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dimanche 12 mai 2013

L'EFFICACITE DES FORCES ARMEES ALGERIENNES ET MAROCAINES






NOTES :
Ce billet, ainsi que le prochain, "La course aux armements entre l'Algérie et le Maroc", ont été publiés, dans leur version très condensée et adaptée, pour l'hebdomadaire Jeune Afrique n°2722 (du 10 au 16 mars 2013) et ici :
http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2722p022-029.xml1/ (Stratégie militaire : Algérie et Maroc, les frères ennemis)
http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2722p022-029.xml3/ (Algérie-Maroc, des clients très courtisés)
Réactions et commentaires sur le net soulignent à juste titre qu'un "catalogue" des acquisitions d'armes n'a aucun sens. L'article-catalogue "Algérie-Maroc, des clients très courtisés", est évidemment complémentaire de ce qui suit (paru en "version courte" en tant que "Stratégie militaire : Algérie et Maroc, les frères ennemis".
Par ailleurs, quelques lecteurs ont déploré une vision caricaturale de l'armée algérienne, systématiquement considérée comme inférieure à l'armée marocaine, qui elle, serait excellente. De toute évidence, ils n'ont pas lu l'ensemble des articles, et en particulier "Algérie et Maroc, les frères ennemis" ; j'y évoque clairement la progression des forces algériennes au fil du temps, l'avance vers une professionnalisation, avec à terme, la possibilité que ces forces approchent, voire égalent, le niveau d'efficacité des forces marocaines. La route est longue, toutefois, cela n'est pas à exclure.
Enfin, l'étude sur Bernard Fall est toujours en cours. Mais en attendant...





Octobre 1963 : les forces algériennes moins bien entraînées, avec des unités d'appui moins bien dotées et un soutien logistique défaillant, subissent des pertes importantes lors de la Guerre des Sables. Elles affrontent l'armée marocaine, professionnelle, préparée, beaucoup mieux équipée. Ce bref conflit marque le début de la première course aux armements entre Alger et Rabat. Durant les En 1967, puis à nouveau en 1973, les deux pays sont impliqués à des degrés divers, et cette fois-ci en tant qu'alliés de facto, dans les deux guerres israélo-arabes. « Alliance » qui ne dure pas : les deux voisins s'affrontent directement et par Polisario interposé, au sujet du Sahara occidental, à partir de 1975. Commence la deuxième course aux armements. Rabat bénéficie de l'aide militaire américaine et occidentale tandis qu'Alger reçoit une assistance de Moscou, et des pays affiliés à l'URSS. Quinze ans plus tard, la question du Sahara occidental, la guérilla du Polisario et l'antagonisme entre l'Algérie et le Maroc ont survécu à la Guerre Froide, tandis que l'héritage militaire de cette période est toujours bien présent.


La Guerre Froide : le choc des doctrines

Un défilé de combattants lors du neuvième anniversaire du début des "évènements d'Algérie" (série d'attentats perpétrés le 1er novembre 1954 ; la Toussaint Rouge). Ben Bella, Président et Premier ministre algérien est un partisan d'une armée algérienne populaire, s'inspirant de celle qui existe en Chine ; si la plupart de ceux qui la composent ne sont pas des "professionnels de la guerre", leur détermination et leur ferveur révolutionnaire - ainsi que nationaliste - doivent leur donner la supériorité sur leurs adversaires. Houari Boumediène, ministre de la Défense, puis, vice-Premier ministre et ministre de la Défense de Ben Bella, lui, voudrait une armée algérienne composée pour l'essentiel de réguliers rompus aux tactiques de la guerre moderne, aptes à la manoeuvre, au combat motorisé/mécanisé, avec un matériel récent et des techniciens capables de le faire fonctionner. Les résultats médiocres de l'armée algérienne face à celle du Maroc, lors de la guerre des Sables en octobre 1963, lui donnent raison. Boumédiène prend le pouvoir après un coup d'état, le 19 juin 1965.
Des années d'alignement au sein du bloc de l'Est pour l'Algérie et du bloc de l'Ouest pour le Maroc ont marqué l'état officiers et sous-officiers de chaque « camp ». Les officiers sont devenus officiers supérieurs et officiers généraux, les sous-officiers sont parfois devenus officiers et officiers supérieurs : responsables militaires formés « à la soviétique pour les uns » « à la française » ou « à l'américaine » pour les autres. De fait, les doctrines militaires d'alors continuent à façonner les forces armées contemporaines des deux pays, sans totalement exclure les évolutions.

