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lundi 28 janvier 2013

Revue de détails : LES FORCES ARMEES MALIENNES ; de janvier 2012 à janvier 2013 V





NOTE PRELIMINAIRE : les lignes ci-dessous, tout comme celles à venir à propos de l'Armée de l'Air et des milices d'autodéfense, ont été rédigées fin décembre 2012 ; elles concernent donc la situation qui prévaut fin 2012, "photographie" des forces armées maliennes après leur défaite dans le nord du pays.

Cette étude se prolongera d'une nouvelle partie, en cours de préparation (recherche, exploitation des informations et rédaction) que je mettrai en ligne au cours des semaines prochaines.


L'ARMEE DE TERRE MALIENNE AU 1er DECEMBRE 2012

Les matériels de l'armée de terre

Chars de combat : 12 T-55
Chars légers : 7 PT-76 Modèle 1951 (?)
Reconnaissance : environ 20 BRDM-2
Véhicules blindés transporteurs de troupes : environ 34 BTR-60PB (y compris les 19 reçus)
Véhicules non blindés : jusqu'à 1032
  • Légers  : 4x4 (Toyota, ACMAT ALTV...) dont certains équipés de mitrailleuses SG-43/SGM/Type 85/DShKM/ZPU-1 /ZPU-2, peut-être encore quelques VLRA
  • Lourds : camions de transport de troupes, camions-citernes, quelques porte-chars Mercedes et Renault
Engins du génie :
  • Non blindés : quelques bulldozer Hanomag, peut-être 4 compacteurs, quelques stations mobile d'épuration d'eau, quelques bacs légers de franchissement (ex-allemands), camions bennes (ex allemands)
Artillerie :
  • Artillerie tractée :
    100 mm : 6 M-44 (livré en 1981 par l'URSS)
    122 mm : 8 D-30 (probablement livrés par l'URSS en 1984)
    130 mm : ? M-46
  • Lance-roquettes-multiples automoteurs :
    107 mm : Type 63 (montés sur des 4x4)
    122 mm : au moins 9 BM-21 (livrés à partir de 1982 par l'URSS)
  • Mortiers :
    60 mm : Type 63 (chinois, observés)
    82 mm : M37 (probablement livrés en 1967 par l'URSS)
    120 mm : entre 12 et 18 M-43
  • Armement antichar :
    Missiles : AT-3 Sagger
    Canons antichars :
    85 mm : 6 D-44 (probablement livrés en 1975 par l'URSS)
    Canons sans-recul :
    73 mm : au moins 15 SPG-9 (en plus de ceux déjà alignés)
  • Armement sol-air :
    Canons automoteurs :
    23 mm : 3 ou 4 ZSU-23-4M Modèle 1977 Shilka
    Canons tractés :
    14,5 mm : jusqu'à 30 ZPU-1 et ZPU-2 (pour la plupart montés sur 4x4)
Armement léger :
  • Pistolets-mitrailleurs : MAT-49 (stockés, en réserve)
  • Carabines semi-automatiques : SKS, Type 56 (copie chinoise du SKS)
  • Fusils semi-automatiques : peut-être quelques vieux MAS 49/56 ( ? stockés, en réserve)
  • Fusils d'assaut : AK-47 et AKS-47, AKM et AKMS, Type 56 (copie chinoise de l'AK-47) et Type 56-1 (copie chinoise de l'AKS-47), AIMS/PM65 (version roumaine de l'AKMS)
  • Fusils-mitrailleurs : RPD, RPK
  • Mitrailleuses légères : PKM
  • Mitrailleuses : SG-43 et SGM (dont certaines montées sur 4x4) ou des Type 57 (copie chinoise de la SG-43) et Type 63 (copie chinoise de la SGM)
  • Mitrailleuses lourdes : quelques Type 85, 30 DShK 1938/46
  • Lance-roquettes-antichars : RPG-7 ou Type 69 (copie chinoise du RPG-7), quelques vieux RPG-2


Commentaires sur les matériels

Les pertes des combats de janvier à avril 2012 – bataille de chiffres

Pour actualiser la liste des matériels de l'armée maliennes ont d'abord été évaluées les pertes subies au cours des trois mois de combat dans le nord malien. Faute de documents officiels accessibles à ce sujet, ont été compilés et analysés : les communiqués du MNLA, des documents visuels, des témoignages directs, des informations de presse, des communiqués gouvernementaux. Il s'agit d'une estimation aussi convient-il de la considérer avec circonspection, malgré tout le travail de recherche et de vérification accompli : par exemple, la désignation de « char » revient fréquemment dans les informations données par les uns et les autres. Or, les seuls chars capturés le sont à Gao : onze PT-76, soit un escadron complet du 35ème Régiment Blindé. Dans les autres cas, sachant que les BRDM-2 sont distinctement identifiés, l'auteur de ces lignes suppose que les « chars » cités sont en réalité des BTR-60PB.

