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mercredi 30 janvier 2013

Terrorisme : MOKHTAR BELMOKHTAR, LE CONTREBANDIER FANATIQUE





NOTE PRELIMINAIRE : une version très condensée des lignes qui suivent, et dont je suis l'auteur, a été publiée par Jeune Afrique, fin septembre 2012 :
Ici figure l'intégralité de l'étude, actualisée au 30 janvier 2013.


Photo de Mokhtar Belmokhtar qui figure sur l'avis de recherche d'Interpol


Naissance d'une "vocation" et l'Afghanistan

Né en juin 1972, à Ghardaïa en Algérie, Mokhtar Belmokhtar, alias Khaled Abou al-Abbas (ou encore, Laouar/le Borgne) est de son propre aveux fasciné par les combats que livrent les moudjahidines aux Soviétiques, dans les années 1980, en Afghanistan. En novembre 1989, Abdullah Azzam, mentor de Ben Laden, trouve la mort dans un attentat à la voiture piégée à Peshawar. Son assassinat marquerait le point de départ de l'engagement idéologique de Mokhtar Belmokhtar (Ben Laden fait partie des suspects possibles de l'attentat !). En 1990, alors qu'il n'a que 17 ans, il part en Arabie Saoudite pour le petit pèlerinage (la oumra, qui peut être accomplie durant n'importe quel mois de l'année, de préférence celui du ramadan, contrairement au grand pèlerinage, hajj, qui ne peut avoir lieu que lors du dernier mois de l'année musulmane), puis, à 19 ans, pour l'Afghanistan, accompagnés de trois de ses voisins.

Là-bas, il séjourne quelques mois en 1991, dans les rangs des islamistes du Hezb-i-Islami. Le mouvement, dirigé par Gulbuddin Hekmatyar, regroupe de nombreux volontaires musulmans étrangers (entre 10 000 et 12 000 sur une période de dix ans), implantés dans les bases arrières du Pakistan, engagés dans la guerre civile qui suit le retrait de Moscou. Selon la rumeur qu'il a lui même fait naître en novembre 2007, MBM se serait battu contre les soldats soviétiques. Ce qui relève de la légende : ces derniers quittent le pays en février 1989, soit deux ans avant l'arrivée du jihadiste... ! Toujours d'après la légende, il aurait perdu son œil lors d'un combat, alors qu'en réalité, il est blessé au cours d'un entraînement. Entraînement qu'il accomplit dans les camps des environs de Jalalabad, Khalden et près de Khost, en Afghanistan. Il affirme avoir rencontré Abou Moussab al-Zarkaoui (qui deviendra le chef d'Al-Qaida en Irak) durant cette période.

Au début des années 1990, plusieurs pays (notamment l'Algérie) dont sont issus les volontaires étrangers du Hez-i-Islami protestent auprès du Pakistan : ils l'accusent d'héberger des terroristes potentiels. En avril 1993, Islamabad réagit enfin ; les autorités pakistanaises arrêtent plusieurs centaines de volontaires et expulsent beaucoup d'entre-eux. Mokhtar Belmokhtar, lui, rentre quelques mois auparavant, fin 1992. Retour qui ne doit rien au hasard. Certes, il sait que la guerre civile ensanglante l'Algérie, mais il n'ignore pas non plus les démarches de l'Algérie vis-à-vis du Pakistan.


Du GIA au GSPC

De retour chez lui, en toute logique, il intègre le Groupe Islamique Armé (GIA), au plus fort de la guerre civile. Bénéficiant d'une relative autonomie, il met sur pied l'esquisse d'une katiba – la katiba Shahada – qui rapidement rayonne au-delà des frontières algériennes, dans le Sahara et plus généralement au Sahel. Il intègre ensuite le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), à sa création par Hassan Hattab en 1998. Le jihad ne l'empêche pas de se lancer dans de lucratifs trafics, notamment d'armes, au profit du GIA, puis du GSPC ; il dispose alors de 25 hommes. Le chaos ambiant, notamment dans le sud du pays, facilite la contrebande. Responsable de l'assassinat de plusieurs douaniers et garde-frontières, l'Algérie le condamne à mort par deux fois.

