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samedi 22 juin 2013

Terrorisme : ABOU ZEID ; AU-DELA DE LA CARICATURE





 NOTE PRELIMINAIRE : une version très condensée des lignes qui suivent, et dont je suis l'auteur, a été publiée par Jeune Afrique, fin septembre 2012 :
Ici figure l'intégralité de l'étude, totalement remaniée et actualisée au 22 juin 2013.






Dead baby

Prudent autant que rusé, Abou Zeïd revisite le principe du « dead baby1 » en étant connu dans un premier temps sous l'identité d'Abib Hammadou, né à Touggourt, à 600 kilomètres au sud d'Alger en 1965. Mais, l'homme est mort en 2004 au Tchad ; les services de sécurité algériens découvrent en 2011 qu'Abou Zeïd se prénomme en réalité Mohamed Ghedir2, né vers 19583 à Deb-Deb, localité non loin du désormais tristement célèbre In Amenas, en Algérie. Il séjourne plusieurs fois en prison pour ses activités de contrebande. En 1989, la mort de son père, abattu par les forces de sécurité algériennes, le conduit à rejoindre les milieux islamistes. Selon des membres de sa famille, il n'aurait fait ce choix qu'en 1991.

Ainsi adhère-t-il au Front Islamique du Salut (FIS), créé la même année (1989, donc). Il intègre ensuite une des cellules du Groupe Islamique Armé (GIA), pour lequel il sert d'agent recruteur, dans la région de Batna. Nouveau deuil en 19954 : son frère Béchir, lui aussi membre du GIA, est tué. A la même époque, son négoce de contrebandier lui vaut la responsabilité du ravitaillement des combattants de Kabylie en 1996. Sur place, il échappe à un attentat organisé par des islamistes rivaux. Il gagne alors le sud-est de l'Algérie où opère Aamari Saifi plus connu sous son nom de guerre d'Abderrazak el-Para. Il y devient rapidement son bras droit.

A l'image d'Aamari Saifi, Ghedir opte en 1998 pour le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) tandis que s'enclenche le déclin du GIA ; l'opinion publique ainsi que nombre de ses membres contestent la légitimité des sanglantes exactions commises par l'organisation. Au sein du nouveau mouvement, Abou Zeïd reste sous les ordres d'El Para, dans la Zone 5 du GSPC (sud-est de l'Algérie) où est mise sur pied son unité, la katiba Tarek Ibn Ziyad. En 2002, Ghedir accompagne Saifi dans le nord du Mali afin d'acheter armes et munitions au profit du GSPC.


Les meilleurs rivaux : l'ère el-Para

Au Sahel prédomine une autre figure de l'organisation, lui aussi ancien du GIA ayant finalement choisi le GSPC : Mokhtar Belmokhtar. Les relations entre ce dernier et le chef d'Abou Zeïd se dégradent. El-Para prend ombrage du prestige dont bénéficie MBM, notamment en raison de son séjour en Afghanistan5. En outre, l'Afghan s'est implanté avec succès au Sahel, depuis déjà une dizaine d'années. Suivant les conseils avisés de son lieutenant, Ibrahim Ghreigha, il a tissé des liens étroits avec les communautés locales. Il s'assure ainsi de leur soutien et de facilités pour ses affaires (trafics de cigarettes, d'armes, de drogue, voire de diamants). Grâce à ses réseaux, il ravitaille le GSPC, notamment en armes et munitions. Il contribue aussi grandement à son financement. En somme, Mokhtar Belmokhtar est indispensable au GSPC, adulé par certains. De plus, Mokhtar Belmokhtar connaît des cadres qui gravitent autour de Ben Laden.

De fait, il a toute la sympathie, pour ne pas dire l'admiration d'Hassan Hattab, fondateur et chef du GSPC. Abderrazak el-Para jalouse donc celui qui a gagné le surnom de « Mister Marlboro » (en référence à ses activités de contrebandier, en particulier avec les cigarettes). Lorsque Ben Laden envoie un émissaire en Afrique du Nord pour y rencontrer l'émir du GSPC, c'est évidemment Mister Marlboro qui est choisi pour l'accueillir, puis l'escorter depuis le Mali jusqu'en Algérie, en août 2001. Abou Mohamed, cet ambassadeur d'al-Qaida, est censé rencontrer Hassan Hattab. Une fois de plus, MBM a le beau rôle. Plus grave encore : la position d'Hattab sera renforcée d'une entrevue avec l'homme lige de Ben Laden. Or, Abderrazak el-Para convoite la place qu'occupe Hattab... La réunion entre Hattab et Abou Mohamed est donc totalement inconcevable pour lui. En conséquence de quoi, il manœuvre pour l'interdire, réussissant à court-circuiter la tentative de contact entre al-Qaida et le chef de l'organisation algérienne. Abou Mohamed est finalement tué le 12 septembre 2002, sans jamais s'être entretenu avec Hattab.

Il ne se contente pas de cette victoire. Toujours pour concurrencer Belmokhtar et pour se rendre lui aussi vital au GSPC, il s'efforce de s'implanter et d'étendre son influence dans le Sahara. Il y mène notamment des expéditions pour acquérir des armes. Dans cette conjoncture exécrable, lors d'une des réunions de concertation voulues par Abou Mohamed avant sa mort, le représentant de Ben Laden incite les deux hommes à se répartir le Sahel. Il entrevoit que les actions y seront menées plus rationnellement et les antagonismes moins prononcés, le tout évidemment au profit de la cause. Schématiquement, le sud de l'Algérie, le nord du Mali et la Mauritanie reviennent à Mokhtar Belmokhtar, tandis qu'Abderrazak el-Para se voit attribuer le Niger et le Tchad. A cela, s'ajoute qu'il est également émir de la Zone 5, en Algérie aux dépends de celui qui exerçait cette fonction : Nabil Sahroui, mis « au placard ».

