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dimanche 13 janvier 2013

Batailles : KONNA - COUP D'ARRET AUX JIHADISTES


Mitrailleuse lourde de 14,5 m/m ZPU-1 au premier plan, bitube du même calibre au second plan ; initialement conçues comme des mitrailleuses antiaériennes, les mitrailleuses KPV qui constituent les systèmes d'armes ZPU-1 (monotube), ZPU-2 (bitube) et ZPU-4 (quadritube) sont également redoutables contre des cibles terrestres, y compris des blindés légers tels que les BRDM-2 et BTR-60PB, voire contre les PT-76 Modèle 1951 qu'alignent l'armée malienne. Elles conservent aussi certaines capacités contre des chasseurs-bombardiers modernes, même si leur vitesse et leur robustesse les rend difficiles à abattre. En revanche, contre des hélicoptères peu ou relativement mal protégés, à l'instar des Gazelle et des différentes déclinaisons de Puma, Cougar et Caracal, elles représentent une menace non-négligeable. Les ZPU sont montés  .sur de nombreux 4x4 opérés par les groupes armés au nord du Mali, une combinaison presque aussi commune que l'installation de DShK de 12,7 m/m sur Toyota. Plusieurs dizaines de ces véhicules ont participé à la bataille de Konna.


Alors que les troupes maliennes sont toujours convalescentes de leur défaite subie début 2012, et que l'instabilité politique règne dans ce qui reste du pays, les jihadistes d'Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), du Mouvement pour l'Unicité et le Jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO) et d'Ansar Eddine, vraisemblablement renforcés d'éléments de la secte islamiste Boko Haram, lancent une offensive d'envergure contre la « ligne de front » qui sépare le Mali. Une colonne quitte Tombouctou, tandis qu'une autre part de Gao. Elles convergent ensuite toute deux en direction de la zone de Mopti-Sévaré. Pour atteindre la localité qui dispose d'installations militaires et aéroportuaires, les terroristes doivent passer par Konna, à environ soixante-dix kilomètres au nord de Mopti et par Dialoubé (également nommé Diabaly), à une quarantaine de kilomètres à l'est de Konna.


L'offensive des jihadistes

Si les combattants d'Allah s'emparent du point névralgique de Mopti, ils priveront la communauté internationale d'une tête de pont géographiquement très bien située, pour la reconquête du nord, retardant d'autant le déploiement des forces pan-africaines et la mise en place du programme d'instruction de l'armée malienne. En outre, en détruisant les éléments de la 4ème Région Militaire, et en particulier le 62ème Régiment d'Infanterie Motorisée (62ème RIM, également désigné 62ème Régiment d'Infanterie Rapide ou Force d'Intervention de Sévaré), actuellement une des meilleures formations de Bamako, les islamistes s'ouvriront la route de la capitale...

Bamako est à 700 kilomètres. C'est loin dans un contexte de guerre, avec une menace aérienne, avec des défenseurs bien en place. Sans tout cela, Bamako n'est qu'à une demi-journée de 4x4... Et la logistique n'est pas un problème insurmontable pour les jihadistes : munitions, vivres, carburant sont transportés à bord des 4x4 : il leur suffira de capturer le verrou de Mopti-Sévaré, de se ravitailler sur les stocks de l'armée malienne : les calibres des armes sont les mêmes : 7,62 m/m des différentes versions de Kalashnikov, des RPD et autres PKM, 12,7 m/m des DShK, 14,5 m/m des ZPU... Puis si rien ne les arrête, il leur suffira de se ruer plus loin vers le sud.