Du côté algérien, le processus d'adoption d'une doctrine a été plus complexe que pour le Maroc : si les problèmes qui apparaissent lors de la Guerre des Sables démontrent qu'une armée exclusivement populaire n'est pas un concept qui convient à l'Algérie, il reste à intégrer les ex-combattants des maquis algériens aux éléments réguliers afin de créer une force plus professionnelle, disciplinée et en mesure d'utiliser des matériels modernes dans l'éventualité d'une guerre conventionnelle avec le voisin marocain. Houari Boumédiène y parvient, non sans écueils : la volonté d'appliquer la doctrine militaire soviétique, notamment par la mise sur pied de divisions, se heurte aux difficultés pour les militaires d' « absorber » la quantité de matériels lourds (chars, avions...) qu'ils reçoivent. De fait, au début des années 1970, une partie des armes obtenues n'est pas opérationnelle. Dans ces conditions, ne sont organisées que des brigades et des bataillons indépendants. En 1986, l'idée de former des divisions blindées et d'infanterie mécanisée semble resurgir, se concrétisant ensuite. Aujourd'hui, l'Algérie aligne ainsi – comme grandes unités (GU) - : 1 division de réaction rapide (qui inclut les troupes parachutistes et les forces spéciales de l'armée de terre), 2 divisions blindées et 2 divisions d'infanterie mécanisée.

L'Algérie reçoit 330 T-62 à partir de 1977, intégrés à des bataillons organisés sur le modèle soviétique (31 chars).

Mais dans le courant des années 1960 à 1990, avec ou sans division, la doctrine soviétique prévaut : en cas de guerre ouverte avec le Maroc, l'Algérie engagerait ses brigades blindées , mécanisées et motorisées dans le cadre d'opérations aux contours strictement définis par des plans rigides, avec une aviation attachée à appuyer les actions des troupes terrestres ou à intercepter les chasseurs adverses sous contrôle des stations radars au sol, de concert avec les batteries de missiles surface-air. Cette doctrine qui se veut souple au niveau stratégique ne laisse que peu de place à l'initiative au niveau tactique, contraignant les officiers à exécuter vaille que vaille les consignes qui leur ont été données, avec pour objectif d'anéantir l'ennemi dans la profondeur. Elle se focalise sur ce que doivent faire les forces, convaincues de leur supériorité politique, au travers une vision « scientifique » de la guerre plutôt que sur ce qu'elles sont capables de faire selon l'évolution de la situation sur le terrain.

Le Maroc, quant à lui, privilégie le combat mobile, dans lequel les chefs d'unités sont encouragés à faire preuve d'initiative, en manoeuvrant, en mettant à profit la qualité et la quantité des moyens de transmissions, celle du matériel, ainsi que le niveau d'entraînement des officiers, sous-officiers, militaires de carrière, conférant aux hommes du rang – avec également des militaires de carrière – un encadrement solide et compétent. Tandis que les cadres militaires algériens sont formés – et politisés – dans les académies d'URSS et des « pays frères », ceux de Rabat apprennent et se perfectionnent en France, aux Etats-Unis... Plus que deux pays qui s'affrontent, ce sont deux idéologies. Pourtant, au fil du temps, l'Algérie se montre plus critique sur la politisation de ses cadres « expatriés » : un rapport de la CIA du milieu des années 1980 relaie des informations à ce propos, de même que le mécontentement d'Alger quant à la dépendance technique savamment entretenue par Moscou (manque de formation de techniciens, notamment pour les batteries de missiles sol-air, pour l'aviation de combat...).