Malgré cette médiation d'al-Qaida et de l'arrangement qui en découle, les relations entre les deux jihadistes ne s'améliorent pas. Bien entendu, en tant que lieutenant d'el-Para, Abou Zeïd vit au quotidien l'impulsivité de son chef et ses colères rageuses qu'exacerbent les succès et la notoriété de Mister Marlboro. Toutefois, Mohamed Ghedir ne semble pas plus impressionné que cela. Leur caractère sont complémentaires : Abderrazak el-Para, sanguin, brutal, et son lieutenant, taiseux, attentif, voire calculateur et diplomate lorsque le pragmatisme l'exige, ce qui ne l'empêche pas, parfois, de, lui aussi, se mettre en colère. Autres qualités essentielles pour un jihadiste : il se révèle – a priori - aussi loyal que fanatique. A priori, car il convient de garder à l'esprit ce trait de la personnalité d'Abou Zeïd : calculateur.

El-Para souhaite avoir les mains libres pour s'emparer de la direction du GSPC. A qui confie-t-il le commandement de la katiba Tarek Ibn Ziyad  ? Fort logiquement, à son fidèle lieutenant, Abou Zeïd. El-Para n'ignore pas non plus que la promotion de son subalterne est susceptible de nuire indirectement à MBM aux yeux des cadres et activistes du GSPC. Tenter de surpasser Mister Marlboro sur le terrain du profit et de l'essor des réseaux de contrebande n'est peut-être pas une bonne approche du problème. En revanche, l'angle d'un jihad irréprochable l'est. Or, Mokhtar Belmokhtar paraît s'intéresser davantage à ses affaires qu'à la cause. Abou Zeïd, lui, représente - en apparence - le contraire parfait de Mokhtar Belmokhtar : croyant à l'extrême, plaçant l'Islam avant tout, rejetant en théorie les trafics de drogue et de cigarettes qu'il considère comme haram. Pourtant, concrètement, il n'est pas, lui non plus, étranger aux trafics : quelques années plus tôt, il a été contrebandier, beaucoup de membres de sa famille sont impliqués dans ces « échanges ». Il n'en reste pas moins qu'il se montre autrement plus discret à ce propos que MBM... C'est pourquoi, choisir Abou Zeïd pour diriger la katiba Tarek Ibn Ziyad souligne tout ce que peuvent critiquer une partie des membres du GSPC chez Mister Marlboro.

En avril 2003, Abou Zeïd participe à l'enlèvement de 32 Européens sous les ordres d'Abderrazak el-Para. L'opération fait grand bruit dans les médias occidentaux. Jusqu'alors, l'organisation algérienne s'est contentée de « racheter » des Occidentaux kidnappés par des bandits nomades, avant de les « revendre » à leur pays d'appartenance. Cette fois-ci, le GSPC ne « sous-traite » pas, il gère en totalité. Cependant, il ne s'agit pas d'une opération minutieusement planifiée, mais plutôt d'une « cueillette » au hasard. Les hommes d'Abderrazak el-Para et ceux d'Abou Zeïd foncent dans le désert, capturant tous les touristes qu'ils croisent sur leur chemin. Rien n'a été prévu pour les détenir ensuite : pas de logistique, pas d'organisation pour les surveiller. Probablement dépassé et peu enclin à se voir ralenti par ces nombreux otages, Abderrazak el-Para les remet à Mokhtar Belmokhtar. Peut-être aussi espère-t-il lui nuire via ce « cadeau » ? MBM perdra une partie de ses prisonniers - libérés par les forces de sécurité algériennes – et recevra une forte rançon pour les autres. Représentant son supérieur hiérarchique, Abou Zeïd reste toutefois dans la boucle des négociations. C'est probablement à cette occasion qu'il fait la connaissance de Iyad Ag Ghaly, figure de la rébellion touarègue futur fondateur et chef d'Ansar Eddine.

La même année, le terroriste reprend contact avec son fils, un de ses quatre enfants. Lakhdar, alors âgé de 23 ou 24 ans, exerce l'activité de... contrebandier ! Il transporte des armes, des pièces détachées de véhicules, mais aussi des cigarettes. En outre – son père semble l'ignorer - Lakhdar convoie aussi des cargaisons de drogue entre l'Algérie et la Libye. Leurs retrouvailles se déroulent dans la zone d'Ennezha, el Para accompagnant Abou Zeïd. Ce dernier obtient de son fils qu'il fournisse à la katiba de quoi entretenir les 4x4, des vivres et du carburant.

A l'été 2003, Abderrazak el-Para et quelques autres, dont Abdelmalek Droukdel, contraignent Hassan Hattab à démissionner. Nabil Sahraoui lui succède, certainement au grand dam d'el-Para qui n'a pas ménagé ses efforts pour obtenir cette fonction... mais en vain. Aucune information ne filtre sur les rapports entre les deux hommes. Gageons toutefois que Nabil Sahraoui n'a pas oublié qu'il a été évincé par el-Para à la tête de la Zone 5. Ce dernier estime sans doute sage de délaisser – au moins temporairement – l'Algérie pour s'implanter davantage au Sahel. C'est là que, le 16 mars 2004, il est capturé au Tchad par des rebelles au gouvernement de N'djamena. Ils négocient son transfert, via la Libye qui remet le prisonnier à l'Algérie en octobre 2004.


Concurrence en héritage

Exit Abderrazak el-Para que beaucoup considèrent comme une créature de la DRS, les services de renseignement algériens. Au Sahel, restent alors Mokhtar Belmokhtar et... Abou Zeïd, qui « hérite » définitivement des hommes d'el-Para ! Quant à Nabil Sahroui, les forces de sécurité algériennes lui donnent à peine le temps de se réjouir de la neutralisation d'el-Para : l'émir national du GSPC est tué le 20 juin 2004. Abdelmalek Droukdel, plus idéaliste que réaliste sur les possibilités véritables du GSPC, prend la place de Nabil Sahraoui.

