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jeudi 22 août 2013

Droit de réponse : EFFICACITE DES FORCES ALGERIENNES ET MAROCAINES


Les forces armées algériennes vont vers la voie d'une plus grande efficacité, avec des choix stratégiques judicieux (transporteurs de troupes Fuchs, blindés NIMR II, marine de guerre...), avec une modernisation des matériels et surtout, une professionnalisation ; mais la route est encore longue avant de perdre les vieilles habitudes. Sur la photographie, des BMP-1 d'une des grandes unités mécanisées algériennes.




  Le commentaire suivant - très intéressant - :
http://conops-mil.blogspot.fr/2013/05/lefficacite-des-forces-armees.html?showComment=1376933100788#c5497135719704712382
a été posté en réponse au billet à cette page :
http://conops-mil.blogspot.fr/2013/05/lefficacite-des-forces-armees.html

  Malheureusement, les limitations inhérentes à Blogger font que je ne peux répondre sans fragmenter mon propos. De fait, je donne suite ici :

Monsieur,

Egalement merci à vous pour ce riche commentaire, lu avec attention.

Tout d'abord, à ma connaissance, l'Algérie aligne trois unités que l'on peut ranger dans la catégorie « forces spéciales » : le 18ème Régiment Parachutiste Commando (18ème RPC), le 25ème Régiment de Reconnaissance et le Groupe d'Intervention Spécial (GIS) pour les unités du « premier cercle » (forces spéciales « pures ») et des éléments de la Marine, de l'Armée de l'Air, de la gendarmerie pour celles du « deuxième cercle » (avec un potentiel humain et des équipements qui les rendent capables d'opérations spéciales au besoin, mais sans être, à proprement parler, des forces spéciales). En dehors de ces unités, les autres régiments de la 17ème Division Parachutiste sont des unités commandos. Elles peuvent, certes, opérer en appui des unités de forces spéciales, mais elles n'en sont pas.

Du côté marocain, c'est le flou artistique. Ce brouillard renforce la confusion entre les véritables forces spéciales, les unités commandos et les unités d'intervention antiterroristes, voire les unités spécialisées, à l'image des skieurs/troupes de haute montagne. Ainsi, les deux brigades parachutistes sont-elles présentées comme des forces spéciales, alors qu'elles n'en sont pas. Ces deux brigades disposent certainement d'unités commandos, voire des unités de type « pathfinders » susceptibles de rentrer dans la catégorie « deuxième cercle ». Quant au Groupement de Sécurité et d'Intervention de la Gendarmerie Royale (GSIGR), comme son nom l'indique, il s'agit d'une unité d'intervention et non d'une unité de force spéciale. A l'instar du Détachement Spécial d'Intervention (DSI) algérien (ou, autre référence : le GIGN en France), il peut être estampillé « deuxième cercle » (d'autant que ces unités effectuent parfois des exercices communs), mais il en s'agit pas d'une unité de forces spéciales dédiées.

Ceci étant dit, le Maroc dispose d'au moins une unité de forces spéciales « pure » qui travaille fréquemment avec les forces spéciales jordaniennes et saoudiennes. Comme je l'indique dans le billet ci-dessus, des membres de ce/ces groupe(s) ont d'ailleurs été engagés au Yémen en 2009. D'un volume probablement moindre que celui des forces spéciales algériennes, elles sont certainement très efficaces, d'autant que moins « rigides » que leur homologue de l'autre côté de la frontière. Même si les forces spéciales algériennes bénéficient effectivement de l'expérience de la guerre civile et que – comme vous l'indiquez – elles ont connu un développement depuis une vingtaine d'années, il reste encore beaucoup à faire. En témoignent les problèmes divers lors de l'action à In Amenas.

Je ne remets pas en cause le bien fondé de cette action ; seule option possible selon moi. Mais à l'évidence, la mécanique n'est pas au point, à commencer par le manque de coordination entre les les différents acteurs des forces de sécurité, des matériels inadaptés, un manque « d'imagination » des chefs des forces spéciales déployées. Ce n'est pas pour rien que les Britanniques souhaitaient dépêcher des SAS (une équipe envoyée à Chypre dans les heures qui ont suivi le début de la prise d'otages) pour conseiller les Algériens. Encore aujourd'hui, Londres perçoit ce refus d'Alger comme une erreur, tandis que la proposition de voir des SAS et des SBS entraîner les forces spéciales algériennes est parlante...

Mon propos n'est pas non plus de dénigrer les forces spéciales algériennes. D'une part, c'est vrai, elles évoluent. D'autre part, elles regroupent des personnels de qualité. Néanmoins, elles restent encore marquées par l'état d'esprit « spetsnaz » (en caricaturant, davantage « super commando » que « force spéciale »). In Amenas le prouve. Cet état d'esprit implique de nombreux désavantages pour des missions « en souplesse ». De fait, même si numériquement l'Algérie dispose probablement d'un peu plus de forces spéciales que le Maroc, je ne crois pas à un déséquilibre prononcé en faveur de l'Algérie.