Si l'armée marocaine reçoit également des chars de combat, armes de choc, elle ne délaisse pas pour autant la manoeuvre, en acquérant quantité d'AML-90 à partir de 1966, ainsi que des AMX-10RC dont un premier lot est commandé en 1978.

Les doctrines militaires algériennes et marocaines à l'épreuve d'un conflit de basse intensité et des guérillas

Nous l'avons vu, lorsque débute la troisième course aux armements en 2006, la pensée militaire algérienne et la pensée militaire marocaine sont toujours empreintes des doctrines des ex-blocs de l'Est et de l'Ouest. Néanmoins, elles se sont adaptées aux contingences du terrain et des décisions politiques. Au Sahara occidental, le Maroc a été obliger de lutter contre une guérilla bien armée (tant par l'Algérie que par les armes prises aux forces marocaines) excellant elle aussi dans le combat mobile en zone désertique. Pour affronter cet adversaire bien moins prévisible que des colonnes mécanisées respectant un plan précis, Rabat édifie une barrière fortifiée où elle retranche ses pièces d'artillerie automotrice, ses chars, son infanterie. Au bout du compte, elle neutralise assez efficacement la forte capacité de nuisance du Polisario, non sans pertes, en particulier pour l'aviation de chasse du royaume.

De l'autre côté de la frontière, l'Algérie cède du matériel aux irrédentistes sahraouis tout en participant en 1975 aux accrochages contre le Maroc. Mais à moins de risquer une conflagration régionale majeure, Alger ne peut se conformer à la doctrine militaire soviétique qui implique l'écrasement de l'adversaire dans la profondeur. En conséquence de quoi, dans les deux capitales, la rhétorique musclée remplace le fracas des armes. Seize ans plus tard, l'Algérie bascule dans la guerre civile, entre les autorités laïques et les islamistes. Ces derniers mettent en œuvre toute la panoplie des méthodes de combat asymétriques (guérilla, terrorisme) qui appartiennent à ce qui, quelques années auparavant, était encore labellisé en tant que « guerre révolutionnaire ». Les forces armées algériennes ne sont ni prêtes ni adéquates face à une guérilla : une fois encore la doctrine soviétique n'est pas appropriée.

Formée à mener une guerre conventionnelle avec des moyens mécanisés, ayant organisé depuis peu ses troupes sur le modèle divisionnaire soviétique, l'Armée algérienne n'est pas prête à affronter une insurrection de l'ampleur de celle qui survient en Algérie. Au fil du temps, elle parvient néanmoins à s'adapter, tandis que le pouvoir - beaucoup de ses membres ont combattu pendant la guerre d'Indépendance - comprend toute l'importance de l'action politique, comme en témoigne par exemple la loi d'amnistie.

De fait, au cours des premières années de cette crise sanglante, les forces régulières se montrent, au mieux, médiocres. La gendarmerie assistée des groupes d'autodéfense qui s'organisent se révèlent plus en corrélation avec l'adversaire à combattre. La nouvelle structure divisionnaire, des unités blindées et mécanisées, lourdes, convient peu à la traque des terroristes. Pour ne rien arranger, plusieurs pays imposent un embargo sur les armes et les équipements de sécurité à destination de l'Algérie : Eurocopter refuse ainsi de céder ses appareils, l'armée ne peut recevoir les lunettes de vision nocturne qui lui seraient pourtant précieuses... La folie meurtrière des terroristes qui se coupent ainsi du soutien d'une grande partie de la population conjuguée à de nombreuses mesures en matière d'action politique et de méthode de contre-insurrection (tactique des petites unités) permet finalement à Alger de prendre l'ascendant sur les terroristes.

Au bout du compte, Algériens comme Marocains ont appris qu'une doctrine militaire n'a de sens que si elle s'amende des contingences locales et évolue en conséquence. Aujourd'hui, tout en ayant l'expérience de la lutte anti-guérilla sur des terrains différents, ils se préparent à une guerre conventionnelle de haute intensité, s'efforçant d'être en mesure de vaincre l'adversaire dans l'offensive, de le repousser dans la défensive et dans les deux cas de figure, de lui faire payer très chèrement l'option militaire.


