plantées dans le Mali et au Sahel en général. Les blessures sont devenues purulentes au cours des dix années écoulées. Avec la chute du septentrion malien, c'est la gangrène qui est apparue. A part l'Europe, avec à sa tête la France, et dans une certaine mesure, le Niger, personne ne fait rien pour l'enrayer. Et ce n'est pas parce que l'on affirme, avec force, à quelqu'un qui souffre d'une infection : « C'est inadmissible, cela doit cesser ! » que la gangrène guérira. Alors, oui : plus le temps passe, plus soigner le Mali coûtera cher, financièrement, mais aussi humainement.


Le Centre de Coordination des opérations de sécurisation des institutions de la transition (CCOSIT)

Créé début juillet, l'organisme chapeaute des éléments de l'Armée de Terre, ainsi que de la Garde Nationale et de la Gendarmerie destinés à assurer la protection des institutions de l'Etat et de leurs représentants. L'enjeu consiste à rassurer la Cédéao ainsi que, plus globalement, la communauté internationale sur la détermination malienne à restaurer et à pérenniser la démocratie au Mali. Dans les faits, la composition des unités rattachées au CCOSIT est emprunt d'une certaine hypocrisie : la Garde Nationale dans son ensemble soutient le capitaine Sanogo, tandis que la compagnie d'infanterie de réserve/intervention provient de Kati, garnison elle aussi acquise à l'officier mutin. Quant aux gendarmes, frais émoulus de leur école, ils sont censés constituer les forces d'élite de ce dispositif alors qu'ils sont totalement inexpérimentés... En somme, le centre gère des troupes plutôt fidèles au capitaine Sanogo, pour garantir la sécurité des institutions qu'il a lui-même contribué à faire vaciller...

A l'automne, il est question de renforcer les moyens du CCOSIT, intention qui ne semble pas avoir été suivie d'effets.


L'EUTM Mali et les unités maliennes à entraîner
 
Les unités qu'instruiront les militaires européens compteront sans doute parmi celles qui existent encore (notamment pour les blindés, l'infanterie, l'artillerie, le génie, les transmissions...) et qui détacheront des éléments pour la circonstance, ainsi que parmi les unités d'infanterie qui seront réorganisées ou recréées. En décembre, les prévisions portent sur 2 600 hommes répartis en quatre bataillons de 650 hommes chacun. Les 2 000 enrôlés parmi plus de 4 000 volontaires ayant répondu à la campagne de recrutement du 1er décembre 2012 rendront possible ce projet, d'autant qu'il s'agit de sang frais, avec des hommes n'ayant pas connu la défaite.

Sur la nature des unités, le communiqué de presse de l'UE, en français, indique : « La mission EUTM Mali a pour but d'assurer la formation et l'entraînement de bataillons des forces armées maliennes, ainsi que d'unités d'appui tactique et de soutien logistique du combat ». mais c'est la version en anglais qui apporte le plus d'informations : «  EUTM Mali is set to train battalion groups of the Malian Armed Forces as well as related combat support and combat service units ».

Le concept du « battalion group » implique qu'à l'unité « noyau dur », en l'occurrence, un bataillon blindé ou d'infanterie, viennent s'ajouter des unités détachées d'autres formations de combat. Quatre de ces groupements tactiques devraient être entraînés par les personnels du programme européen. Il s'agira très probablement de quatre bataillons d'infanterie « socles » auxquels se grefferont des unités blindées, d'appui pour le feu direct (canons sans-recul) et pour le feu indirect en boucle courte (mortiers) ainsi que de génie de combat.

Un groupement tactique interarmes (GTIA) français à dominante infanterie peut avoir la structure suivante :

La structure des groupements tactiques maliens s'inspirera très certainement des GTIA français, avec éventuellement un peloton blindé au lieu d'un escadron et quatre compagnies d'infanterie au lieu de trois afin de respecter le principe d'une structure quaternaire pour les unités de manoeuvre, chère à la France. Chaque groupement devra être intégralement motorisé sous peine de n'avoir aucune valeur dans le désert. A priori, aucun équipement ne sera fourni, ce qui posera problème, notamment pour les munitions nécessaires aux exercices de tir...