Entre 1994 et 1995 il correspond avec plusieurs responsables islamistes installés au Soudan (certaines sources indiquent qu'il s'y serait rendu et qu'il y aurait rencontré Ben Laden ; or, Mokhtar Belmokhtar pourtant prompt à évoquer ses entrevues glorieuses et à entretenir sa légende, n'en fait pas mention) ; rien ne le confirme donc avec certitude. A cette époque, Ben Laden vit à Khartoum, capitale du Soudan... Ces contacts valent à Mokhtar Belmokhtar, au sein du GSPC, respect des uns et jalousie des autres.

Grâce à sa réputation, à son expérience de combattant, ainsi qu'aux réseaux de contrebande sur lesquels il règne, Mokhtar Belmokhtar se voit nommer émir de la zone 9 du GSPC (le sud de l'Algérie et le Sahara). L'inimitié qui, selon toute vraisemblance, existait déjà entre le nouvel émir et Abderrazak el-Para, se transforme alors en franche haine. Abderrazak el-Para n'accepte pas d'obéir à Mokhtar Belmokhtar, qui, lui, semble prendre un malin plaisir à adresser des directives à son subalterne ! En juillet 2001, Mokhtar Belmokhtartransmet ainsi des ordres qu'il dit provenir d'Hassan Hattab, prescrivant un quota de cartouches – seulement 2000 – pour toutes les formations de la zone, avec demande de transfert de toutes les armes lourdes au commandement militaire du GSPC. Abderrazak refuse de se plier à ces directives. Refus qu'il aurait accompagné de menaces de mort à l'encontre de Mokhtar Belmokhtar ! Quant à Hassan Hattab, il l'invite à s'exécuter. Abou Zeïd, adjoint d'el-Para, le soutient bien évidemment et il ne manque pas d'encourager son propre lieutenant, Yahya Abou Hamame à empiéter sur le terrain de Mokhtar Belmokhtar. Le GSPC devient un panier de crabes qu'Hassan Hattab (soutenu par Mokhtar Belmokhtar!)... ne contrôle, forcément, plus !


MBM, le GSPC et al-Qaida

A l'été 2001, Ben Laden délègue un émissaire d'origine yéménite auprès du GSPC afin de faire le point sur la situation algérienne et de déterminer si Al-Qaida pourrait mettre sur pied une zone opérationnelle au Sahel avec le soutien du GSPC. Abdelwahab Alouane, alias Abou Mohamed, l'émissaire en question, quitte donc l'Afghanistan pour se rendre au Yémen, de là, il gagne l'Ethiopie, puis le Soudan, et enfin le Niger où il prend contact avec Mokhtar Belmokhatar qu'il connaît déjà. Le chef de katiba l'escorte jusque dans le sud de l'Algérie où il doit rencontrer l'émir national du GSPC.

Hassan Hattab est, en principe, l'émir national de l'organisation. En principe seulement : vraisemblablement pas informé de la réunion avec le représentant de Ben Laden, il ne participe pas à celle-ci ! Abou Mohamed y suggère aux chefs présents de s'implanter davantage au Sahel en partageant la région en zones d'influences (en somme, en évitant les querelles).

Il insiste aussi quant à son intention de rencontrer, ultérieurement, Hassan Hattab. Cependant, Abderrazak el-Para manœuvre afin d'empêcher l'entrevue. Abou Mohamed rentre en Afghanistan pour rendre compte à Ben Laden. Il revient en Algérie en juillet 2002. Cette fois-ci, il semble exiger de voir Hassan Hattab. Finalement, les forces de sécurité algériennes abattent Abou Mohamed le 12 septembre de la même année, sans qu'il soit parvenu à discuter directement avec Hassan Hattab.