Que valent les deux armées aujourd'hui : le rapport de force

Si l'on ne considère que les chiffres en ce début d'année 2013, en excluant les intentions d'achat et les matériels devant être livrés ainsi que ceux dont l'existence n'est pas avérée ou soupçonnés d'être en réserve/retirés pour ne prendre en compte que les matériels réellement déployés, l'Algérie aligne 685 chars relativement modernes et jusqu'à 300 moins récents (les T-62, que certaines sources mentionnent comme en réserve ou retirés du service), soit 985 chars de combat au total. Le Maroc dispose quant à lui de jusqu'à 550 chars inférieurs aux T-90S algériens (à l'exception des VT-1A) ou plus ou moins équivalents aux T-72, et de quelques M60A1 (non portés aux standards M60A3TTS). Plusieurs sources indiquent que les M48A5 ne sont plus en service, peut-être en réserve pour une poignée d'entre-eux. Le rapport de force, pour les chars, est donc en faveur de l'Algérie, à deux contre un.

Le T-90S représente le char de combat le plus moderne de l'arsenal algérien ; tant que les M1A1SA ne sont pas entrés en service côté marocain, matériel contre matériel, l'Algérie dispose d'une incontestable supériorité en matière de chars. L'arrivée des VT-1A côté marocain atténue toutefois cette avance. De manière plus générale, c'est l'entraînement des équipages, les doctrines tactiques qui font la différence.

Pour les véhicules blindés de combat d'infanterie, la supériorité numérique algérienne est écrasante : jusqu'à 1 085 (BMP-1, BMP-2 et BMP-3) contre... environ 195 du côté marocain, avec un écart qui se réduit si l'on ajoute les blindés de reconnaissance armés d'un mortier à chargement par la culasse de 60 mm (AML-60), d'un canon de 90 mm (AML-90) ou de 105 (AMX-10RC), passant alors à environ 574 pour le Maroc. Là encore, le rapport de force est de 2 contre 1 pour l'Algérie. Il s'équilibre avec les véhicules blindés de transport de troupes (armés de mitrailleuses de 7,62 mm ou de 12,7 mm), avec un avantage au Maroc : 728 pour l'Algérie contre 1 110. Avantage aussi quant aux pièces d'artillerie automotrices (y compris les lance-roquettes-multiples) : environ 264 pour l'Algérie contre 436 pour le Maroc et au moins 215 pièces tractées pour l'Algérie contre au moins 177 pour le Maroc ; dont la trentaine de L118 Light Gun, modernes, héliportables, et susceptibles d'appuyer l'infanterie de montagne marocaine dans les zones du nord. Contrairement au Maroc, l'Algérie semble ne pas avoir d'unités dédiées au combat en montagne.

Toujours quantitativement, l'aviation algérienne regroupe davantage d'appareils de combat : 36 appareils modernes et 71 plus anciens, face à, respectivement, 24 et 46 pour le Maroc. Si l'on additionne les avions d'entraînement capables de mener des missions d'attaque au sol et de lutte contre-guérilla (L-39 et Yak-130 d'un côté, Alpha Jet de l'autre) le rapport de force s'établit ainsi : 156 contre 89, soit deux contre un, identique à celui des hélicoptères de combat : 33 contre 19. En ne considérant que les lanceurs de missiles sol-air intégrés à des batteries, l'Algérie aligne au moins 334 lanceurs contre au 85 pour le Maroc. Enfin, sur mer, l'avantage numérique appartient aussi à l'Algérie, avec 4 sous-marins, 9 frégates et corvettes contre 6 frégates et corvettes marocaines.

Quant au rapport de force des effectifs, l'Algérie aligne davantage d'hommes que le Maroc. Cependant, les chiffres de 2011/2012 sont trompeurs, dans la mesure où ils incluent le grand nombre de paramilitaires algériens (conséquence de la guerre civile) ; dans le détail, selon The Military Balance 2012, l'armée de terre algérienne comprend 110 000 hommes, 175 000 pour le Maroc, l'armée de l'air algérienne 14 000 contre 13 000, la marine algérienne 6 000 pour 7 800 du côté marocain et 187 000 paramilitaires contre 50 000 ; 317 000 contre 245 800.