Quant aux unités de « combat support » et de « combat service » qu'évoquent le communiqué de presse de l'UE, elles comprennent respectivement, d'une part, les transmissions, le renseignement militaire, la prévôté militaire (la gendarmerie), ainsi que le génie de combat, et d'autre part, la logistique et les unités de maintenance. A noter que, contrairement à ce qui a été compris par certains, le « combat support » ne désigne pas les unités d'artillerie qui entrent dans la catégorie des unités à fonction d'engagement en France, et des « combat arms units » chez les anglo-saxons.

En résumé, nous déduisons du communiqué de presse de l'UE que seront entraînés des groupements tactiques (au nombre de quatre), de la taille de bataillon amalgamant chacun :
  • Un commandement (avec des unités d'appui et de soutien, ainsi que des modules ou des détachements légers détachés notamment du 31ème Régiment d'Infanterie Motorisée)
  • Des éléments blindés (peloton ou escadron ; éventuellement détachés du 35ème Régiment Blindé)
  • Des unités d'infanterie (trois ou quatre compagnies)
  • Des éléments du génie (une compagnie par bataillon semble beaucoup au regard des moyens maliens ; il s'agira peut-être davantage d'une section ; avec des éléments détachés des 26ème et 34ème Bataillon du Génie)
  • Des éléments d'artillerie (probablement des mortiers lourds de 120 mm, et éventuellement des sections détachées du 36ème Régiment d'Artillerie ; canons sans-recul et mitrailleuses lourdes pourraient aussi dépendre de cette compagnie lourde)
  • Des éléments logistiques (une compagnie pour chaque groupement serait un minimum pour assurer un soutien efficace)
Outre l'entraînement militaire et tactique à proprement parler, tout un travail sera mené sur le « droit humanitaire international ». Le comportement des soldats engagés dans une possible reconquête fera beaucoup pour amener les conditions nécessaires à une stabilité durables dans le nord. Des exactions perpétrées contre les nomades (pas uniquement contre les touareg, donc), en plus de leurs conséquences humaines, feraient le jeu des jihadistes. Les forces maliennes, plus encore que celles des contingents étrangers, devront être irréprochables afin d'être perçues comme l'armée d'une nation indivisible plutôt que comme la soldatesque d'un territoire sud contre un territoire nord.

Enfin, comme le mentionne encore le communiqué : « (…) la mission contribuera à améliorer le fonctionnement de la chaîne de commandement de l'armée au niveau logistique et opérationnel. De manière à assurer la pérennité des résultats obtenus, la mission EUTM Mali aidera également l'armée malienne à améliorer sa gestion des ressources humaines et ses capacités de formation. » La tâche est immense : le C2 (commandement et contrôle) a été incapable de gérer correctement la crise du début 2012, les atermoiements des autorités politiques n'arrangeant rien. Propos diplomatiques destinés à ne pas heurter l'orgueil national malien, car dans les faits, il ne s'agira pas juste d'  « améliorer », mais bien de reconstruire une chaîne de commandement, en lui donnant la capacité à exercer ses prérogatives.

La mise en place de la mission exigera plusieurs semaines. Dans un premier temps, elle durera, quinze mois, ce qui signifie qu'elle pourrait se prolonger en fonction des nécessités du moment. Chaque bataillon bénéficierait ainsi d'une formation de trois à quatre mois, selon la spécialité de l'unité, ses composantes. Elle comprendra environ deux cents instructeurs qui pour l'heure seraient détachés par :
  • La France
  • L'Italie
  • L'Espagne
  • Les Pays-Bas
  • La Pologne
Les Britanniques pourraient aussi rejoindre le dispositif, ainsi que la Norvège, le Canada (dont les militaires ont déjà travaillé avec l'Armée malienne), la Suède, l'Irlande, la Slovénie et Chypre.