Partisan du jihad global, il veut amener le GSPC à rejoindre les rangs d'al-Qaida, même si de nombreux membres du GSPC s'opposent à ce choix. Certes, ils sont favorables aux échanges avec al-Qaida, éventuellement au soutien mutuel. Toutefois ils rejettent l'idée de se ranger sous la bannière du mouvement de Ben Laden et de perdre l'identité nationale du GSPC. Droukdel n'en a cure : ce qui importe, c'est le jihad, partout : aussi bien en Afrique qu'en Europe ou aux Etats-Unis, combattre les « croisés ». Au nom de ses convictions, Droukdel à s'aligner sur al-Qaida : en 2007, le GSPC devient al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). Ce nouveau chef convient à Abou Zeïd qui prend parti pour lui.

En ce qui concerne Mokhtar Belmokhtar., après la mise hors-jeu d'el-Para, il s'imaginait bien, à son tour, devenir l'émir du GSPC ! Au lieu de cela, il voit cette perspective s'effondrer, avec un dirigeant que plébiscite désormais Abou Zeïd, rival « par succession » d'El Para ! En août 2007, Droukdel nomme Yahya Djouadi à la tête de la Zone du Sahara. Abou Zeïd apprécie la religiosité de ce nouvel émir qui relaie notamment une des consignes de Droukdel : inscrire les prises d'otages dans la logique du combat pour la cause, non dans l'optique première d'obtenir une rançon. Djouadi s'efforce aussi de consolider le partage en deux zones d'action arraché par le défunt émissaire de Ben Laden ; Abou Zeïd conservant ainsi le territoire qui incombait auparavant à Abderrazak el-Para.

La même année, Abou Zeïd aurait envisagé de se rendre en Afghanistan afin de s'y battre contre la coalition occidentale et, ainsi, d'y gagner le titre convoité d'Afghan, vétéran du jihad contre les soviétiques, contre les apostats pro-communistes ou les combattants de Massoud, puis contre les Occidentaux... Titre honorifique qui l'aurait mis sur un pied d'égalité avec MBM. Dans ce but, il aurait rencontré un émissaire de Ben Laden en 2007, au Tchad. Néanmoins, le projet serait devenu caduque après la mort de ce dernier.


Calculateur autant que fanatique

A défaut de combattre en Asie Centrale, Abou Zeïd s'active donc dans le Sahara ; les recommandations de Droukdel que transmet Yahya Djouadi ne restent pas lettre morte. Mohamed Ghedir les applique scrupuleusement. En janvier 2009, des bandits nomades kidnappent Edwin Dyer, ressortissant britannique. Ils le remettent à Abou Zeïd. Abdelmalek Droukdel lui souffle alors d'exiger la libération d'Abou Qoutada (« voix » de Ben Laden en Europe, détenu en Angleterre), dans un délai de vingt jours, en échange de l'otage. Londres annule une opération des SAS peu avant la fin de l'ultimatum des terroristes. La Grande-Bretagne croit en effet que les pourparlers sont en passe d'aboutir. Ils se trompent. Qoutada n'est pas relâché et les hommes de la katiba Tarek Ibn Ziyad assassinent le Britannique6. Abdelmalek Droukdel savait pertinemment qu'Abou Zeïd ne reculerait pas. Pourtant, les discussions semblaient effectivement avancer dans la bonne direction (sur la base d'une rançon). Mais Abou Zeïd aurait voulu les saborder, prouvant sa détermination. Il aurait ainsi démontré que pour lui, un otage n'est pas synonyme d'argent. Par ce geste, il affiche ostensiblement, une fois de plus, toute sa différence avec son rival de toujours, Mokhtar Belmokhtar.

Jusqu'alors, le GSPC/AQMI épargne généralement les otages occidentaux. En effet, ils représentent une manne financière considérable7, même si pas aussi régulière que celle des trafics8. Morts, ils ne valent, évidemment, rien. Par ricochet, le climat de terreur ainsi créé amène les touristes à éviter la région, les membres des ONG à se montrer plus prudents, voire, à partir aussi (avec pour corollaire, la rancoeur des autochtones) et enfin, les forces de sécurité appuient plus facilement sur la gâchette (ce qui n'est pas bon pour les trafics). S'ajoute que les pays concernés pourraient être enclins à monter des opérations de libération de leurs otages, avec des forces spéciales, s'ils n'ont pas la quasi-certitude de revoir leurs ressortissants vivants... En résumé, assassiner un otage est mauvais pour les affaires.

Par ailleurs, la « chasse aux otages » telle que la pratique Mokhtar Belmokhtar n'a pas qu'une dimension vénale ; elle possède également des aspects plus stratégiques, profitables aussi bien aux trafics qu'à la cause. Les négociations pour la libération des captifs permettent de développer des réseaux d'influence : des bandits nomades - qui sont le plus souvent auteurs des enlèvements - aux intermédiaires ou négociateurs - souvent des touaregs - jusqu'aux autorités locales ainsi qu'aux services de renseignement et diplomates étrangers. Ces réseaux complexes constituent une sorte de « diplomatie du kidnapping ». De plus, le versement de rançon est susceptible de témoigner de la faiblesse des pays qui cèdent au chantage, plus encore lorsque ces rançons sont payées par des Etats qui affirment refuser de négocier avec des terroristes.