« Neutralisé » par Abderrazak el-Para, l'émissaire de Ben Laden n'a pas non plus solutionné la querelle entre el-Para et Mokhtar Belmokhtar, qui, de son côté, n'a pas attendu un hypothétique succès de la médiation du Yéménite pour s'enraciner plus encore dans le Sahara et au Sahel avec ses hommes !


La contrebande

Mister Marlboro a depuis longtemps choisi le désert comme zone d'action et de trafic ; tout autant fanatique que contrebandier, conciliant l'un et l'autre en un tout aussi insaisissable que l'est le personnage ; d'une certaine manière, Mokhtar Belmokhtar est un "von Ungern-Sternberg" jihadiste, individu à la limite de la folie, capable de déchaîner la violence la plus sanglante (décapitation de soldats mauritaniens, In Amenas) mais aussi d'être calculateur et parfois, sincère dans son engagement en étant avide de pouvoir...
 
C'est au cours de ces années que Mokhtar Belmokhtar gagne son surnom de « Mister Marlboro », en référence au trafic de cigarettes, mais aussi d'armes, de 4x4, de drogue, de diamants et de migrants. Etablir précisément à qui revient la paternité de ce surnom est difficile : aux services de renseignement tant occidentaux qu'algériens qui le surveillent, ou bien aux contrebandiers et autochtones avec qui il travaille ? Et justement, dans le cadre de son « commerce », Mokhtar Belmokhtar sillonne la région. Il établit ainsi des liens privilégiés avec les populations, d'autant que ces nouvelles routes caravanières, finalement à peine plus différentes que celles d'antan (les 4x4 ont juste remplacé les dromadaires) alimentent une économie locale mise à mal par les sécheresses et l'absence de programmes de développement nationaux concrets.

Pour signer plus encore le « pacte tacite » entre lui et les communautés locales, Mokhtar Belmokhar suit l'initiative d'un de ses lieutenants, Ibrahim Ebi Isagh, Ghreigha de son nom de guerre. Celui-ci épouse les filles des chefs locaux et encourage ses hommes à l'imiter. Dès lors, les Algériens ne sont plus perçus comme tels, comme des étrangers, mais comme des membres de la famille. Les mariages (quatre pour Mokhtar Belmokhtar) et tout ce qu'ils représentent en termes de tradition soudent les uns et les autres, avec tous les avantages inhérents pour affronter la rudesse du Sahara, mais surtout, les ennemis divers. Ils facilitent aussi la bonne marche des trafics que gèrent les hommes de Mokhtar Belmokhtar.

Mokhtar Belmokhtar semble également en contact avec certains Sahraouis du Front POLISARIO (Frente Popular de Liberacion de Saguia el-Hamra y Rio de Oro/Front Populaire pour la Libération de Saguia el-Hamra et du Rio de Oro ; qui revendique l'indépendance de l'ex-Sahara espagnol, désormais Sahara occidental, territoire marocain). Outre de constituer une source de revenus réguliers, les trafics représentent autant de canaux d'une diplomatie parallèle, qui implique un vaste panel d'individus (y compris membres des forces de sécurité), dans le cadre de laquelle il s'avère plus rentable d'être en bon termes avec tout le monde. Au Mali, notamment, Mokhtar Belmokhtar va vite bénéficier d'une relative impunité.