Au moins une compagnie composite, soit l'équivalent d'un sous-groupement tactique interarmes (SGTIA) français constituerait la force de sécurité chargée de protéger la mission. Rien n'a encore filtré sur sa nature, mais elle réunira probablement des moyens blindés légers, des éléments de police militaire aptes au maintien de l'ordre (les Carabiniers italiens et Gendarmes français seraient parfaits) ainsi que des forces spéciales, et probablement un élément Explosive Ordnance Disposal (EOD) pour le déminage. Au bilan, un programme ambitieux mais utile, qui pourrait porter ses fruits si rien ne vient entraver sa mise en place et son déroulement... Rien n'est moins sûr.


Des écueils possibles ?
 
Si l'initiative européenne venait à déplaire au capitaine Sanogo, il lui serait facile de la bloquer, en manœuvrant afin que l'EUTM Mali manque de « matière première », à savoir les hommes et le matériel... Quel serait son intérêt ? En maître de la virtù par laquelle il a su forcer la fortuna, marchander pour obtenir des garanties quant à son avenir dans un Mali « réunifié » et asseoir sa prééminence dans la vie politique malienne ; s'imposer pour ne pas être enterré.

Le communiqué de presse de l'UE est clair : « L'état-major de la mission sera installé à Bamako et la formation se déroulera dans un lieu affecté à cet effet au nord-est de la capitale ». Demandons-nous s'il n'aurait pas été plus judicieux d'implanter cette EUTM Mali dans un pays voisin, le Tchad ou le Niger par exemple. L'EUTM Somalie n'est pas en Somalie, mais en Ouganda... Un EUTM Mali qui serait basé en-dehors du pays s'affranchirait ainsi de contraintes politiques ; la réussite de la mission ne dépendrait aucunement du bon vouloir d'autorités locales fragiles.

Il suffirait juste d'y acheminer les recrues avant de les entraîner avec du matériel et des armes mises à disposition par la communauté internationale. Le dispositif gagnerait aussi en sécurité à ne pas être quasiment au contact de l'adversaire. Autre interrogation : que se passera-t-il si du jour au lendemain, les ex-mutins de Kati, séides de Sanogo, prompts à défaire les gouvernements, décident qu'ils ne veulent plus du programme européen ? Que fera l'UE si les bérets verts décident de tenter l'épreuve de force avec les éléments de l'EUTM ? Or, ce scénario n'a rien de saugrenu. Une rude tâche attend les officiers de l'EUTM Mali qui n'auront pas seulement à diriger la formation des soldats, mais aussi à composer avec les acteurs politico-militaires, tout en se prémunissant d'éventuelles actions terroristes !


Du printemps à l'hiver 2012 : la préparation malienne pour la reconquête
 
Contrairement à une idée reçue, des militaires s'entraînent bel et bien à Sévaré. Casque français vissés sur le crâne, ils répètent des exercices encore et encore : les visages sont plus marqués que lors des entraînements d'avant la chute du nord, et le sérieux semble là, même si le problème du sous-effectif des unités de combat reste récurent, avec des sections qui alignent difficilement une trentaine d'hommes, des groupes d'à peine une dizaine d'hommes (huit le plus souvent).

La tactique des petites unités est travaillée : les 4x4 désormais dotés de DShK 1938/46 depuis qu'ils sont passés par les ateliers centraux de Markala s'immobilisent, les fantassins motorisés « giclent » des Toyota et se déploient, le tireur à la PKM se plaque au sol, les autres mettent un genou à terre, diminuant ainsi leur silhouette, épaulent leur Kalashnikov, tandis qu'un deuxième et un troisième groupe manœuvrent, appuyés des feux du premier. 

Une section du 62ème Régiment d'Infanterie Rapide (62ème RIR), entraîné par la France et globalement supérieur aux autres unités de l'armée malienne ; les 4x4 disposent tous d'une mitrailleuse DShK de 12,7 mm, les hommes sont correctement équipés (porte-chargeurs)...
 