Au sujet de la supériorité matérielle qualitative et quantitative de l'essentiel du parc blindé algérien (T-90S, BMP-3, BMP-2M...), je suis convaincu qu'il ne s'agit pas d'un facteur « clairement de nature à renverser le cours d'une guerre ». L'Histoire militaire foisonne d'exemples qui démontrent que dans le cadre d'une guerre régulière ou irrégulière, qu'elle soit symétrique ou dissymétrique (voire, d'un conflit asymétrique évoluant en une guerre dissymétrique ou symétrique entre entités protagonistes), la supériorité matérielle quantitative et qualitative ne fait pas tout, loin s'en faut. Sans rédiger un catalogue de ces affrontements, parmi les plus représentatifs, j'en retient dix :
  • La guerre russo-finlandaise de 1939 (supériorité matérielle à l'attaquant soviétique qui portant enchaîne les défaites, est bloqué, contre-attaqué ; la Finlande craque finalement, mais à quel prix pour l'URSS...)
  • La guerre italo-grecque de 1940-1941 (supériorité matérielle considérable à l'attaquant qui pourtant se montre incapable d'enfoncer le front grec)
  • La guerre civile chinoise (lorsque les forces de Mao sont passées de la guérilla à une empoignade plus conventionnelle ; supériorité matérielle au défenseur ; bien mieux équipés dans un premier temps, les forces nationalistes s'effondrent pourtant)
  • La guerre sino-vietnamienne de 1979 (supériorité matérielle à l'attaquant chinois dans un premier temps, face aux miliciens vietnamiens ; les Chinois piétinent et subissent des pertes considérables)
  • La guerre du Kippour/d'Octobre en 1973 (supériorité à l'attaquant pan-arabe, notamment en matière de lutte antichar, de combat de nuit, qui n'emporte pas la victoire décisive)
  • Les offensives soviétiques dans la vallée du Panshir de 1980 à 1989, avec une puissance de feu écrasante, une supériorité matérielle énorme, et pourtant, l'attaquant soviétique ne brise pas les forces de Massoud)
  • La « guerre des Toyota » au Tchad en 1986-1987 (supériorité matérielle au pro-libyens qui sont défaits)
  • La première guerre de Tchétchénie de 1994 à 1996 (supériorité matérielle à l'attaquant russe qui subit de terribles pertes)
  • La révolution libyenne de 2011 (avant l'intervention aérienne ; supériorité matérielle aux loyalistes pourtant incapables d'éradiquer rapidement les insurgés. Ceux-ci étaient sans doute sur le point d'être anéantis lorsque surviennent les premières frappes aériennes, mais ils ont gagné suffisamment de temps pour survivre, échangeant de l'espace contre du temps).
  • La guerre civile en Syrie (supériorité matérielle aux gouvernementaux qui, s'ils marquent des points n'ont pas non plus gagné)
Au bilan la supériorité quantitative et qualitative de quelques armes constitue un atout, oui. Mais à condition d'avoir ce qui permettra de valoriser cet atout : les chefs et les hommes suffisamment entraînés, des doctrines qui donnent une place à l'état d'esprit combatif (« un fighting spirit ») plutôt qu'elles n'imposent un carcan de fonctionnement, une chaîne de commandement bien huilée, du renseignement et une bonne diffusion de celui-ci, etc...

Pour reprendre une des illustrations précédentes, en octobre 1973, les troupes égyptiennes et syriennes disposaient d'une quantité significative de T-62, avec des capacités de combat de nuit largement supérieures à celles des chars israéliens ; atout qui n'a quasiment pas été exploité... Dans un rapport blindé contre blindé, les T-90SA et les BMP-3 dominent respectivement les T-72BA ERA/M60A1 et AIFV-B-C25. Cependant, sur un champ de bataille, ce seul rapport n'est pas significatif ; il se fond dans ce que j'appelle une « synergie des caractéristiques ».

En revanche, vous avez raison pour ce qui est de la supériorité algérienne en matière d'hélicoptères de combat et de transport d'assaut : Alger domine. J'en parle plus en détails dans la seconde partie de cette – brève – étude, publiée dans une version succincte par Jeune Afrique et pas encore mise en ligne ici (elle le sera dans quelques semaines). En attendant, voici ce que j'y indique :
« Enfin, dans la catégorie des hélicoptères, c'est encore l'Algérie qui surpasse le Maroc : et là, aussi bien quantitativement que qualitativement : les Mi-24 rescapés des lots reçus dans les années 1990 puis 2000 ont été modernisés aux standards MkIII Super Hind par Prétoria, avec des composants de l'hélicoptère d'attaque sud-africain Rooivalk, le couple Mi-24 MkIII Super Hind/missiles antichars Ingwe ayant été engagé contre les terroristes à In Amenas. En outre, jusqu'à 48 hélicoptères Mi-28N et UB Havoc auraient été commandés, les premiers étant arrivés en Algérie fin 2012/début 2013. Cette commande fait de l'Algérie le premier importateur de cette voilure tournante développée par les Russes depuis... 1988 pour la version de base, 1995 pour le Mi-28N. Le Maroc quant à lui ne possède que quelques Gazelle-HOT et Gazelle-canon, loin d'avoir les capacités des hélicoptères d'attaque de son voisin tout en étant beaucoup plus vulnérables aux tirs d'armes légères et de 12,7 ou 14,5. Pourtant, aucun remplacement des ces derniers n'est évoqué. »