Malgré tout, l'avantage qualitatif au Maroc

Les matériels commandés et à venir, les récentes intentions d'achats de cette troisième course aux armements ne font qu'accroître le fossé quantitatif entre les deux pays d'Afrique du Nord. Malgré tout, le Maroc conserve, pour l'heure, son avantage qualitatif : si ses armes sont globalement moins nombreuses que celles qu'alignent l'Algérie, et que d'ici peu, elles seront aussi en partie dépassée technologiquement (à moins d'acquisitions importantes), les forces armées marocaines bénéficient d'un taux de professionnalisation plus élevé que celles de l'Algérie : toujours selon The Military Balance 2012, sur 110 000 hommes, l'armée de terre algérienne compte 35 000 militaires de carrière, tandis que sur un effectif de 175 000 hommes, l'armée de terre marocaine dispose de 75 000 engagés.

Les forces terrestres chérifiennes sont donc plus expérimentées, mieux encadrées que leurs homologues algériennes. Expérience entretenue par la présence dans le sud du Maroc, face au Polisario dans une confrontation qui tient finalement davantage du dissymétrique que de l'asymétrique, ainsi que par de nombreuses opérations extérieures difficiles, comme en Somalie entre 1992 et 1994), ou lors de l'engagement de forces spéciales marocaines au Yémen, fin 2009, aux côtés des Jordaniens et des autorités yéménites face aux jihadistes.

De plus, comme le veulent les doctrines militaires françaises et surtout, américaines, les unités de soutien marocaines sont nombreuses et bien organisées. En conséquence, le taux de disponibilité opérationnelle des matériels est élevé et la les unités du royaume auraient la garantie, si elles devaient être engagée dans un conflit, de bénéficier d'un approvisionnement constant, assurant un bon tempo aux opérations. Les unités de maintenance et de logistique algériennes existent, toutefois, leur capacité à soutenir des forces de première ligne avec un matériel nombreux (et donc, des besoins considérables en munitions, carburant et pièces de rechange) est d'autant plus sujette à caution que les lacunes des forces soviétiques, sur le modèle desquelles ont été organisées les unités algériennes, sont connues.

Le niveau de professionnalisation est plus difficile à appréhender au sein des forces aériennes où l'Algérie dispose évidemment de davantage de militaires de carrière. Une estimation qui reposerait sur les heures de vol effectuées de part et d'autre seraient trompeuses car les informations sont évidemment lacunaires : The Military Balance 2012 indique 150 heures pour les pilotes de chasse algériens et 100 pour les Marocains. En réalité, les pilotes de F-16C et D ont déjà derrière eux 150 heures sur F-16 (en plus de celles sur d'autres appareils de combat) et volent autant que les pilotes de F-16 de l'OTAN (de 180 à 250 heures de vol annuelles) tandis que ceux des MF2000 et F-5 bénéficient d'entre 125 à 150 heures, accomplies notamment lors d'exercices avec l'étranger. La qualité des pilotes de Sukhoy algériens ne fait aucun doute, cependant, une fois encore, les méthodes héritées de l' « ère soviétique » atténuent leur valeur : plus rigides, avec des pilotes qui dépendent étroitement de stations de contrôle, au sol, et, dans le cadre de missions d'interception, des batteries de défense aérienne, alors que les pilotes marocains opèrent avec plus de flexibilité...


L'avenir

Cette situation vieille de cinquante ans, qui implique une supériorité matérielle algérienne et qualitative marocaine, n'est pourtant pas intangible. Depuis quelques années Alger a fait le choix d'une professionnalisation de ses forces régulières, ainsi que d'une standardisation de ses moyens, plus en phase avec les enjeux stratégiques et avec les menaces réelles ou fantasmées. Bien que gênée par les séquelles persistantes de la guerre civile, cette professionnalisation et cette rationalisation des moyens progresse toutefois : l'intégration d'une partie des gardes communaux au sein des forces armées (décision qui sert à justifier en partie le budget de défense de plus de 10 milliards de dollars pour 2013), l'assemblage des blindés NIMR II ainsi que plusieurs centaines de Fuchs 2 en remplacement des différents modèles alignés l'illustrent parfaitement.