Si tous les 4x4 n'ont pas une 12,7 mm, il y a toutefois une amélioration, d'autant que chaque groupe, pour les meilleures unités, dispose d'une arme automatique collective, sous la forme d'une mitrailleuse légère PKM. Les Maliens peuvent dès lors engager un adversaire tant dans la zone des 300 mètres que dans celle des 600 mètres, voire au-delà, avec une puissance de feu correcte. Si la question des effectifs complique toujours l'application du principe « manœuvre et feu », au moins est-il maintenant question de manœuvre : un groupe appuie ceux qui progressent, puis se dernier avance à son tour...

Reste que les munitions sont précieuses et que les stocks semblent ne pas avoir été reconstitués (ou difficilement) depuis le mois d'avril. A l'image de ce que font les miliciens des forces d'autodéfense, les militaires sont donc contraints à des « tirs criés ». Les rafales de « Poum ! Poum ! Poum ! » répondent à celles de « Bam ! Bam ! Bam ! ». Or, le tir à balles réelles constituent un aspect prépondérant de l'entraînement au combat. Outre de familiariser les hommes aux bruits du champ de bataille (même avec des protections auriculaires), ils peuvent ainsi « prendre la mesure » de leur arme, du recul, du canon qui se relève, tout en leur permettant d'évaluer la précision de leurs tirs, ce qui n'est évidemment pas possible avec des cartouches imaginaires.

Toute l'armée malienne ne se complaît pas dans une posture de vaincu : il y a aussi de la bonne volonté et de la bravoure, parfois beaucoup. Mais le moral se heurte à l'incompréhension quant à l'ostensible absence de stratégie générale, faute d'un véritable pouvoir politique indépendant : cette guerre devient celle des officiers subalternes plutôt que celles des généraux et des colonels, même si certains d'entre-eux n'ont pas démérité et sont des chefs de valeur. Elle devient celle des petits capitaines (du moins ceux qui ne se prennent pas pour des généraux) et des petits lieutenants qui entraînent leurs hommes, qui sont à leurs côtés. 

Soldats ou miliciens ? Si l'idée d'une armée en guenilles n'est pas totalement fausse, la détermination sur les visages témoigne qu'avec un bon entraînement, qu'avec une compréhension sincère et une application stricte du « droit humanitaire international », au service d'une véritable démocratie, les militaires maliens pourraient surprendre. Ils ont subi l'opprobre de la défaite, mais ils pourraient devenir l'outil avec lequel reconstruire la paix au Mali, pour peu qu'existe une stratégie de reconquête du nord et une volonté politique générale (y compris à l'étranger) de se donner les moyens d'y parvenir. Les armes sont à l'image des uniformes : AIMS/PM65 d'origine roumaine saisi sur les « rapatriés » de Libye fin 2011, fusils d'assaut Type 56 et AK-47, carabine semi-automatique Type 56...
 
Dans ces conditions, avec une chaîne de commandement qui a souffert, face à un ennemi qui maîtrise l'art de la guérilla et du combat dans le désert, initier une reconquête purement nationale, sans aide étrangère, sans aviation, avec des moyens logistiques limités, avec un manque de carburant, de munitions, conduirait à une inévitable et lourde défaite. L'intervention des forces des colonels Gamou et Meydou ne changerait pas grand chose ; il est d'ailleurs difficile de savoir ce qu'il en est aujourd'hui de ces deux unités : loin de leurs familles, avec l'inaction et le temps qui s'écoule, leur moral n'est probablement pas au plus haut.

Le salut du septentrion ne viendra que de l'entraînement des meilleurs éléments de l'armée, de décisions judicieuses quant aux achats (des mitrailleuses lourdes, des 4x4, et surtout des munitions tant pour l'exercice que pour les opérations seraient plus utiles qu'une poignée de BTR). Ces acquisitions permettraient, avec un peu de courage politique et de réelle volonté d'une partie des militaires, de lancer des patrouilles motorisées pour « tâter » les dispositifs des jihadistes, ramener des renseignements, aguerrir les troupes et regonfler leur moral.


(A suivre...) 


Laurent Touchard