Fidèles à leurs tactiques, elles-mêmes héritées de celles des guerriers nomades, ils s'infiltrent dans la nuit du 08 au 09 janvier 2013, dans la zone de Konna. En plus des 4x4, ils semblent également utiliser des bus, tant pour passer plus inaperçus que pour acheminer un nombre important d'hommes. A l'aube, ils attaquent avec des Toyota sur lesquelles sont montés des mitrailleuses lourdes, des canons sans-recul SPG-9 de 73 m/m et des montages de tubes lance-roquettes de 122 m/m récupérés sur des systèmes d'armes BM-21 Grad

Tout d'abord, les militaires, probablement ceux du 62ème RIM, semblent les contenir, ce durant au moins cinq heures. Des rumeurs optimistes donnent alors les soldats maliens comme victorieux de leurs adversaires : une trentaine de jihadistes auraient été tués, quatre véhicules détruits. Des communiqués affirment même que Douentza, à une centaine de kilomètres à l'est de Konna, aurait été reprise (après avoir été perdue le 1er septembre 2012, sans combat)...

Mais bientôt, d'autres informations, plus inquiétantes, font écho aux affirmations maliennes, et malheureusement, la réalité du terrain les vérifie : de 1 200 à 2 000 jihadistes transportés par au moins une centaine de 4x4 attaquent. Matériellement et numériquement supérieurs, grâce à leur expertise du combat en zone désertique/aride et à leur maîtrise de la tactique des petites unités, les jihadistes prennent l'ascendant sur les troupes de Bamako. Konna tombe le jeudi 10 janvier ; les soldats de la 4ème Région Militaire refluent alors, dans le désordre, sur Sévaré. Dans le même temps, le Président Dioncounda Traoré sollicite l'aide de la France.


Légitimité de l'intervention française

Le Mali est proche d'un effondrement total face aux jihadistes. Chef des armées, François Hollande décide alors d'engager ses forces au nom de la demande de Bamako, de la Résolution 2085, mais aussi de l'article 51 de la Charte des Nations Unies, cette dernière stipulant :
« Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un membre des Nations Unies est l'objet d'une agression armée, jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. Les mesures prises par des Membres dans l'exercice de ce droit de légitime défense sont immédiatement portées à la connaissance du Conseil de sécurité et n'affectent en rien le pouvoir et le devoir qu'a le Conseil, en vertu de la présente Charte, d'agir à tout moment de la manière qu'il juge nécessaire pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales. »

Quant à la Résolution 2085, votée le 20 décembre 2012, son Article 7 précise :
« Le Conseil de sécurité, (…) demande instamment aux Etats Membres et aux organisations régionales et internationales de fournir aux Forces de défense et de sécurité maliennes un soutien coordonné sous forme d'aide, de compétences spécialisées, de formation, y compris en matière de droits de l'homme et de droit international humanitaire, et de renforcement des capacités, en concordance avec les impératifs intérieurs, afin de rétablir l'autorité de l'Etat malien sur la totalité du territoire national, de préserver l'unité et l'intégrité territoriale du Mali et d'atténuer la menace que représentent les organisations terroristes et les groupes qui y sont affiliés, et les prie d'informer régulièrement le Secrétariat de ce qu'ils auront fait dans ce sens ».

La décision française bénéficie donc d'une indiscutable légitimité. Les objectifs de cette intervention sont expliqués par le ministre de la Défense français, Jean-Yves Le Drian lors de la conférence de presse qu'il donne le samedi 12 janvier :
  • « Arrêter l'offensive en cours des groupes terroristes et djihadistes
  • Empêcher ces groupes de nuire plus avant et de mettre en péril la stabilité du Mali
  • Sécuriser nos ressortissants et ceux de nos partenaires européens. »

Des membres du TACP du CAP 20 survolés par un Mirage 2000D, au Tchad, le 28 décembre 2012 (source : ministère de la Défense)


Les renforts français

Sans délai, au moins huit appareils, probablement des C160 Transall, aérotransportent des éléments à Sévaré. En toute logique, il pourrait s'agir notamment d'équipes du Commando Parachutiste de l'Air 10 (CPA 10) ou du CPA 20, respectivement spécialisés dans la sécurisation et l'utilisation de zones aéroportuaires non préparées et dans l'aménagement de pistes de fortune, tous ainsi qu'aux guidages de frappes aériennes. A noter que des hommes du CPA 20 sont déployés en permanence au Tchad, participant également à l'opération Sabre. Des groupes d'action (GRA) du 1er Régiment Parachutiste d'Infanterie de Marine (1er RPIMa), unité de forces spéciales du Commandement des Opérations Spéciales (COS) pourraient avoir assuré la protection des détachements du (ou des) CPA, tout en ayant « pour mandat de soutenir d'emblée les opérations de l'armée malienne » comme l'a aussi indiqué Jean-Yves Le Drian.