Quoi qu'il en soit, ce crime d'Abou Zeïd n'est pas juste à envisager sous le prisme du fanatisme religieux. Derrière, il y a, évidemment, une rationalité de jihadiste radical, mais également l'empreinte de la lutte qui oppose Abou Zeïd à MBM. Par ce meurtre, il dessine tout autant sa différence avec son rival qu'il ne témoigne de son attachement à la cause et de sa loyauté envers Droukdel. Alors que Mister Marlboro est connu pour ses activités de rançonneur, lui, Abou Zeïd, le sera pour sa droiture dans le combat qu'il mène contre les croisés. Il apprend aux apostats qu'ils doivent le craindre. Il prouve par l'action que sa katiba n'est pas juste un prestataire de service, escortant les caravanes motorisées de trafiquants de drogue ou de cigarettes9. A son tour, il crée sa légende qui heurte celle dont jouissait jusqu'alors MBM : l'irréprochable combattant d'Allah d'un côté, le bandit de grand chemin (presque) sans foi ni loi de l'autre. Caricaturale à souhait, la dissimilitude entre les deux personnages ne peut que plaire aux médias occidentaux qui, dès lors, n'ont de cesse de l'enrichir. Par son crime odieux, Abou Zeïd a réussi un « coup de maître » en terme de calcul.

L'enlèvement de cinq employés français10 d'Areva dans la région d'Arlit, au Niger, le 16 septembre 2010, s'inscrit dans cette démarche en apparence plus idéologique que « commerciale ». La katiba Tarek Ibn Ziyad frappe ainsi la France, symboliquement à défaut de le faire sur son territoire national. La valeur « propagande » est forte : l'opération vise un ex-pays colonisateur, perçu comme exploitant sans vergogne les richesses d'un pays d'Afrique, sans se soucier des problèmes d'environnement. Abou Zeïd s'impose de cette façon en justicier des musulmans opprimés, thème cher à al-Qaida. Thème porteur susceptible d'attirer les volontaires, de susciter les sympathies, le tout, avec un retentissement international. Dans les négociations qui s'ensuivent, Iyad Ag Ghaly, intermédiaire quasiment « professionnel » du gouvernement malien met le jihadiste en relation avec le colonel Jean-Michel Gadoullet, ex-officier du Service Action de la DGSE. Mais les discussions s'interrompent lorsque celui-ci est blessé accidentellement (ou non11) par les forces de sécurité maliennes.


Hypocrisie

A l'image de Mokhtar Belmokhtar, Abou Zeïd entretient des liens avec les communautés locales, notamment en la personne de Talib Ag Mama, ancien imam de Kidal (impliqué dans la rébellion de 2006). Sa discrétion et sa prudence ne l'empêchent pas de développer son propre réseau de connaissances. Selon MBM, Abou Zeïd serait un « ignare ». Difficile de déterminer si cette appréciation a véritablement été formulée par l'intéressé ou s'il s'agit de désinformation des services de renseignement algériens. Quoi qu'il en soit, loin du portrait simpliste de « l'émir sanguinaire en barbichette », Abou Zeïd fait preuve d'une indéniable finesse. Nommé à la tête de sa katiba par un El Para pourtant caractériel, Mohamed Ghedir fait prospérer son « mythe » de jihadiste pieux, qui se tient loin des trafics, qui ne touche pas à l'argent sale que ceux-ci génèrent.

Pourtant, les faits prouvent qu'il n'en est rien : a-t-on jamais entendu parler de contrebandiers, trafiquants de drogue attaqués par les hommes d'Abou Zeïd ? Non. A l'évidence, Abou Zeïd profite lui aussi de cette économie « noire ». Ses hommes escortent les convois des trafiquants, ceux-ci payent à Abou Zeïd un droit de passage pour traverser en toute sécurité le territoire sur lequel il règne. Les contours de ce système de taxes, la Jyza, ont été définis par le comité juridique d'AQMI, dès 2008, d'ailleurs à l'instigation d'Abou Zeïd ; il sollicite des cadres et idéologues d'AQMI qu'ils se prononcent sur le problème et sur celui des prises d'otages. De toute manière, comment pourrait-il se passer de cette économie ? Si les rançons sont synonymes de millions d'euros, dans les sables du désert, que représentent les billets sans personne auprès de qui s'approvisionner ? Et, qui d'autres que les contrebandiers, vend 4x4, armes, munitions, carburant, vivres, matériels de communication, médicaments (qui servent aussi à gagner la sympathie des populations) ? S'il ne trafique pas directement, Abou Zeïd n'est pas sans contact avec ceux qui le font. Ils lui sont essentiels, à l'instar de son fils qui ravitaille sa katiba jusqu'à son arrestation en 2010.

La situation sécuritaire dans les pays de la zone sahélienne, rapport de la Commission des Affaires Etrangères à l'Assemblée Nationale, du 06 mars 2012, est éloquent à propos de la Jyza : « La dîme s'apparente à une sorte d'impôt révolutionnaire dû par les filières de contrebande transitant par les territoires contrôlés par AQMI. Officiellement, les katibas ne doivent pas être parti prenante du trafic et le montant de la dîme varie selon que le convoi est escorté ou non. Frapper d'un impôt le passage de la drogue est donc parfaitement admis tant que la marchandise a pour destination finale les pays des infidèles. » Au bilan, Abou Zeïd ne peut être considéré comme un modèle de vertu religieuse comme il se plaît à le faire croire. En effet, il facilite des activités qu'il dénonce  par ailleurs ! Certes, contrairement à Mokhtar Belmokhtar, il ne trafique pas directement, mais au bout du compte, tout comme lui, il empoche de l'argent par le biais de la contrebande.