BTR-60PB endommagé dans les environs d'Ansongo ; l'engin ne possède plus sa tourelle. Il ne semble pas avoir brûlé, n'a pas explosé, on peut donc supposer que le véhicule a été engagé sans la-dite tourelle, voire, qu'elle a été retirée pour être montée sur un 4x4.

Cette estimation des pertes donne les résultats suivants :
  • 11 PT-76 capturés (à Gao)
  • 18 BRDM-2 détruits
  • 17 BRDM-2 capturés (pas tous opérationnels)
    Soit un total d'environ 35 BRDM-2 perdus
  • 10 BTR-60PB détruits
  • 19 BTR-60PB capturés (pas tous opérationnels)
    Soit un total d'environ 29 BTR-60PB perdus
  • 118 véhicules non blindés détruits (4x4, camions...)
  • 195 véhicules non blindés capturés
    Soit un total d'environ 313 véhicules non blindés perdus

Ce BTR-60PB a quant à lui partiellement brûlé, de toute évidence touché, les essieux arrière n'ayant pas été arraché, une mine antichar n'est probablement pas à l'origine de la perte du véhicule, sans doute dû à un tir de mitrailleuse lourde. L'équipage a semble-t-il eu le temps d'évacuer le blindé.

Avant l'éclatement de la rébellion, Bamako disposait d'un total de 129 véhicules blindés (T-55/T-55A, PT-76, BRDM-2, BTR-60PB). Lorsque le MNLA annonce la fin des combats, selon toute vraisemblance, il n'y a plus que :
  • 12 T-55 ou T-55A (12 au 1er janvier)
  • 7 PT-76 (18 au 1er janvier)
  • Environ 4 BRDM-2 (plus 16 autres non-opérationnels ; 55 au 1er janvier)
  • Environ 15 BTR-60PB (44 au 1er janvier)
Soit environ 38 engins blindés, de tous types, c'est à dire, seulement 29,5 % de son potentiel blindé initial ! Autant dire que l'Armée de Terre malienne a été sévèrement étrillée.

La bataille du nord tourne en défaite ; les militaires réquisitionnent les véhicules de la Gendarmerie et de la Garde Nationale (quand ceux-ci n'ont pas été conduits par des déserteurs dans le camp ennemi) afin d'évacuer. Certaines unités (y compris paramilitaires) ont vite épuisé leurs munitions, le carburant manque, les unités sont désorganisées et le « foutoir » s'accroît avec la chaîne de commandement qui se brise à partir du 21 mars ; plus personne ne sait précisément où est l'ennemi, les rumeurs les plus folles courent (attisées par le massacre d'Aguel'hoc). Au bilan, sauver hommes et matériel reste la dernière chose à faire.

Enfin, il est important de signaler que la guerre a coûté très cher en carburant et en munitions à Bamako, dont les réserves étaient insuffisantes avant les hostilités. Les pertes en camions-citernes et en camions de transport ne sont pas non plus sans conséquence sur la capacité logistique globale, déjà limitée auparavant. De fait, Bamako ne doit pas seulement acquérir blindés et mitrailleuses, mais aussi des camions pour transporter les cartouches, le carburant, les vivres, nécessaires pour permettre un rythme soutenu des opérations, tout en permettant l'approvisionnement des civils dans les zones libérées. Tout cela doit être anticipé.


Nouvelles acquisitions – modernisations et modifications

Les lourdes pertes – tant humaines que matérielles – impliquent de ne pas juste renforcer les forces maliennes, mais bien de les reconstruire. C'est l'un des objectifs de l'audit lancé par Cheik Modibo Diarra : déterminer les besoins, en particulier ceux de l'Armée de Terre, y remédier... Le cheminement vers une « normalisation » de la situation politique après le coup d’État du 22 mars permet aussi de voir l'avenir plus sereinement, avec un déblocage progressif (même si lent) des obstacles à la livraison d'armes, commandées, mais en attente dans les ports du Sénégal et de Guinée Conakry. Sont ainsi reçus, ou en passe d'être reçus :
  • 19 BTR-60PB (ex-bulgares, bloqués à Conakry)
  • 142 véhicules 4x4
  • 3 000 fusils d'assaut de type AKM en provenance d'Amérique du Sud, plus autres, du même modèle, d'origine indéterminée (probablement la Bulgarie)
  • 150 mitrailleuses légères (le modèle n'est pas précisé, mais il s'agit très probablement de PKM)
  • 20 mitrailleuses lourdes ZPU-1 ou ZPU-2 de 14,5 mm
  • 30 mitrailleuses lourdes DShK 1938/46 de 12,7 mm
  • 15 canons sans-recul SPG-9 de 73 mm
Entre le printemps et l'été, via l'attaché militaire en poste à l'ambassade russe de Bamako, Moscou a été sollicité : la demande porte probablement sur des armes légères et d'appui, voire des véhicules de seconde main. A noter également que la firme russe Rosoboronexport a été contactée.