Coïncidence ou pas, le 28 décembre 2012, un exercice impliquant une équipe Tactical Air Control Party (TACP) du CPA 20, chargée de guider des frappes air-sol, ainsi que des Mirage 2000D et F1CR effectuant les missions CAS (Close air support ; mission d'appui rapproché), était mené au nord de Djibouti, avec un scénario qui rappelle les événements récents : un regroupement d'insurgés dans une localité proche de la capitale... Même si le scénario était décrit comme « fictif », les autorités françaises envisageaient déjà, certainement, l'éventualité d'une offensive des jihadistes contre le sud, voire contre Bamako. Le contraire serait de l'incurie. Durant les manœuvres, les commandos parachutistes de l'air s'entraînèrent à la désignation laser, avec un handicap voulu : n'avoir que des données cartographiques lacunaires. Une équipe TACP s'organise en une dizaine d'hommes, dont un contrôleur aérien avancé, sous l'autorité d'un chef de groupe. Ces hommes pourraient faire partie de ceux qui sont aujourd'hui au Mali.

La célérité de ce déploiement ne doit pas qu'à l'efficacité des forces françaises et à leur capacité à anticiper les menaces, mais aussi à la valeur de la communauté du renseignement, à l'exploitation rapide des données obtenues menée par la Direction du Renseignement Militaire (DRM). Sans nul doute, Paris est vite informé que des véhicules se concentrent dans les environs de Tombouctou et de Gao, que des renforts terroristes arrivent depuis différents points du nord-Mali. L'Atlantique ATL-2 de la Flotille 21F, basé à Dakar, au Sénégal, susceptible d'accomplir des missions de renseignement, de reconnaissance et de surveillance est lui aussi très certainement mis à contribution. Ses moyens d'observation et d'écoute, ainsi que son autonomie allant jusqu'à dix-huit heures de vol, en font un précieux outil d' « intelligence ».


L'intervention française

Le 11 au matin, les forces maliennes, vraisemblablement renforcées d'unités arrivées de Sévaré, montent une contre-attaque dans une certaine confusion et, semble-t-il sans grand succès, en conséquence de quoi, des voilures tournantes de la 2ème Escadrille des Opérations Spéciales (2ème EOS) du 4ème Régiment d'Hélicoptères de Forces Spéciales (4ème RHFS) basés à Ouagadougou, au Burkina Faso, entrent dans la danse. Les SA342M Gazelle pulvérisent plusieurs 4x4 au missile antichar HOT ou peut-être au canon de 20 m/m.

Agile, cible relativement difficile à acquérir en raison de sa taille relativement petite, la Gazelle est cependant extrêmement vulnérable aux armes de petits calibre, et plus encore aux mitrailleuses lourdes de 12,7 m/m et de 14,5 m/m, voire de bitubes de 23 m/m. La nature du terrain désertique représente à la fois des avantages et des désavantages quant à l'utilisation d'hélicoptères de combat.

En dehors des ergs (déserts de dunes), une Gazelle dotée de missiles HOT-2 peut attaquer de très loin (4 000 mètres), restant ainsi à distance de sécurité, tandis que la portée, en tir antiaérien, des mitrailleuses et canons de 12,7 m/m à 23 m/m va de 1 000 à 2 000 mètres. La marge est moindre avec le canon Giat M621 de 20 m/m avec une portée de 2 000 mètres. Les quelques arbustes rachitiques des zones arides ne constituent pas véritablement un obstacle aux lignes de vue. Contrepartie de cet avantage, les masques qui peuvent exister ailleurs (haies, rideaux d'arbres, bâtisses) n'existent pas ici : une Gazelle ne peut donc pas se tapir derrière ce genre de protection en attendant d'ouvrir le feu.