A défaut d'être un des cerveaux du GSPC/AQMI, Abou Zeïd s'impose donc en alter ego de Mokhtar Belmokhtar au sein de l'organisation. Ce, à la plus grande satisfaction de Droukdel, d'autant que la fibre internationaliste du jihadiste est sans équivoque. De fait, au moment de la révolution tunisienne, début 2011, des éléments sont détachés de la katiba Tarek Ibn Ziyad. Ils remontent depuis le Niger jusqu'à l'est de l'Algérie, au sud de la Tunisie. Commandés par Mohamed Nokta, un des lieutenants d'Abou Zeïd depuis 2007, leur objectif consiste à profiter de la désorganisation des forces de sécurité pour s'infiltrer dans le pays. Ils y parviennent, même si des armes sont saisies par les autorités et plusieurs activistes islamistes arrêtés. Conscient de l'importance de consolider ce succès, Abou Zeïd suggère à son organisation de placer un émir à la tête de ce territoire. Droukdel aurait alors intelligemment désigné un Tunisien, Mounir el-Haïdara. De cette zone, les membres d'AQMI ou liés à AQMI joueront un rôle important lorsque éclatera la révolution libyenne, quelques semaines plus tard. Ce noyau ne disparaît pas avec la chute de Kadhafi et, depuis le printemps 2013, les forces de sécurité de Tunis y sont confrontées.


Guerre au Mali

Le 02 janvier, la justice algérienne condamne Abou Zeïd à perpétuité par contumace, notamment pour l'affaire des 32 Occidentaux pris en otage en 2003. Décision qui ne l'émeut probablement pas : ses préoccupations sont ailleurs, au Mali où l'ensemble des groupes qui se réclament du jihad emboîtent le pas des touaregs du Mouvement National de Libération de l'Azawad (MNLA), dans une énième rébellion contre le pouvoir de Bamako. Les hommes de la katiba d'Abou Zeïd sont considérés comme coupables du massacre de plusieurs dizaines12 de soldats et paramilitaires maliens à Aguelhoc, le 25 février 2012, après plusieurs jours de résistance de la garnison. Des observateurs, voire des responsables maliens, eux, accusent le MNLA avec des éléments d'AQMI ou encore Ansar Eddine. Si l'hypothèse de quelques combattants du MNLA – sans consigne de leur organisation – tuant de concert avec des jihadistes d'AQMI n'est pas a rejeter, en réalité, seuls des terroristes de l'organisation algérienne commandés par Abou Zeïd paraissent véritablement impliqués.

Ce crime de guerre, largement exposé dans les médias et sur Internet contribue certainement - même s'il ne s'agit pas d'une cause unique – à l'effondrement de l'armée malienne dans le nord. Psychologiquement marqués, les soldats maliens sous-équipés, peu entraînés, avec un pouvoir politique qui se délite, sont désormais peu enclin à faire preuve de bravoure. Ils redoutent d'être encerclés et de finir égorgés ou abattu d'une balle dans la tête. MNLA, Ansar Eddine, MUJAO et AQMI, sans nécessairement être de fidèles alliés ont toutefois une priorité commune : contrôler le nord-Mali. Il sera toujours temps de se partager la dépouille du septentrion, ensuite. Le MNLA en fera d'ailleurs les frais, à l'été 2012.

Pour l'heure, après la chute de Tombouctou le 1er avril 2012, Abou Zeïd s'installe son quartier-général résidence que Kadhafi s'est fait construire dans la ville en 2011. Fidèle à lui-même, il se montre discret, mais aussi d'une prudence extrême ; il change ainsi, fréquemment, de domicile et, lors de ses déplacements, il évite les véhicules trop neufs et rutilants. Là où il règne, il veille à une application sans concession de la charia. Droukdel, qui a compris que les exactions sanglantes du GIA, puis que les attentats-suicides encouragés par lui-même étaient en fin de compte des erreurs monumentales, privant les jihadistes du soutien des populations et de recrutements, adresse alors à ses émirs au Mali un document intitulé « Orientation du jihad dans l'Azawad ». Il précise notamment, très certainement à l'intention d'Abou Zeïd, qu'il importe d' « expliquer la charia aux populations avant de l'appliquer », tout en insistant sur la prédominance d'AQMI vis à vis d'Ansar Eddine.

Abou Zeïd ne l'entend pas de la même oreille ; il est probable qu'il ne reconnaît déjà plus l'autorité de Droukdel. Proche du chef d'Ansar Eddine, Iyad Ag Ghaly, il sert interlocuteur entre ce dernier et ce que l'on pourrait appeler AQMI-Zeïd ; différent d'AQMI-Mokhtar et distant d'AQMI-Droukdel. De fait, Abou Zeïd a pris l'ascendant sur ce dernier. C'est lui qui est en première ligne, lui qui fait respecter les principes de l'Islam tel que le conçoivent les jihadistes, lui qui discute avec Ansar Eddine, il prend part aux réunions avec l'ensemble des chefs islamistes... Plus que de s'affirmer comme le véritable représentant d'AQMI au Sahara, il personnifie AQMI lorsque Mokhtar Belmokhtar entre en dissidence. Il aura fallu dix ans à Abou Zeïd pour y parvenir. Avec succès. Dans l'étude initiale sur l'individu, reprise en tant qu'article par Jeune Afrique, l'auteur de ces lignes écrivait : « Plus au nord, dans les montagnes de Kabylie, si l'émir Droukdel venait à disparaître, le lieutenant du Sahara serait certainement le candidat idéal à sa succession. A condition que l'éloignement ne constitue pas un obstacle. A condition aussi que la crise malienne n'engloutisse pas Mohammed Ghedir13. »

Semble-t-il à l'instigation de Iyad Ag Ghaly, Abou Zeïd engage ses hommes dans l'offensive contre le centre du Mali, aux côtés de ceux des autres chefs jihadistes. Ils se battent pour la conquête de Diabali le 14 janvier 2013. La célérité de l'intervention de forces spéciales françaises, appuyées par l'aviation qui effectue également de nombreuses missions d'interdiction et de frappes dans la profondeur, puis la montée en puissance du dispositif français tout aussi rapide, piègent les groupes islamistes radicaux. Même s'ils parviennent à mettre en difficulté les troupes terrestres maliennes durant quelques jours, ils subissent de lourdes pertes et sont finalement contraints de fuir. A n'en pas douter, conformément à la doctrine française, les chefs islamistes les plus extrémistes constituent des objectifs pour les chasseurs-bombardiers et les militaires des forces spéciales au sol. Pris de vitesse par l'armée française qui mène les opérations avec un rythme d'enfer, les islamistes remontent vers le nord ; Abou Zeïd parvient à s'échapper, atteignant Tombouctou avec sa garde rapprochée. La ville est l'un des objectifs des Français : le terroriste et ses séides se replient encore. Avant de quitter la cité des 333 Saints, il règle toutes les dettes contractées par son groupe auprès des commerçant et des structures médicales, comme en attestent les témoignages.