Le choix d'un blindé à roues n'est pas anodin : d'une part, ce genre de véhicule est considéré comme plus adapté pour lutter contre des troubles intérieurs (notamment en terme d'image dans les médias étrangers : un char, imposant frappe davantage et crée un symbole négatif pour le pouvoir : les photos d'un manifestant chinois bloquant une colonne de chars lors des événements de la place Tian'anmen, en 1989, ou encore des chars égyptiens face au peuple, sont passées à la postérité). D'autre part, ils peuvent rapidement parcourir de grande distance sur route : en plus de sa force mécanisée « choc », l'Algérie se dotera ainsi d'une force beaucoup plus mobile, capable de basculer d'un point à l'autre du pays, d'une frontière à l'autre, dans de brefs délais. Enfin, les véhicules à roues exigent relativement moins de maintenance (et demandent moins de pièces détachées) que les véhicules chenillés... Ils coûtent donc théoriquement bien moins cher que des blindés chenillés de génération équivalente.

Autre orientation significative : le développement de plus en plus marqué d'une capacité de renseignement satellitaire indépendante avec le lancement du satellite ALSAT-2A dont l'optique permet la prise d'imagerie d'une résolution moyenne (en comparaison des satellites américains) de 10 mètres, avec le lancement d'un second satellite d'observation ALSAT-2B prévu. Pour modeste qu'elle soit, l'Algérie disposera néanmoins d'une capacité de renseignements stratégique indépendante beaucoup plus pratique que les MiG-25RBSh Foxbat D, qui ne peuvent évidemment pas survoler le territoire marocain, alors que l' « oeil » d'ALSAT est susceptible de se poser n'importe où sur le territoire chérifien... Voire ailleurs.

Concernant l'entraînement, même si Alger ne reconnaîtra pas ses lacunes, les faits témoignent que les autorités politiques et militaires ont conscience qu'il y a bien des choses à améliorer : la marine allemande prend ainsi en charge l'entraînement des Algériens, tandis que suite à l'intervention d'In Amenas, des discussions ont été entamées à l'initiative de Londres, afin que les SAS et SBS, unités des forces spéciales britanniques, forment leurs homologues algériens aux opérations antiterroristes...

Pour l'heure, en cas de conflit majeur, les deux armées se neutraliseraient l'une l'autre, avec de très lourdes pertes de part et d'autre. A plus long terme, l'Algérie pourrait bien prendre l'ascendant – pas juste quantitativement – sur son voisin. Bien entendu, la qualité des militaires de Rabat resterait égale mais l'amélioration de celle des militaires d'Alger pèserait de plus en plus dans la balance. Conjoncture qui serait favorisée par les moyens financiers dont dispose l'Algérie. Grâce à eux, il est possible d'entraîner intensivement les militaires, de faire voler les avions, d'organiser des exercices sans trop regarder à la dépense, augmentant ainsi le niveau général.

Quoi qu'il en soit, même si l'Algérie venait un jour à égaler, au moins en partie, son voisin sur le plan qualitatif tout en le dominant quantitativement, une guerre resterait une catastrophe économique pour les deux protagonistes ; un suicide politico-économique pour qui la déclencherait. Aussi, ne serait-il pas temps de mettre un terme à cette troisième course aux armements et à toutes les outrances financières inhérentes au genre, avec des volumes d'achats plus raisonnables, en corrélation avec les menaces réelles ? D'autant que cette logique de surenchère, outre son caractère nihiliste, a un coût invisible qui se reporte sur d'autres équilibres : ceux des sociétés algériennes et marocaines. La volonté de disposer d'une défense efficiente pour protéger la nation n'a de sens que si elle ne met pas en péril l'avenir libre de sa jeunesse, la qualité de vie de ses citoyens de tous âges. De toute évidence, s'il est une menace que les décideurs algériens et marocains n'anticipent pas assez, ou sous un mauvais prisme, c'est bien celle-ci...