En outre, si aucune (ou peu) de lignes à haute tension et autres lignes téléphoniques ne viennent compliquer le vol à très basse altitude, dans certains endroits, le dégagement de poussière de sable occasionné par le rotor peut rendre l'hélicoptère visible de très loin ; en l'absence de cette poussière, l'hélicoptère est de toute manière audible à de grandes distances, le son se propageant extrêmement bien dans le désert. De fait, le SA-342M ne bénéficie pas complètement de l'effet de surprise qui palie en partie à son absence de blindage. 

 Vidéo d'un exercice de tir d'un missile HOT-2 depuis une Gazelle SA342M Viviane, au Tchad en 2008

Lorsque les Gazelle attaquent vendredi 11 janvier 2012, passées les quelques secondes de flottement qui suivent leur intervention, les jihadistes réagissent en faisant pleuvoir une pluie de projectiles. L'affrontement est particulièrement violent. 

C'est dans ce contexte qu'est mortellement blessé le lieutenant Boiteux, vers 16 heures 00, après avoir pris à partie une colonne de jihadistes et détruits plusieurs véhicules. Il parvient à ramener son hélicoptère jusqu'à un poste de secours avancé, où il meurt. Les jihadistes touchent une autre Gazelle, mais son équipage, indemne, parvient à poser la machine qui est détruite à l'explosif. 

En dépit des pertes, les raids d'hélicoptères ont permis de stopper la progression des terroristes, pendant qu'au sol, les forces maliennes, se sachant appuyées par des moyens puissants, se montrent plus confiantes et donc, vindicatives. Les islamistes font alors demi-tour. Konna n'est pas reprise pour autant.

Le crépuscule n'interrompt pas les combats ; durant la nuit, plusieurs Mirage 2000D et au moins un Mirage F1CR de reconnaissance, soutenu par un avitailleur C-135FR, basés à N'jdamena, au Tchad, dans le cadre de l'opération Epervier, survolent le territoire malien pour éliminer positions et véhicules dans la région de Konna, dont un poste de commandement jihadiste, probablement repéré par ses émissions radios ou téléphoniques. Les raids aériens se poursuivent au matin et tout au long de l'après-midi.

Les Mirage 2000D et le Mirage F1CR qui constituent le détachement chasse du dispositif Epervier appartiennent, pour les premiers, à l'Escadron 2/3 Ardennes et 3/3 Champagne basés à Nancy-Ochey, et à l'Escadron de reconnaissance 2/33 Savoie basé à Mont-de-Marsan pour le second. Le détachement chasse regroupe au total trois Mirage 2000D, deux Mirage F1CR, tandis que le transport tactique est assuré par un C160 Transall, un Hercules C-130 et quatre SA330 Puma, l'ensemble soutenu par un avitailleur C-135FR.

Mirage F1CR d'Epervier, au Tchad ; les mêmes appareils ont été engagés au-dessus du Mali dans la nuit du 11 au 12 janvier, ainsi que tout au long de la journée du 12. Paris devrait envoyer jusqu'à trois autres Mirage 2000D, tandis que des Rafale, ravitaillés en vol, apportent leur redoutable puissance de feu dans des missions d'interdiction et de CAS au cours de la journée du 13, depuis la France après le survol du Maroc et d'une partie du territoire mauritanien. (Source : ministère de la Défense)


Epilogue

Au matin du samedi 12 janvier, les pertes terroristes vont jusqu'à une centaine de tués dont probablement un lieutenant d'Iyad Ag Ghaly, chef d'Ansar Eddine, ainsi qu'au moins une dizaine de 4x4 détruits ; elles sont également lourdes du côté malien avec onze morts et une soixantaine de blessés. Dans le courant de la journée, Konna est désormais en plein no man's land : les jihadistes ont abandonné la localité que n'occupent pas les forces maliennes. Cette bataille marque la fin de la « drôle de guerre » commencée depuis avril 2012. D'autres affrontements vont suivre, et les trois jours écoulés témoignent qu'ils seront âpres.


Actualisé le 18 janvier 2013
Laurent Touchard