Le 22 février 201314, il est finalement tué dans la zone accidentée de l'adrar des Ifoghas. La chaîne algérienne Ennahar TV le révèle le 28 février, suivie le 1er mars par le président tchadien Idriss Déby qui affirme que ses forces ont abattu le chef jihadiste. Des prélèvements ADN effectués sur son corps sont comparés par les services de renseignement algériens avec ceux de membres de sa famille, notamment Lakhdar. Pour leur part, les autorités judiciaires françaises demandent un échantillon ADN du fils de Ghedir. Les résultats obtenus permettent à François Hollande de confirmer son décès le 23 mars. Le délai avant cette confirmation fait beaucoup gloser : alors que quelques jours seulement sont nécessaires pour mener à bien les analyses, le président Français ne s'exprime que trois semaines plus tard. Il se serait alors agi de s'assurer, autant que possible, de la sécurité des otages, avant d'annoncer officiellement la neutralisation du terroriste. Si elle avérée par la suite, cette raison est évidemment judicieuse. Cependant, un autre motif, tout aussi crédible (et pas antinomique avec le précédent) n'est pas à exclure : la certitude que l'information était vraie, impliquant des contre-vérifications. Imaginons l'effet qu'aurait eu une annonce de la mort d'Abou Zeïd par François Hollande avec l'apparition de celui-ci, quelques jours plus tard, dans une vidéo !

Du côté d'AQMI, un membre de l'organisation évoque le décès d'Abou Zeïd le 04 mars, via l'agence mauritanienne Sahara Medias. Il faut attendre le 16 juin 2013 pour que le mouvement admette définitivement, la perte de son chef, dans un communiqué transmis à une autre agence mauritanienne, ANI, avec une autre information intéressante : Abou Zeïd a été tué avec Mohammed Lemine Ould el-Hassen al-Hadhrami, Abdallah al-Chinguetti de son nom de guerre. Celui-ci remplaçait Djamel Okacha à la tête de la seryat al-Forqane. Est indiqué que les deux hommes sont « (…) morts sur le champ de bataille en défendant la Oumma et la charia ».

Autre sujet de polémique : les circonstances de la mort du jihadiste. Idriss Déby évoque le rôle de ses forces, tandis la déclaration du 04 mars d'AQMI incrimine la France : Abou Zeïd aurait été tué lors d'un raid aérien français. Qui l'a éliminé ? Aussi bien pour la sécurité des otages que pour octroyer un « trophée » à l'allié tchadien, Paris a intérêt à ne pas s'arroger ce succès. A l'inverse, pour AQMI, désigner la France comme « coupable » est plus intéressant en terme de propagande. A noter que, lors des faits, le colonel Thierry Burhard mentionne qu'un raid aérien a bien été mené dans la zone et, que des rebelles du MNLA prétendent qu'au cours de cette attaque, une quarantaine de jihadistes15 d'AQMI et d'Ansar Eddine aurait péri, éléments qu'accréditeraient les témoignages de prisonniers, dont un Sahraoui ex-membre du Polisario, capturés par les forces spéciales françaises et les irrédentistes, peu après.


La fin d'AQMI au Sahara avec la mort d'Abou Zeïd ?

Quoi qu'il en soit, l'essentiel est là : le successeur possible d'Abdelmalek Droukdel à la tête d'AQMI, la figure emblématique de l'organisation dans le Sahara n'est plus. Sa disparition n'est finalement qu'un épisode de la longue déliquescence du mouvement, entamée avec la conjonction des opérations militaires et, surtout, de l'action politique algériennes. Elle s'est accentuée des luttes d'influence endogènes. Elle s'est amplifiée de la dichotomie entre les ambitions d'un chef partisan d'un jihad global et les aspirations de certains cadres, de terroristes, mais aussi de sympathisants en faveur d'un combat plus local. Elle s'est aggravée des erreurs de stratégie au cours des six dernières années, à commencer par les attentats-suicides en Algérie voulus au départ par Droukdel. Elle est devenue inéluctable avec la distance géographique entre AQMI historique et ses katibas les plus actives implantées au Sahel, sous le commandement de chefs aux personnalités fortes, échappant peu à peu au contrôle des instances dirigeantes du mouvement.

Au fil du temps, AQMI s'est transformée, mutant d'une organisation à structure pyramidale en organisation à structure horizontale, à laquelle sont venus s'agglomérer des alliés de circonstance (Ansar Eddine, Boko Haram). La fin d'AQMI-Zeïd, alors qu'AQMI-Mokhtar est désormais en dissidence, que le MUJAO manque de moyens et paraît n'avoir aucune véritable stratégie, sont synonymes de coma pour AQMI au Sahara. Le mouvement en sortira-t-il ? Cela semble difficile, d'autant que Djamel Okacha a tout intérêt à ne pas se montrer dans l'immédiat. Reste que cela ne signifie pas pour autant la fin du jihad dans la région : le peu d'espoir quant à une résolution de la résolution du problème touareg et plus généralement, au sujet de l'avenir économique et social du Sahel est riche en promesses d'injustices que ne manqueront pas d'exploiter de futurs terroristes. Plus généralement, les mouvements terroristes islamistes n'ont eu de cesse de prouver leur résilience depuis l'intervention en Afghanistan. Ils se modifient, s'adaptent, changent de théâtre d'opération, voire, se découvrent des chefs intelligents, capables d'analyser les erreurs commises afin de ne pas les reproduire, tout en exploitant les faiblesses inhérentes aux démocraties.