En outre, de nombreuses pièces de rechange ou équipement ont été ou sont en cours d'acquisition afin de réparer ou de moderniser les équipements toujours en service, autorisant ainsi :
  • La remise en état de 11 BRDM-2 à Kati et de 5 autres à Sévaré, ce qui pourrait porter le total de ces engins à 20
  • La modernisation des chars T-55 ou T-55A, avec des radios et des obus de 100 mm achetés en Algérie
Dans le même temps, de nombreux 4x4 ont été modifiés dans les Ateliers militaires centraux de Markala : auparavant, ils n'étaient équipés que d'affût de mitrailleuses SG-43, SGM, voire SGMT ou bien n'emportaient que des PKM, bipied posé sur le toit de la cabine du 4x4. Avec la dite-modification, les 4x4 peuvent désormais être armés de DShK 1938/46.


ORDRE DE BATAILLE DES FORCES TERRESTRES MALIENNES AU 1er NOVEMBRE 2012

Organisation et ordre de bataille des forces terrestres














































































Commentaires sur l'armée malienne au 1er décembre 2012

Les pertes humaines des combats du début d'année – les effectifs actuels

Les pertes humaines sont également importantes ; différentes sources les évaluent à plus d'un millier d'hommes, sans préciser s'il s'agit uniquement des tués, des blessés et des prisonniers, ni si ces chiffres incluent l'Armée de Terre uniquement ou l'Armée de Terre plus les unités paramilitaires (gendarmerie, police) et les milices d'autodéfense. L'auteur de ces lignes place ces pertes, pour l'ensemble des forces terrestres (Armée de Terre plus paramilitaires et milices) entre 696 et 914 tués (selon les bilans considérés), 98 prisonniers aux mains du MNLA (79 sont toujours retenus au mois de juillet) et environ le double aux mains des islamistes d'Ansar Dine. D'après des communiqués de presse, ce mouvement aurait dans un premier temps relâché 160 prisonniers, puis, fin juin 560 autres, ce qui aurait porté le total des prisonniers détenus par les islamistes à 720 hommes (ce qui paraît beaucoup). De fait, si l'on récapitules les pertes humaines au cours des trois mois de combat :
  • Au « mieux » : 696 tués + 98 prisonniers (MNLA) = 160 prisonniers (Ansar Dine) = 954 hommes
  • Au pire : 914 tués + 98 prisonniers (MNLA) + 720 prisonniers (Ansar Dine) = 1 732 hommes
Soit une proportion d'environ 6,6 % de pertes (et ce, sans les blessés) sur le total d'environ 26 000 hommes

Proportion beaucoup plus importante si on la ramène aux seuls effectifs engagés :
  • Au moins quatre ETIA (500 ou 600 hommes chacun, pour un total de 2 000 hommes, y compris des auxiliaires et membres des milices arabes)
  • Les quatre bataillons de la 1re Région Militaire (soit au mieux 2 000 hommes)
  • Les deux bataillons de la 2ème Région Militaire (soit au mieux 1 000 hommes)
  • Les éléments du 33ème Régiment Commando Parachutiste, du 35ème Régiment Blindé, du 34ème Régiment du Génie, du 36ème Régiment d'Artillerie (au moins l'équivalent d'une compagnie ou d'un escadron chacun, soit environ 600 hommes)
  • Les unités de la Garde Nationale (compagnies régionales et compagnies méharistes ; soit environ 2 000 hommes)
Dans ce cas, les pertes sur environ 7 600 hommes (Armée de Terre + Garde Nationale + milices) représentent au « mieux » 12,5 % du total et au pire, 22,8 % !

Même si ces données ne sont que des « approximations précises » et que la guerre ne se mène pas qu'avec des statistiques, elles tordent le cou à une idée désormais bien ancrée dans les esprits : l'armée malienne s'est contentée de fuir sans livrer bataille. De l'aveu même des rebelles, les affrontements contre les colonnes de secours chargées de dégager Tessalit ont été extrêmement violents. Pour l'adversaire, le rapport des pertes semble être de un à dix (un rebelle pour dix « gouvernementaux »), ce qui s'explique par la nature même des combats : le siège de garnisons (par essence, les sièges permettent à l'assaillant d'user les forces du défenseur tout en économisant ses propres forces) et des embuscades. Si ce ratio des pertes au cours des accrochages et affrontements de plus grande envergure se vérifie, cela nous donne une figure de 70 à 90 tués pour le MNLA, toujours sans compter les blessés. Pertes et usure qui ont également pu contribuer à la déroute de l'organisation irrédentiste face au Mujao, à Gao, le 27 juin 2012...