Les rivalités : d'Abderrazak el-Para à Abou Zeïd

Si les autochtones l'acceptent, voire l'apprécient pour l'argent qu'il injecte dans l'économie locale et pour son respect des modes de vie, il y a toujours quelque chose de pourri dans l'émirat sahélien du GSPC. Abderrazak el-Para se lance dans une surenchère d'actions, plus ou moins improvisées : en janvier 2003, il organise un traquenard à Batna contre une unité algérienne, tuant 43 parachutistes. Entre février et mars, il « cueille » plusieurs groupes de touristes étrangers, pour un total de trente-deux. L'opération le médiatise considérablement. Cependant, derrière la façade d'une série d'actions rapides et audacieuses se cache... le néant. Abderrazak ne sait pas vraiment que faire des otages, il manque de moyens tant pour assurer leur ravitaillement que pour les tenir à l'oeil ; l'armée algérienne en libérera 17 le 13 mai 2003, les autres seront relâchés le 18 août 2003 après versement d'une rançon.

Quoi qu'il en soit, même si la gestion des otages n'est pas une grande réussite, Abderrazak el-Para est désormais mondialement connu. Dans le même temps, il s'efforce de fournir quantité d'armes et de munitions à la direction de l'organisation. L'enjeu est d'apparaître comme plus efficace que Mokhtar Belmokhtar, le dominer en tout et occuper le devant de la scène.

En Algérie, la situation ne tourne pas non plus à l'avantage de Mister Marlboro : entre juillet et août 2003, Nabil Sahraoui « remplace » Hassan Hattab à la tête du GSPC. En réalité, il le contraint à démissionner, à la grande satisfaction d'Abderrazak el-Para et de son lieutenant, Abou Zeïd. Les reproches s'accumulent à l'encontre de Mokhtar Belmokhtar, que ne protège plus un Hassan Hattab isolé et réduit à envoyer des communiqués au nom d'un GSPC qu'il ne dirige plus. Beaucoup l'accusent de se préoccuper davantage de ses affaires que de la cause, à l'abri, loin de l'Algérie où les forces de sécurité portent de rudes coups aux militants. Le travail de sape d'Abderrazak el-Para porte ses fruits, isolant progressivement Mokhtar Belmokhtar du noyau du GSPC.

Toutefois, Mokhtar Belmokhtar rend les coups : il vilipende son adversaire pour ne pas avoir partagé équitablement les armes capturées lors de l'embuscade de Batna. Résolu à posséder un territoire au moins aussi vaste et riche (au moins en termes de trafics potentiels) que celui de Mokhtar Belmokhtar, Abderrazak el-Para étend de plus en plus son emprise sur le Niger et le Tchad. Mais, impulsif là où Mokhtar Belmokhtar se montre réfléchi, il voit trop grand, avec des moyens limités, d'autant qu'il ne bénéficie pas d'un soutien autochtone à l'image de Mister Marlboro. Les forces de sécurité nigériennes et tchadiennes accrochent fréquemment ses éléments – plus que ceux de Mokhtar Belmokhtar – jusqu'au jour où les Tchadiens le capturent. Probablement contre récompense, ils le livrent secrètement à la Libye, qui le transfère à l'Algérie ! Il est aisé de deviner le sentiment de Mokhtar Belmokhtar en apprenant la neutralisation de son rival !


Les tensions entre Mokhtar Belmokhtar et l'émir du GSPC

En juillet 2004, le GSPC subit un autre revers lorsque les forces de sécurité algériennes abattent Nabil Sahraoui dans une embuscade. Abdelmalek Droukdel, séide de Nabil Sahraoui, lui succède. La controverse interne à propos de Mokhtar Belmokhtar ne faiblit donc pas. Bien au contraire, le refus de Mokhtar Belmokhtar de reconnaître Droukdel en tant que chef du GSPC l'attise !

Le 04 juin 2005 Mokhtar Belmokhtar perd son lieutenant, Ghreigha, lors de l'attaque du poste mauritanien de Lemgheiti. « Afghan », Ghreigha aura été « l'éminence grise » de Mokhtar Belmokhtar dans sa diplomatie immersive avec les communautés locales. Les deux hommes étaient amis de longue date et Mokhtar Belmokhtar a probablement été affecté de sa mort. Selon Mokhtar Belmokhtar, cette attaque nommée « opération Ghazouate Badr », tient lieu d'avertissement aux pays du Sahel, tandis que les Américains fixent leur attention sur la région, que les uns et les autres mènent des exercices conjoints (Flintlock 2005, puis tous les autres « Flintlock » qui suivront).