Ils sauront rapidement se relever de leur déconfiture malienne. En Syrie, ils renouent avec l'idée qu'ils se battent contre les iniquités que subit l'oumma, leitmotiv porteur (et recruteur). Là-bas, ils regagnent des lettres de noblesse, face à un régime oppresseur qui massacre sa population. Par ailleurs, ils ne manqueront pas de se réimplanter massivement en Afghanistan depuis le Pakistan où ils n'ont jamais réellement été mis en danger. N'en doutons pas, ces batailles encourageront les plus virulents d'entre-eux qui n'ont pas été neutralisés au Mali à ne pas baisser les armes. Elles les inspireront idéologiquement, les inciteront à se réorganiser, notamment dans le sud de la Libye avec l'appui des groupes déjà en place, au Nigeria avec le soutien de Boko Haram. Elles exalteront de nouveaux volontaires, les amenant à constituer des cellules moins « professionnelles », notamment pour le recrutement, mais plus difficiles à traquer car nombreuses. Cellules capables de commettre des attentats visant tous les pays d'Afrique engagés au Mali, à commencer par le Tchad, le Nigeria, le Niger... Abou Zeïd est mort, l'existence d'AQMI dans le Sahara (et en Algérie) ne tient plus qu'au fil « Okacha ». Mais le jihad se porte bien.



NOTES
1Littéralement « bébé mort », expression du jargon « rens' » américain datant de la Guerre Froide faisant référence à la pratique des services de renseignement soviétiques (KGB en particulier) et est-allemand consistant à récupérer l'identité d'enfants morts-nés dans les registres de pays étrangers pour l'attribuer ensuite à des agents infiltrés dans les pays en question.
2Ou Ghedeir, ou encore, Ghdir.
3Selon des informations de l'ONU fournies par des services de renseignement occidentaux ; il ne serait donc pas né en 1965 (date de naissance probable d'Abib Hammadou) et n'aurait pas 45 ans comme l'indiquent les médias, mais 55 ans ; âge que confirme ses photographies les plus récentes.
41996 selon les sources.
5Après le départ des Soviétiques et non contre eux, contrairement à ce qui est souvent affirmé.
6Il est dit qu'Abou Zeïd aurait lui-même exécuté l'otage.
7Environ 90 millions de dollars entre 2003 et le début 2012 ; non pas 150 millions comme l'a affirmé le Président Bouteflika.
8Est estimé qu'environ 13 % des quelques 217 tonnes de cocaïne qui arrivent en Europe transitent par l'Afrique, et notamment le Mali ; le « droit de passage » dépend de la cargaison, de sa valeur : par exemple, pour une cargaison de hashish, elle s'élève à 50 000 dollars...
9Le trafic de drogue comme source de revenus pour AQMI est le plus évoqué, estompant le fait que le trafic de cigarettes représente lui aussi beaucoup d'argent. Parmi les avantages de cette activité, les contrebandiers sont moins sanctionnés s'ils sont pris (contrairement à la drogue). On ignore trop souvent que le trafic de cigarettes a contribué (ou contribue encore) au financement de mouvement tels que l'IRA, les talibans ou encore le PKK (bien connu pour cela), mais aussi, les FARC de Colombie.
10Ainsi que d'un Togolais et d'un Malgache.
11La médiocrité des forces de sécurité maliennes tend à laisser penser que la « théorie du complot » est à rejeter, et que les tirs blessant le colonel Gadoullet sont bien la résultante d'une situation confuse qui dégénère par impéritie.
1241 ou 82 morts selon les sources.
14Date qui semble la plus probable.
1543 ou 45 selon les sources.



Laurent Touchard

samedi 8 juin 2013

Décryptage : PARIS - BAMAKO, JE T'AIME, MOI NON PLUS


A l'arrière plan, VBCI français ; au premier plan, le 4x4 Toyota de l'armée malienne est équipé d'une mitrailleuse Kord de 12,7 mm. Ces armes ont été acquises récemment, en plus des DShKM. (Photo : ministère de la Défense)




Rien ne va plus au Mali : les forces de Bamako se sont lancées à l'offensive dans le nord du pays afin de reprendre la ville de Kidal, tandis que, jusque là, Paris temporisait de manière à asseoir un retour progressif, mais aussi solide que possible (c'est à dire, fragile) à la paix. Cependant, à l'évidence sans concertation avec la capitale française, les autorités politiques et militaires maliennes ont estimé qu'ils étaient désormais temps de ne plus en perdre. Maintenant que le travail de « dégrossissage » a été accompli pour chasser rebelles, islamistes et jihadistes, les forces maliennes ont progressé vers Kidal, via Anéfis. Durant quelques heures, les Français qui les accompagnaient ont été « pris en otages » d'une situation difficile.


Conjoncture complexe pour Paris

Celle-ci, l'auteur de ces lignes l'anticipait en partie dans une étude sur l'armée malienne (ici ; travail en cours de réactualisation), s'interrogeant sur un éventuel rejet de l'EUTM Mali par le capitaine Sanogo : « (…) que se passera-t-il si du jour au lendemain, les ex-mutins de Kati, séides de Sanogo, prompts à défaire les gouvernements, décident de tenter l'épreuve de force avec les éléments de l'EUTM ? Or, ce scénario n'a rien d'incongru. Une rude tâche attend les officiers de l'EUTM Mali qui n'auront pas seulement à diriger la formation des soldats, mais aussi à composer avec les acteurs politico-militaires, tout en se prémunissant d'éventuelles actions terroristes ! ».