A ces pertes au combat s'ajoutent les désertions et les radiations de militaires dans les semaines qui suivent la fin des hostilités : jusqu'à 1 000 hommes auraient ainsi désertés et été radiés, ce qui au pire, implique une réduction totale des effectifs de presque 3 000 hommes : 1 732 (au combat) + 1 000 (déserteurs/radiés). Si tous les prisonniers semblent avoir été libérés à ce jour, difficile de les imaginer reprendre la lutte au sein d'unités constituées : certains ont été marqués par l'exécution de leurs camarades, beaucoup d'autres sont démoralisés. Le 33ème RCP a été dissout, beaucoup de ses parachutistes refusant d'être amalgamés à d'autres unités ; de fait peut-on encore retirer environ 500 hommes (le RCP moins les pertes au nord, déjà comptabilisées). Enfin, les compagnies régionales de la Garde Nationale ont été frappées par une vague de désertions de ses éléments nomades et il n'est pas outrancier d'imaginer qu'aujourd'hui, le corps a pu fondre de moitié.

Au 1er décembre 2012, la situation des effectifs pourrait donc être la suivante :
  • Pertes : 1 732 hommes (Pertes au combat, prisonniers libérés mais relativement inaptes à être engagés) + 1 000 (déserteurs/radiés de l'Armée de Terre) + 1 500 (déserteurs de la Garde Nationale) + 3 000 (milices arabes qui se sont évaporées) = 7 232 hommes
  • Effectifs disponibles : 26 000 – 7 232 + 3 000 (milices d'autodéfense formées depuis avril) = 21 768 hommes
A la même date, les autorités maliennes annoncent le recrutement de 2 000 hommes, avec un dépôt de dossier des volontaires jusqu'au 10 décembre. Dès les premiers jours, les candidatures affluent, notamment de la part des nombreux miliciens. Ce sont ainsi 4 000 hommes qui répondent à l'appel de la Nation, bien au-delà des effectifs escomptés, ce qui nécessitera une solide sélection. Pour que celle-ci s'avère valable, devront être privilégiées tant les capacités physiques que le niveau d'instruction des recrues potentielles.


Bilan clinique de l'armée malienne après le 04 avril 2012 ; le jeu des militaires et des politiques
 
L'armée malienne se réveille « sonnée » à l'annonce de la fin des opérations militaires, le 04 avril 2012 : nombre d'unités se sont désagrégées et leurs éléments regagnent le sud du Mali par leurs propres moyens ou seront rapatriés par la suite, notamment depuis l'Algérie. D'autres ont réussi à limiter la casse au cours de bataille du nord rapidement mal engagées, à l'image des colonels Gamou et Ould Meydou. Et puis, il y a le 33ème RCP, déjà affaibli par l'engagement d'au moins une de ses compagnies au nord, qu'achève l'action tentée contre le capitaine Sanogo le 30 avril.

Soulignons que les quelques 22 000 hommes évoqués ci-dessus sont, en ce qui concerne les militaires et paramilitaires, insuffisamment entraînés, désorganisés, pas toujours très bien armés et surtout, démoralisés. Du côté des milices, le moral flanche progressivement, tandis que le niveau de préparation est quasi nul et l'armement anecdotique. Pour remédier à toutes ces carences, un Comité du suivi des réformes de l'Armée malienne a été mis en place à l'initiative de Cheik Modibo Diarra et placé sous la présidence... du capitaine Sanogo !

Dans toute démocratie, c'est la sphère politique qui décide quant à l'outil militaire. Ce sont les responsables politiques qui, en concertation avec les chefs militaires, avec le recours à des experts extérieurs (notamment via des think tanks : des organismes de réflexion) qui déterminent des orientations stratégiques à partir desquelles travaillent les militaires ; l'Armée est au service de la Nation, elle-même dirigée par les femmes et les hommes élus par le peuple. Or, depuis le mois de mars, si en apparence la démocratie se maintient, en réalité, le capitaine Sanogo fait la pluie et le beau temps, adoube les Premiers ministres...

A propos de la volonté d'une partie des militaires de se lancer dans une reconquête du nord, interrogeons-nous sur la sincérité du discours : les rodomontades ne livrent pas bataille. Il est vrai que les forces maliennes n'étaient pas en bonne santé lors du déclenchement des hostilités, encore moins après. Qu'ont accompli ceux qui sont chargés de relever cette armée ? Attention, il ne s'agit pas de dénigrer la majorité des officiers, des sous-officiers ainsi que des hommes du rang. Beaucoup ont fait leur devoir début 2012, beaucoup sont morts, et beaucoup s'efforcent d'entretenir une énergie, à l'image des éléments de la Force d'Intervention Rapide de Sévaré (le 62ème Régiment d'Intervention Rapide).