La même année, Droukdel choisit Abdelkader Benmessaoud (alias Moussab Abou Daoud) - ami de Mokhtar Belmokhtar - pour chapeauter la 9e Zone ! Sachant l'antagonisme entre Droukdel et Mokhtar Belmokhtar, cette promotion de Benmessaoud intervient-elle pour apaiser les tensions entre eux (une sorte de gage de bonne volonté) ou bien au contraire, s'agit-il d'isoler Mokhtar Belmokhtar en « corrompant » un des amis de ce dernier ? La décision d'Abdelmalek Droukdel relève probablement des deux à la fois : ni véritablement favorable, ni totalement défavorable à l'homme aux cigarettes du GSPC.


Reddition de MBM ?

De toute manière, s'il est question, en apparence, de créer un climat moins délétère, Mokhtar Belmokhtar n'est pas dupe. S'y ajoute aussi une certaine lassitude. Entre 2006 et 2007, Mokhtar Belmokhtar aurait ainsi accepté une trêve avec les autorités algériennes et maliennes. La même année, commence à courir la rumeur qu'il s'apprêterait à se rendre aux autorités algériennes. Il serait alors réfugié dans la zone de Tindouf, fief du POLISARIO. Craignant pour sa vie, il aurait ainsi bénéficié d'une protection algérienne par militants du POLISARIO interposés, contre le GSPC... Toujours en 2007, il aurait condamné l'attentat à la voiture piégée du 11 avril, à Alger.

A la même période, Benmessaoud rejette l'allégeance à al-Qaida et l'alignement sur les directives d'Abou Moussab al-Zarkaoui décidés par Droukdel, sans concertation. Probablement influencé par la perspective de voir Mokhtar Belmokhtar abandonner, lui aussi, le combat, il se livre aux autorités algériennes en juillet 2007 et se voit remplacé par Yahya Djouadi à la tête de l'émirat du Sahara-Sahel. Quant au GSPC, il répond désormais au nom d'Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI).

Par la suite, Mokhtar Belmokhtar affirmera lui-même qu'il n'a jamais eu l'intention de se rendre. S'agissait-il alors d'une manipulation des forces de sécurité algériennes profitant d'une période difficile pour le GSPC/AQMI (Mort de Sahraoui et succession difficile, Droukdel contesté, arrestation d'Abderrazak el Para, reddition d'Abdelkader Benmessaoud...) ? Ou bien, Mokhtar Belmokhtar veut-il alors envoyer un message aux chefs de l'organisation – un coup de bluff, en somme - : si l'idée de l'éliminer ne s'éteint pas dans l'esprit de certains (celui de Droukdel en particulier), alors est-il susceptible de nuire au GSPC/AQMI, voire de le mettre en péril. Les partisans dont il dispose pourraient faire défection, à leur tour. De plus, il connaît nombre de secret sur le GSPC/AQMI et ses membres principaux... S'ajoutent que ses trafics financent le mouvement tout en facilitant son ravitaillement en armes et munitions.

Hypothèse à retenir, donc, d'autant que cette menace implicite d'une reddition de MBM sous-entend une autre alternative : accorder une grande autonomie à MBM. Alternative dont Benmessaoud se fait se le messager, en indiquant aux services de sécurité algériens que Le Borgne n'envisage absolument pas de se livrer à la Justice algérienne, mais qu'il souhaite se retirer au Mali... Dans ses témoignages, Benmessaoud révèle aussi que Mokhtar Belmokhtar aime le désert.