Dans billet à venir, voici également ce que je précise pour la défense antiaérienne :
«  A noter que les Russes ont également livré des missiles air-mer aux Algériens, que peuvent tirer les Su-30MKA, tandis que les Marocains ne semblent pas avoir de missiles spécifiques à l'attaque anti-navire. Enfin, les deux pays ont reçu des missiles antiradars, l'un et l'autre étant ainsi à même de neutraliser ou a minima, de réduire l'efficacité, des défenses aériennes adverses dont les batteries sont nombreuses de part et d'autre de la frontière. »
Toutefois, je reconnais que j'aurais dû préciser que la défense antiaérienne algérienne est plus étoffée que celle du Maroc, en quantité comme en qualité (les S300PMU2), même si l'arrivée de 36 Hawk XXI pour le Maroc atténue un peu cette différence et que la doctrine algérienne est, là encore, vieillotte, réduisant l'efficacité de ses systèmes d'armes.

Autre point qui figure dans votre commentaire : l'industrie de défense. Vous avez raison : elle existe en Algérie et elle grandit en maturité. Après des débuts modestes, cette capacité s'est construite au fil des années : camions, fusils d'assaut, véhicules blindés basiques. Bientôt, elle permettra d'assembler de véhicules blindés de transport de troupes Fuchs. Mais, à mon sens, cette capacité confère davantage un atout stratégique à Alger (influence via des ventes d'armes, de souveraineté, de prestige, retombées économiques...). Elle n'est pas la garantie absolue d'un maintien en condition opérationnel de matériels.

Ainsi, la Corée du Nord, le Soudan, l'Iran ou encore le Pakistan (pour ne citer qu'eux) disposent d'une industrie de défense ; pourtant, des proportions variables de leur inventaire sont dans un état opérationnel douteux (pour ne pas dire catastrophique). Ce qui fait la différence, ce sont les établissements et régiments du matériels, les ateliers de réparation, les véhicules de soutien (pour la mobilité stratégique comme les porte-chars ou pour le dépannage sur le terrain, avec les ARV)... Or, à première vue, l'infrastructure marocaine paraît mieux organisée et mieux dotée que l'Algérie.

Cependant, tout est relatif : la diversité des véhicules, des armes, des calibres, est telle qu'en cas (d'improbable) conflit, l'avantage marocain serait probablement bien réduit. L'arrivée des M1A1SA n'arrangera rien car, à moins d'acquisitions pour éviter cet écueil, le Maroc manquera alors de chars de dépannage suffisamment puissants (je l'évoque dans la seconde partie de l'article/billet à venir).

Pour conclure, je souligne que la réflexion sur l'antagonisme Algérie-Maroc s'inscrit dans le cadre de l'épiphénomène de la course aux armements entre les deux pays plutôt qu'à celui de ce que serait une guerre (même limitée) entre les deux Etats. Je ne me suis pas livré à cet exercice qu'est le « what if ? » et qui aurait impliqué de considérer de nombreux paramètres à commencer par les économies respectives, leur résilience, leurs faiblesses, ce que seraient les réactions internationales, les aides étrangères (qui soutiendrait qui, discrètement ou ouvertement), les capacités des généraux (formations, écoles...), une corruption non négligeable et une radicalisation islamiste de certains au sein de l'armée marocaine, le clientélisme politique au sein de l'armée algérienne, etc, sans oublier la géographie physique, avec le nord montagneux, le sud désertique, les implications sur les opérations, etc... 

Ce qui figure dans les articles de Jeune Afrique (et dans ce billet ainsi que le prochain) est donc à appréhender d'abord sous l'angle (forcément limitatif) de cette course aux armements.

Cordialement,
Laurent Touchard


Billet hebdomadaire sur le Blog Défense de Jeune Afrique : L'ARMEE TUNISIENNE FACE AUX ENGINS EXPLOSIFS IMPROVISES


Un sapeur tunisien s'entretient avec le Président tunisien, Moncef Marzouki ; le 61ème Régiment du Génie est mis à contribution dans la lutte contre les jihadistes qui se sont installés dans la zone du mont Chaambi. L'unité dispose d'une expérience non négligeable acquise lors de la dépollution des champs de mines aux frontières du pays, toutefois, ces connaissances n'ont qu'une valeur limitée face aux engins explosifs improvisés (EEI ou IED selon la désignation anglo-saxonne), tout comme les détecteurs classiques, incapables de repérer des dispositifs sans métal.




  Depuis désormais plus d'un an, les forces de sécurité tunisiennes sont confrontées à la menace croissante du terrorisme salafiste. En dehors de leur refus de réprimer les manifestations qui conduisent à la chute de Ben Ali, ces forces sont relativement peu connues. Avec ce billet, consacré à l'armée tunisienne face aux EEI/IED débute donc une série qui a pour objet de présenter succinctement leur histoire, leur développement, leur organisation et les défis d'aujourd'hui et de demain.