Cependant, toute une frange de l'armée – notamment ses nouveaux « chefs » - font à l'évidence traîner en longueur le processus qui permettrait une amélioration, voire, font obstacle à ce processus. Cheik Modibo Diarra avait assurément des ambitions personnelles, mais il a malgré tout su gérer une situation complexe et faire évoluer les mentalités quant à la nécessité d'une intervention militaire de la Cedeao. Sa démission contrainte illustre la fragilité des institutions maliennes, trahit qui sont les véritables décideurs du Mali, et donne de l'eau au moulin de ceux, à l'instar des États-Unis ou plus globalement, de l'ONU, qui ne veulent pas s'impliquer aussi longtemps que la démocratie ne sera pas solide.

Cette conjoncture profite à ceux qui tiennent le septentrion : Ansar Dine qui fait monter les enchères, Aqmi et le Mujao qui s'implantent chaque jour davantage, achetant le soutien d'une partie de la population à coups de billets et d'électricité gratuite, en tranchant les mains et les pieds, en lapidant pour décourager ceux qui voudraient leur résister. Une guérilla combattue à sa naissance, lorsqu'elle est encore faible, qu'elle n'a pas eu la possibilité d'obtenir (pacifiquement ou par la coercition, souvent les deux) le soutien des civils là où elle opère, a toutes les chances d'être durablement défaite.

Malheureusement, les jihadistes sont dans la zone depuis plus de dix ans : via le GSPC, puis Aqmi. Ils ont essaimé, ont grandement contribué à la dégradation sécuritaire en facilitant des trafics divers, à commencer par ceux de la drogue et des armes. Ils ont mis en miette la ressource du tourisme par les enlèvements d'Occidentaux, provoquant un grave préjudice pour l'économie locale. En conséquence de quoi, ils sont devenus indispensables pour faire vivre cette dernière, avec leur argent sale. Ils ont corrompu et en cela, sont indirectement responsables de l'état d'impréparation et de déliquescence de l'armée malienne début 2012.

Désormais, ils consolident leur sanctuaire, profitant de l'attitude ambiguë de l'Algérie, des prétextes, non sans fondement, mais néanmoins prétextes, des États-Unis et de l'ONU. A trop attendre, viendra le moment où ce sanctuaire sera la base arrière d'une cellule qui réduira en cendres une salle de cinéma ou en amas de tôles un train de banlieue dans une capitale d'Europe. Et avant cela, les membres coupés des civils maliens continueront de s'amonceler. La capacité de nuisance de ces groupes croît à mesure que le temps passe. Quant à la question des coûts d'une intervention, qui impliquerait aussi un budget pour construire la paix, ils seront de en plus élevés, et l'après-conflit plus complexe à gérer.

Bandits divers, trafiquants, irrédentistes, jihadistes : autant d'épines profondément plantées dans le Mali et au Sahel en général. Les blessures sont devenues purulentes au cours des dix années écoulées. Avec la chute du septentrion malien, c'est la gangrène qui est apparue. A part l'Europe, avec à sa tête la France, et dans une certaine mesure, le Niger, personne ne fait rien pour l'enrayer. Et ce n'est pas parce que l'on affirme, avec force, à quelqu'un qui souffre d'une infection : « C'est inadmissible, cela doit cesser ! » que la gangrène guérira. Alors, oui : plus le temps passe, plus soigner le Mali coûtera cher, financièrement, mais aussi humainement.


Le Centre de Coordination des opérations de sécurisation des institutions de la transition (CCOSIT)

Créé début juillet, l'organisme chapeaute des éléments de l'Armée de Terre, ainsi que de la Garde Nationale et de la Gendarmerie destinés à assurer la protection des institutions de l'Etat et de leurs représentants. L'enjeu consiste à rassurer la Cédéao ainsi que, plus globalement, la communauté internationale sur la détermination malienne à restaurer et à pérenniser la démocratie au Mali. Dans les faits, la composition des unités rattachées au CCOSIT est emprunt d'une certaine hypocrisie : la Garde Nationale dans son ensemble soutient le capitaine Sanogo, tandis que la compagnie d'infanterie de réserve/intervention provient de Kati, garnison elle aussi acquise à l'officier mutin. Quant aux gendarmes, frais émoulus de leur école, ils sont censés constituer les forces d'élite de ce dispositif alors qu'ils sont totalement inexpérimentés... En somme, le centre gère des troupes plutôt fidèles au capitaine Sanogo, pour garantir la sécurité des institutions qu'il a lui-même contribué à faire vaciller...