De fait, c'est cette option que choisit Droukdel : si Mokhtar Belmokhtar ne récupère pas sa fonction d'émir de la Zone du Sahara-Sahel, il bénéficie désormais d'une quasi indépendance, avec une vaste aire d'opérations dans le Sahel. Mokhtar Belmokhtar s'empresse alors de montrer qui est « le patron » dans la région : sa katiba est probablement responsable de l'enlèvement de onze soldats mauritaniens et d'un auxiliaire civil, le 14 septembre 2008, à la frontière avec le Maroc. Ils sont retrouvés, décapités, une semaine plus tard. Manière d'indiquer aux bandits du déserts et à ses ennemis, à peu de frais et sous prétexte du jihad, qu'il peut user de la violence. Vengeance, aussi, pour faire payer aux Mauritaniens la mort de son ami Ghreigha, deux ans auparavant.


Jihadiste affairiste ou contrebandier opportuniste ?

Mokhtar Belmokhtar commandite également de nombreux enlèvements d'étrangers dans le nord du Mali. Les rançons versées lui valent d'augmenter sensiblement le trésor d'AQMI. Outre les kidnappings, il accentue sa participation dans les trafics qui existent dans sa zone d'influence. A ce titre, assurer la sécurité de la drogue qui arrive d'Amérique du sud via le Nigeria constitue une activité des plus lucratives. Ce qui ne l'empêche pas de déclarer à un média musulman, fin 2011 : «Le trafic ou la vente de drogue, même en terre d'infidèles, est un interdit dans les lois d'Allah, et cela est clair et indiscutable ».

Dans un autre entretien du début de l'année 2012, il évoque cette fois les décapitations de soldats mauritaniens et admet qu'il s'agit là d'erreurs pour lesquels Droukdel est d'ailleurs intervenu : « Quant au fait que certains soldats soient tués de cette manière, c'est quelque chose que nous n'avons pas accepté lorsque nous en fûmes informés. Nous considérons que c'est une erreur comme il y en a eu dans toutes les guerres et des instructions ont été données par mon frère l'émir de l'organisation Abou Moussab Abdelwadoud (Droukdel) de plus répéter de tels actes1 ». Dans ce même échange, il se défend enfin d'être impliqué dans le trafic de drogue, faisant ainsi écho à ce qu'il expliquait fin 2011.

Très habilement, Mokhtar Belmokhtar évite la confrontation avec les forces de sécurité maliennes. Il recourt également à des méthodes qui font leur preuve depuis des millénaires : corruption, pots de vin et menaces subtiles plus que brutales (la décapitation des soldats mauritaniens, exécutée ou non par les hommes de sa katiba, constitue un « exemple » qui incite à ne pas le défier). Ainsi crée-t-il, au fil des années, un climat propice à la cohabitation entre son groupe et les forces maliennes. Il transforme le Mali en sanctuaire où les autorités locales ne l'inquiètent pas et où les autochtones lui apportent un soutien logistique crucial. Dès lors, il peut aisément garantir la protection des convois aux chargements illicites qui transitent par sa zone, sources de revenus réguliers, et détenir des otages dont le « commerce » octroie un appoint financier non négligeable.


La crise malienne

En mars 2012, Le Borgne passe dix-huit jours en Libye, probablement pour y prendre contact avec les islamistes locaux et éventuellement pour y recruter des hommes. Evidemment, il achète des armes dans une région qui n'en manquait déjà pas, auxquels s'ajoutent désormais les stocks de Kadhafi. Des observateurs rapportent également sa présence fréquente à Gao, où il voit souvent Oumar Ould Hamaha, un des chefs fantasques du MUJAO. Sur place, il semble rallier à sa cause Mohamed Lamine Becheneb, alias Taher, son « VRP » pour les trafics avec la Libye qui est aussi chef du Mouvement des Fils du Sahara pour la Justice Islamique (MSJI).