Il suffit de remplacer « EUTM Mali » par « Paris » pour avoir un aperçu de ce qu'est la conjoncture présente. Quant aux séides de Sanogo, ne soyons pas aveugles : les dirigeants sont en place car le capitaine l'a bien voulu, à l'image de l'éviction du Premier ministre Cheik Modibo Diarra remplacé par Django Sissoko. Que dire encore, du ministre de la Défense, Yamoussa Camara, ex-chef de la Garde Nationale, à l'évidence loyal à Sanogo ? Que dire encore du capitaine de Kati (Sanogo) qui dirige le « Comité de réforme de l'armée » ?


Peu d'options pour Paris

Pour des motifs politiques, le pouvoir malien tente autant l'épreuve de force avec Paris qu'avec les touaregs de Kidal. Paris est face à une situation délétère. Ou bien les autorités françaises ne réagissent pas et elles prêtent le flanc aux accusations de complicité quant aux exactions probables perpétrées par certains soldats de l'armée malienne. Ce n'est, heureusement, pas l'option retenue. Ou bien elles calment le bellicisme tardif des responsables maliens, avec une « riposte graduée » qui pourrait aller des mises en garde - avec toutes les circonvolutions du genre - à l'interruption du programme de formation des militaires maliens. Pour l'anecdote, ce programme semble marquer le pas suite à des revendications de soldes de plusieurs recrues...

Mais que s'est-il passé au juste à Anéfis ? Au moins un bataillon de l'armée malienne engage le combat contre des éléments du MNLA dans la localité et ses environs, sur la route de Kidal. Un détachement de liaison français (des forces spéciales?) d'une vingtaine d'hommes les accompagnent. Contrairement à des allégations du MNLA, les Français n'empêchent pas les Touaregs de riposter : les irrédentistes battent simplement en retraite pour ne pas être anéantis. Au 06 juin, la localité est aux mains des Maliens. Ceux-ci veulent progresser plus avant, mais l'ordre est donné par Paris de bloquer leur avance. Mission difficile avec seulement vingt hommes contre au moins six cents...

Malgré tout, la détermination française est bien là. Le 07 juin, le général de brigade Ibrahima Dahirou Dembélé, chef d'état-major général des armées gagne Anéfis afin de discuter avec les Français, il préconise notamment que les Français accompagnent les unités maliennes, contrôlant ainsi le comportement des troupes. Entre Bamako et Paris, la crispation engendrée par la volonté française de voir des élections tenues au mois de juillet, s'accentue, tandis que les négociations qui devaient s'ouvrir avec le MNLA sont reportées au 08 juin.


Que cherche Bamako ?

Si l'objectif de retrouver l'intégrité du territoire est légitime, l'initiative pour y parvenir est beaucoup moins judicieuse. Après des années d'impéritie et de léthargie, alors que l'essentiel du boulot de reconquête a été fait par les soldats français secondés par les Tchadiens et d'autres contingents africains, Bamako vient benoîtement heurter une perspective d'équilibre branlant. Equilibre périlleux car les terroristes n'ont pas été éradiqués et, les bandits du désert reprendront vite leur marque, sitôt qu'ils auront l'espace moral et géographique pour cela.

Tactiquement, les forces de Bamako ont bousculé des éléments avancés du MNLA. C'est une réalité. En outre, Bamako n'a pas manqué d'intelligence dans sa manœuvre, coinçant ainsi Paris. D'une, si le MNLA se montre militairement supérieur aux Maliens, la France se verra contrainte d'intervenir, même de manière limitée, contre les rebelles. Dès lors, même si le mouvement pour l'indépendance de l'Azawad ne représente pas toute les communautés nomades du septentrion – loin s'en faut – un ressentiment grandira contre la France. Ce qui, paradoxalement fera le jeu des jihadistes. De deux, si Paris empêche effectivement l'exploitation de la « percée » d'Anéfis, les vrais responsables de la débâcle de 2012, ainsi que les partisans de Sanogo pourront toujours détourner les rancoeurs sur Paris ; de libératrice, la France sera alors colonisatrice.

En apparence c'est donc un indéniable succès. Paris a peut-être trop sous-estimé l'influence de Sanogo, véritable Joseph François Leclerc du Tremblay ou Jules Mazarin du gouvernement Malien, ainsi que de ses proches Sans aller jusqu'à une théorie du complot, celui-ci se montre, curieusement, très discret. Pourtant, il y a fort à parier que cette esquisse de crise au cours des heures précédentes ne lui a pas déplu.

Ceci étant dit, quelle est la véritable dimension de ce succès ? Stratégiquement, il est juste porteur de néant. L'armée malienne n'a pas la capacité de contrôler l'ensemble du pays : fardeau de la défaite passée, revendications quasi-syndicales de nombre de ses soldats, indiscipline, manque de moyens, décideurs politiques « temporaires », Sanogo...


Un joli coup de « com » sans vision stratégique

En terme d'image, reprendre Kidal aurait, certes, été un joli coup tout en renforçant la position malienne lors des pourparlers avec le MNLA. Ensuite, quoi ? Cette absence de vision de Bamako frise l'irresponsabilité, espérant probablement que la France et l'UA seront là pour « essuyer les plâtres ». Cependant, comme l'indique le président Burkinabé, médiateur dans les négociations qui ont finalement commencé en cette après-midi du 08 juin, quid du « redéploiement de l'administration générale, des services sociaux de base, des forces de défense et de sécurité au nord du Mali et en particulier à Kidal » ?

Reprendre Kidal sans le « matériel » pour y assurer la vie quotidienne et la sécurité des populations locales, sans projets viables pour les communautés nomades, sans veiller au respect des droits de l'Homme, c'est mettre la charrue avant les bœufs sans avoir les bœufs. En revanche, si Bamako veut créer les germes d'une énième rébellion touareg, alors, c'est bien là la meilleure manière de procéder.


Laurent Touchard