A l'automne, il est question de renforcer les moyens du CCOSIT, intention qui ne semble pas avoir été suivie d'effets.


L'EUTM Mali et les unités maliennes à entraîner
 
Les unités qu'instruiront les militaires européens compteront sans doute parmi celles qui existent encore (notamment pour les blindés, l'infanterie, l'artillerie, le génie, les transmissions...) et qui détacheront des éléments pour la circonstance, ainsi que parmi les unités d'infanterie qui seront réorganisées ou recréées. En décembre, les prévisions portent sur 2 600 hommes répartis en quatre bataillons de 650 hommes chacun. Les 2 000 enrôlés parmi plus de 4 000 volontaires ayant répondu à la campagne de recrutement du 1er décembre 2012 rendront possible ce projet, d'autant qu'il s'agit de sang frais, avec des hommes n'ayant pas connu la défaite.

Sur la nature des unités, le communiqué de presse de l'UE, en français, indique : « La mission EUTM Mali a pour but d'assurer la formation et l'entraînement de bataillons des forces armées maliennes, ainsi que d'unités d'appui tactique et de soutien logistique du combat ». mais c'est la version en anglais qui apporte le plus d'informations : «  EUTM Mali is set to train battalion groups of the Malian Armed Forces as well as related combat support and combat service units ».

Le concept du « battalion group » implique qu'à l'unité « noyau dur », en l'occurrence, un bataillon blindé ou d'infanterie, viennent s'ajouter des unités détachées d'autres formations de combat. Quatre de ces groupements tactiques devraient être entraînés par les personnels du programme européen. Il s'agira très probablement de quatre bataillons d'infanterie « socles » auxquels se grefferont des unités blindées, d'appui pour le feu direct (canons sans-recul) et pour le feu indirect en boucle courte (mortiers) ainsi que de génie de combat.

Un groupement tactique interarmes (GTIA) français à dominante infanterie peut avoir la structure suivante :

La structure des groupements tactiques maliens s'inspirera très certainement des GTIA français, avec éventuellement un peloton blindé au lieu d'un escadron et quatre compagnies d'infanterie au lieu de trois afin de respecter le principe d'une structure quaternaire pour les unités de manoeuvre, chère à la France. Chaque groupement devra être intégralement motorisé sous peine de n'avoir aucune valeur dans le désert. A priori, aucun équipement ne sera fourni, ce qui posera problème, notamment pour les munitions nécessaires aux exercices de tir...

Quant aux unités de « combat support » et de « combat service » qu'évoquent le communiqué de presse de l'UE, elles comprennent respectivement, d'une part, les transmissions, le renseignement militaire, la prévôté militaire (la gendarmerie), ainsi que le génie de combat, et d'autre part, la logistique et les unités de maintenance. A noter que, contrairement à ce qui a été compris par certains, le « combat support » ne désigne pas les unités d'artillerie qui entrent dans la catégorie des unités à fonction d'engagement en France, et des « combat arms units » chez les anglo-saxons.

En résumé, nous déduisons du communiqué de presse de l'UE que seront entraînés des groupements tactiques (au nombre de quatre), de la taille de bataillon amalgamant chacun :
  • Un commandement (avec des unités d'appui et de soutien, ainsi que des modules ou des détachements légers détachés notamment du 31ème Régiment d'Infanterie Motorisée)
  • Des éléments blindés (peloton ou escadron ; éventuellement détachés du 35ème Régiment Blindé)
  • Des unités d'infanterie (trois ou quatre compagnies)
  • Des éléments du génie (une compagnie par bataillon semble beaucoup au regard des moyens maliens ; il s'agira peut-être davantage d'une section ; avec des éléments détachés des 26ème et 34ème Bataillon du Génie)
  • Des éléments d'artillerie (probablement des mortiers lourds de 120 mm, et éventuellement des sections détachées du 36ème Régiment d'Artillerie ; canons sans-recul et mitrailleuses lourdes pourraient aussi dépendre de cette compagnie lourde)
  • Des éléments logistiques (une compagnie pour chaque groupement serait un minimum pour assurer un soutien efficace)
Outre l'entraînement militaire et tactique à proprement parler, tout un travail sera mené sur le « droit humanitaire international ». Le comportement des soldats engagés dans une possible reconquête fera beaucoup pour amener les conditions nécessaires à une stabilité durables dans le nord. Des exactions perpétrées contre les nomades (pas uniquement contre les touareg, donc), en plus de leurs conséquences humaines, feraient le jeu des jihadistes. Les forces maliennes, plus encore que celles des contingents étrangers, devront être irréprochables afin d'être perçues comme l'armée d'une nation indivisible plutôt que comme la soldatesque d'un territoire sud contre un territoire nord.