Début avril 2012, Mister Marlboro rencontre les autres chefs islamistes, ainsi que les imams de la ville, à Tombouctou. Le 24 mai se déroule une nouvelle réunion. Par l'entremise de Nabil Makhloufi, nouveau chef de la zone Sahara-Sahel d'AQMI, mais surtout, émissaire d'Abdelmalek Droukdel, tous s'accordent pour opérer de concert, avec une répartition des zones d'influence entre les chefs algériens des katibas d'AQMI, le Mauritanien du MUJAO, et les nomades (essentiellement touareg) d'Ansar Eddine.

Fin juin 2012, des informations du MNLA le donnent pour mort : une roquette de RPG-7, tirée par un officier du mouvement targui aurait atteint son 4x4. Cependant, le 07 juillet il fait mentir la rumeur en s'exprimant dans un communiqué. Entre temps, il intervient comme médiateur entre les éléments d'AQMI, du MUJAO et du MNLA suite aux affrontements de Gao qui voient la défaite du MNLA. Il s'efforce, de toute son autorité, de calmer le jeu. Hypocritement, d'ailleurs, puisque d'une part, ses hommes semblent s'être battus aux côtés de ceux du MUJAO, et que d'autre part, le MNLA n'a alors plus beaucoup de poids politique et militaire dans la région. Se poser en arbitre entre communautés sert son image d'acteur incontournable du « camp » jihadiste davantage que les intérêts véritables des protagoniste.

Singulièrement, Iyad Ag Ghaly, chef d'Ansar Din, pourtant susceptible d'être proche de Mokhtar Belmokhtar, notamment parce que les deux hommes se sont côtoyés lors de négociations pour la libération d'otages, semble discuter de préférence avec Abou Zeïd. Attitude qui confirmerait que Mokhtar Belmokhtar n'est plus aussi représentatif au sein de son organisation. Déjà tenté, par le passé, de déposer les armes, Mokhtar Belmokhtar se détache donc d'autant plus facilement d'AQMI au fil des mois, se rapprochant dans un premier temps du MUJAO d'Oumar Ould Hamaha, dont MBM a épousé, quelques années auparavant, une des nièces.


Prise de distance avec AQMI

Décembre 2012 ; AK103 acquise en Libye au côté, Mokhtar Belmokhtar annonce la création de se on mouvement, les Signataires par le Sang
Début décembre 2012, le Borgne annonce dans une vidéo sa prise de distance avec AQMI, ainsi que la création de son propre mouvement, les Signataires par le sang, que d'aucuns considèrent comme un simple changement de nom de la katiba qu'il commandait jusqu'alors. Fort de ses deux à trois cents hommes, il veut contribuer à la pérennisation de la charia au nord du Mali. Il insiste également sur son intention de « riposter à toute intervention militaire au Mali. » Si la vidéo date de la fin 2012, dans les faits, la rupture avec AQMI est probablement déjà consommée depuis plusieurs mois, alors qu'il se trouve en Libye. Mais si MBM veut imposer son "nouveau" groupe, il lui faut frapper fort. Une action d'ampleur, focalisant l'attention des médias, lui permettrait de se démarquer des autres terroristes de la région. 


 La prise d'otages d'In Amenas : succès indirect pour Mokhtar Belmokhtar

Ce « gros coup », il se concrétise avec la planification de l'opération Abdel Rahim al-Mauritani, ainsi qu'elle aurait été nommée. La nature du ou des objectifs reste encore floue : simplement prendre des otages (dont, peut-être, le Directeur Général de la British Petroleum) en attaquant un bus de liaison du site gazier d'In Amenas, en Algérie, ou encore, s'emparer d'otages et faire exploser le site ? Quoi qu'il en soit, l'opération est lancée le 16 janvier 2013 à l'aube. Dès le lendemain, les forces de sécurité algériennes interviennent. Au bilan, trente-huit otages sont tués, ainsi que la plupart des terroristes, dont Bencheneb qui commandait, semble-t-il, le commando.