Enfin, comme le mentionne encore le communiqué : « (…) la mission contribuera à améliorer le fonctionnement de la chaîne de commandement de l'armée au niveau logistique et opérationnel. De manière à assurer la pérennité des résultats obtenus, la mission EUTM Mali aidera également l'armée malienne à améliorer sa gestion des ressources humaines et ses capacités de formation. » La tâche est immense : le C2 (commandement et contrôle) a été incapable de gérer correctement la crise du début 2012, les atermoiements des autorités politiques n'arrangeant rien. Propos diplomatiques destinés à ne pas heurter l'orgueil national malien, car dans les faits, il ne s'agira pas juste d'  « améliorer », mais bien de reconstruire une chaîne de commandement, en lui donnant la capacité à exercer ses prérogatives.

La mise en place de la mission exigera plusieurs semaines. Dans un premier temps, elle durera, quinze mois, ce qui signifie qu'elle pourrait se prolonger en fonction des nécessités du moment. Chaque bataillon bénéficierait ainsi d'une formation de trois à quatre mois, selon la spécialité de l'unité, ses composantes. Elle comprendra environ deux cents instructeurs qui pour l'heure seraient détachés par :
  • La France
  • L'Italie
  • L'Espagne
  • Les Pays-Bas
  • La Pologne
Les Britanniques pourraient aussi rejoindre le dispositif, ainsi que la Norvège, le Canada (dont les militaires ont déjà travaillé avec l'Armée malienne), la Suède, l'Irlande, la Slovénie et Chypre.

Au moins une compagnie composite, soit l'équivalent d'un sous-groupement tactique interarmes (SGTIA) français constituerait la force de sécurité chargée de protéger la mission. Rien n'a encore filtré sur sa nature, mais elle réunira probablement des moyens blindés légers, des éléments de police militaire aptes au maintien de l'ordre (les Carabiniers italiens et Gendarmes français seraient parfaits) ainsi que des forces spéciales, et probablement un élément Explosive Ordnance Disposal (EOD) pour le déminage. Au bilan, un programme ambitieux mais utile, qui pourrait porter ses fruits si rien ne vient entraver sa mise en place et son déroulement... Rien n'est moins sûr.


Des écueils possibles ?
 
Si l'initiative européenne venait à déplaire au capitaine Sanogo, il lui serait facile de la bloquer, en manœuvrant afin que l'EUTM Mali manque de « matière première », à savoir les hommes et le matériel... Quel serait son intérêt ? En maître de la virtù par laquelle il a su forcer la fortuna, marchander pour obtenir des garanties quant à son avenir dans un Mali « réunifié » et asseoir sa prééminence dans la vie politique malienne ; s'imposer pour ne pas être enterré.

Le communiqué de presse de l'UE est clair : « L'état-major de la mission sera installé à Bamako et la formation se déroulera dans un lieu affecté à cet effet au nord-est de la capitale ». Demandons-nous s'il n'aurait pas été plus judicieux d'implanter cette EUTM Mali dans un pays voisin, le Tchad ou le Niger par exemple. L'EUTM Somalie n'est pas en Somalie, mais en Ouganda... Un EUTM Mali qui serait basé en-dehors du pays s'affranchirait ainsi de contraintes politiques ; la réussite de la mission ne dépendrait aucunement du bon vouloir d'autorités locales fragiles.

Il suffirait juste d'y acheminer les recrues avant de les entraîner avec du matériel et des armes mises à disposition par la communauté internationale. Le dispositif gagnerait aussi en sécurité à ne pas être quasiment au contact de l'adversaire. Autre interrogation : que se passera-t-il si du jour au lendemain, les ex-mutins de Kati, séides de Sanogo, prompts à défaire les gouvernements, décident qu'ils ne veulent plus du programme européen ? Que fera l'UE si les bérets verts décident de tenter l'épreuve de force avec les éléments de l'EUTM ? Or, ce scénario n'a rien de saugrenu. Une rude tâche attend les officiers de l'EUTM Mali qui n'auront pas seulement à diriger la formation des soldats, mais aussi à composer avec les acteurs politico-militaires, tout en se prémunissant d'éventuelles actions terroristes !


Du printemps à l'hiver 2012 : la préparation malienne pour la reconquête
 
Contrairement à une idée reçue, des militaires s'entraînent bel et bien à Sévaré. Casque français vissés sur le crâne, ils répètent des exercices encore et encore : les visages sont plus marqués que lors des entraînements d'avant la chute du nord, et le sérieux semble là, même si le problème du sous-effectif des unités de combat reste récurent, avec des sections qui alignent difficilement une trentaine d'hommes, des groupes d'à peine une dizaine d'hommes (huit le plus souvent).

La tactique des petites unités est travaillée : les 4x4 désormais dotés de DShK 1938/46 depuis qu'ils sont passés par les ateliers centraux de Markala s'immobilisent, les fantassins motorisés « giclent » des Toyota et se déploient, le tireur à la PKM se plaque au sol, les autres mettent un genou à terre, diminuant ainsi leur silhouette, épaulent leur Kalashnikov, tandis qu'un deuxième et un troisième groupe manœuvrent, appuyés des feux du premier. 

Une section du 62ème Régiment d'Infanterie Rapide (62ème RIR), entraîné par la France et globalement supérieur aux autres unités de l'armée malienne ; les 4x4 disposent tous d'une mitrailleuse DShK de 12,7 mm, les hommes sont correctement équipés (porte-chargeurs)...
 
Si tous les 4x4 n'ont pas une 12,7 mm, il y a toutefois une amélioration, d'autant que chaque groupe, pour les meilleures unités, dispose d'une arme automatique collective, sous la forme d'une mitrailleuse légère PKM. Les Maliens peuvent dès lors engager un adversaire tant dans la zone des 300 mètres que dans celle des 600 mètres, voire au-delà, avec une puissance de feu correcte. Si la question des effectifs complique toujours l'application du principe « manœuvre et feu », au moins est-il maintenant question de manœuvre : un groupe appuie ceux qui progressent, puis se dernier avance à son tour...

Reste que les munitions sont précieuses et que les stocks semblent ne pas avoir été reconstitués (ou difficilement) depuis le mois d'avril. A l'image de ce que font les miliciens des forces d'autodéfense, les militaires sont donc contraints à des « tirs criés ». Les rafales de « Poum ! Poum ! Poum ! » répondent à celles de « Bam ! Bam ! Bam ! ». Or, le tir à balles réelles constituent un aspect prépondérant de l'entraînement au combat. Outre de familiariser les hommes aux bruits du champ de bataille (même avec des protections auriculaires), ils peuvent ainsi « prendre la mesure » de leur arme, du recul, du canon qui se relève, tout en leur permettant d'évaluer la précision de leurs tirs, ce qui n'est évidemment pas possible avec des cartouches imaginaires.

Toute l'armée malienne ne se complaît pas dans une posture de vaincu : il y a aussi de la bonne volonté et de la bravoure, parfois beaucoup. Mais le moral se heurte à l'incompréhension quant à l'ostensible absence de stratégie générale, faute d'un véritable pouvoir politique indépendant : cette guerre devient celle des officiers subalternes plutôt que celles des généraux et des colonels, même si certains d'entre-eux n'ont pas démérité et sont des chefs de valeur. Elle devient celle des petits capitaines (du moins ceux qui ne se prennent pas pour des généraux) et des petits lieutenants qui entraînent leurs hommes, qui sont à leurs côtés. 

Soldats ou miliciens ? Si l'idée d'une armée en guenilles n'est pas totalement fausse, la détermination sur les visages témoigne qu'avec un bon entraînement, qu'avec une compréhension sincère et une application stricte du « droit humanitaire international », au service d'une véritable démocratie, les militaires maliens pourraient surprendre. Ils ont subi l'opprobre de la défaite, mais ils pourraient devenir l'outil avec lequel reconstruire la paix au Mali, pour peu qu'existe une stratégie de reconquête du nord et une volonté politique générale (y compris à l'étranger) de se donner les moyens d'y parvenir. Les armes sont à l'image des uniformes : AIMS/PM65 d'origine roumaine saisi sur les « rapatriés » de Libye fin 2011, fusils d'assaut Type 56 et AK-47, carabine semi-automatique Type 56...
 
Dans ces conditions, avec une chaîne de commandement qui a souffert, face à un ennemi qui maîtrise l'art de la guérilla et du combat dans le désert, initier une reconquête purement nationale, sans aide étrangère, sans aviation, avec des moyens logistiques limités, avec un manque de carburant, de munitions, conduirait à une inévitable et lourde défaite. L'intervention des forces des colonels Gamou et Meydou ne changerait pas grand chose ; il est d'ailleurs difficile de savoir ce qu'il en est aujourd'hui de ces deux unités : loin de leurs familles, avec l'inaction et le temps qui s'écoule, leur moral n'est probablement pas au plus haut.

Le salut du septentrion ne viendra que de l'entraînement des meilleurs éléments de l'armée, de décisions judicieuses quant aux achats (des mitrailleuses lourdes, des 4x4, et surtout des munitions tant pour l'exercice que pour les opérations seraient plus utiles qu'une poignée de BTR). Ces acquisitions permettraient, avec un peu de courage politique et de réelle volonté d'une partie des militaires, de lancer des patrouilles motorisées pour « tâter » les dispositifs des jihadistes, ramener des renseignements, aguerrir les troupes et regonfler leur moral.


(A suivre...) 


Laurent Touchard