Pour les jihadistes, c'est au premier abord un échec : trois ou quatre cadres proches de MBM tués, pas un seul otage n'a été conduit au Mali (et de fait, ni bouclier humain, ni rançon)... Pourtant, cet échec se transforme dans la foulée en quasi-succès, notamment grâce aux médias : la plupart des observateurs et journalistes ne relèvent pas la relative indigence de la planification de l'opération, ni l'incapacité des terroristes à atteindre leur(s) objectif(s), davantage par manque de préparation de leur côté que par efficacité absolue des forces de sécurité algériennes (je l'explique ici : http://conops-mil.blogspot.fr/2013/01/terrorisme-in-amenas-operation-si-bien.html). Bien au contraire : l'action est qualifiée d' « opération soigneusement préparée »...

Par ailleurs, en dépit des pertes subies, Mokhtar Belmokhtar remporte plusieurs succès indirects : tout d'abord, toujours grâce aux médias, il peut aisément diffuser son discours, semer le trouble quant à la responsabilité de la mort des otages (si, sur la forme, certaines options algériennes sont contestables, sur le fond, l'intervention des forces de sécurité constituait la seule bonne décision). De plus, il s'offre  un « lifting médiatique », gommant son image de trafiquant de drogue, d'armes et de cigarettes, pour redevenir un redoutable jihadiste, défenseur de la charia... Ambition qui ne doit pas uniquement au calcul : en dépit de ce que lui reprochent ses rivaux, MBM semble véritablement pieux et susceptible de fanatisme.

Le 20 janvier, l'Agence Nouakchott Information, qui a déjà servi de relais aux terroristes tout au long de la crise, reçoit un communiqué de Mokhtar Belmokhtar, dans lequel il accuse Alger d'avoir pris des décisions ayant « conduit à l'élimination des otages ». Le lendemain, par la voix du porte-parole des Signataires par le Sang, Hacen Ould Khalil, alias Joulaybib, MBM menace la menace la France ainsi que les pays impliqués dans l'opération de reconquête du nord-Mali : « J'espère que la France se rend compte qu'il va y avoir des dizaines de Mohammed Merah et de Khaled Kelkal. L'attaque d'In Amenas n'est qu'un début. »


Quelles ambitions ?

Mokhtar Belmokhtar s'affiche clairement en ennemi de tous ceux qui sont entrés en lice dans le nord du Mali pour en déloger les islamistes et mettre un terme à la charia. Sa démarche s'inscrit probablement dans une logique religieuse : sous-estimer le fanatisme de l'individu pour ne le percevoir que comme un simple bandit serait une erreur. A plusieurs reprises, MBM a démontré sa ferveur combattante : en Afghanistan, en Mauritanie avec la décapitation des prisonniers maliens... Avec une opération comme In Amenas, il devient de facto la figure emblématique des jihadistes dans la région, et donc, d'une certaine manière leur chef de guerre sainte.

Cependant, Belmokhtar est aussi un bandit. La prééminence que lui confère In Amenas, l'assure de pouvoir reconstituer, en tant que « big boss », les réseaux de contrebande qui ont fait sa fortune. A un moment ou un autre, notamment sous le poids de son opinion publique, la France réduira le volume de son dispositif. Resteront des forces africaines, plus ou moins vulnérables à la corruption, voire à la coercition, qui ne représenteront pas le même obstacle à ses « activités commerciales ». Celles-ci pourront alors reprendre, aux dépends du Mali... 

A moins que MBM ne soit tué ou capturé avant cela : nombreux sont ceux qui, désormais, veulent sa peau, y compris dans son propre camp. Pour maintenir sa position, il lui faut provoquer des ralliements, ou au moins, des rapprochements avec les autres groupes armés, user de la rhétorique jihadiste en profitant d'une notoriété médiatique, frapper les ennemis en évitant les revers afin de ne pas susciter des doutes de la part de ses hommes et... survivre.

1Al-Wisâl, le 13 janvier 2012


Laurent Touchard