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jeudi 29 août 2013

Tensions : CRISE SYRIENNE - BRAS DE FER EN MEDITERRANEE


Le croiseur lance-missiles Moskva, navire amiral de la Flotte de la Mer Noire ; début août, il était dans les Caraïbes, en visite à Cuba... Depuis quelques années, la Marine russe s'efforce de renouer avec ses grandeurs passées et de faire oublier des catastrophes à l'image de celle du sous-marin Koursk. Il ne s'agit pas seulement d'acquérir de nouveaux bâtiments (y compris à l'étranger tels que les BPC Mistral), mais aussi d'entraîner les équipages, avec des exercices qui sont menés beaucoup plus fréquemment que dans les années 1990 et 2000. (Crédits : RIA - Novosti)





L'attaque chimique du 21 août 2013, dans la plaine de la Ghouta déclenche le processus qui pourrait conduire à une action armée contre le régime syrien. La forme de cette intervention – si elle a lieu - ne fait pas de doute : des frappes de missiles de croisière, des raids aériens... Mais quels sont les options possibles ? Et parmi elles, quelles sont les plus réalistes ?

Quels types d'opérations pour quels objectifs ?

  • 1) « Punir » le régime syrien avec des cibles bien précises (centres du pouvoir, de commandement, installations de production ou de stockage d'armes chimiques...). Il s'agirait d'une action ponctuelle, limitée dans le temps, destinée à avertir Damas que la « ligne rouge » ne peut être franchie impunément. C'est l'option actuellement retenue. Elle permettrait de « faire bonne figure » sur le plan international (notamment pour Washington vis à vis de Tel Aviv) tout en ménageant les susceptibilités russes et chinoises. En outre, elle n'impliquerait pas énormément les Nations susceptibles de participer à une coalition de circonstance, pour un coût financier qui serait limité. En revanche, elle ne changerait rien à la situation et les massacres de civils se poursuivraient. En outre, Bashar el-Assad riposterait d'une manière ou d'une autre. C'est l'option la plus réaliste, mais paradoxalement, la plus inutile.
  • 2) Suite à cette « punition » éventuellement instaurer une zone d'exclusion aérienne ; le principe semble aujourd'hui caduque : le régime syrien peut se passer de son aviation et recourir aux missiles balistiques ou à son artillerie. En outre, elle paraît politiquement inapplicable.
  • 3) Instaurer, non pas un « corridor humanitaire », mais un « territoire humanitaire » sur lequel serait garantie la sécurité des populations. Une telle intervention impliquerait la neutralisation de l'ensemble des vecteurs chimiques de l'arsenal syrien : lanceurs de missiles balistiques (FROG-7, TEL pour différents modèles de Scud), aviation (y compris hélicoptères), artillerie (susceptible de tirer des obus chimiques) et surtout, les lance-roquettes multiples lourds (calibre de 122 mm et plus). Cette option serait difficile à mettre en œuvre, aussi bien diplomatiquement que militairement, demanderait des moyens considérables, durerait un temps indéterminé et coûterait cher.
  • 4) A l'image de la Libye, ne pas provoquer directement la chute du dictateur, mais créer les conditions pour que le régime s'écroule ; l'intervention consisterait alors à affaiblir suffisamment les forces gouvernementales, en détruisant l'aviation, les moyens lourds (blindés, artillerie...) pour que les insurgés l'emportent en théorie. Cette option aurait des conséquences sur les relations avec la Russie et la Chine et pourrait s'avérer désastreuse avec l'Iran. Elle impliquerait considérablement les nations participantes, serait extrêmement coûteuse. Elle n'est pas à l'ordre du jour et tient davantage du « what if » que d'une option envisagée (même si les plans pour cela existent assurément depuis des mois, si ce n'est des années).
  • 5) L'abandon de toute idée d'intervention. Après des réactions énergiques, la détermination semble s'essouffler depuis le 28 août. Le Conseil de Sécurité annonce que rien ne sera fait sans les résultats de l'enquête en cours, tandis que la diplomatie américaine a peu d'espoir de parvenir à convaincre russes et chinois de ne pas opposer leur veto à une action militaire coercitive. A moins que ce fatalisme soudain des Américains ne masque des intentions belliqueuses pour mieux surprendre les Syriens, la non-intervention est depuis quelques heures, aussi envisageable que l'action limitée. En Europe, en dehors de la France et de la Grande-Bretagne, la plupart des pays se montrent discrets, hormis l'Allemagne qui ne cache pas son hostilité. Reste qu'en ne faisant rien, les Etats-Unis perdraient la face et surtout, la confiance de leurs alliés Israéliens dans la confrontation avec l'Iran ou Sud-Coréens dans la confrontation avec la Corée du Nord. Les Israéliens pourraient en tirer – à raison – toutes les conclusions qui s'imposent, à savoir qu'ils ne peuvent pas compter sur les Etats-Unis. Conclusions qui précipiteraient une action israélienne contre l'Iran, sans concertation avec Washington. L'expression est triviale, pourtant elle sied parfaitement à la situation : Washington est « le cul entre deux chaises » bancales que sépare un gouffre vertigineux.
  • 6) L'insuffisance des résultats de 1) ou la real politik fataliste de 5) pourrait amener Washington, Paris, Londres et Ankara à s'engager intensivement dans une « guerre secrète » contre Damas, en soutenant l'opposition plus fermement qu'ils ne le font, aux côtés de pays du Golfe Persique qui combattent l'Iran par proxy... Une opposition choisie, solidement encadrée afin de bien en délimiter les contours, des éléments de services de renseignement voire des forces spéciales avec des directives politiques claires, des décideurs prêts assumer tous les coups tordus... Cette option serait proche de ce qui a été accompli en Angola à partir de 1976 ou en Afghanistan après l'invasion soviétique de 1979 avec au bout du compte la montée en puissance des islamistes radicaux.

Que feront les Russes  et les Chinois ?

Si Moscou constate que les Etats-Unis et plusieurs de leurs alliés interviendront malgré une absence de décision au Conseil de Sécurité, Vladimir Poutine pourrait être tenté par un coup de théâtre. Par exemple, que faire s'il acheminait six batteries de missiles sol-air S300PMU-2 (SA-10 Grumble) jusqu'à l'aéroport international de Damas, avec des hommes pour les faire fonctionner, sous prétexte de former les personnels syriens ? Damas a commandé ces missiles sol-air, très perfectionnés, en 2010. L'insurrection puis la guerre civile ont ajourné leur livraison, mais Moscou n'a toujours pas renoncé à les fournir. Avec un tel scénario, les forces d'une coalition prendrait-elle le risque de tirer sur la Syrie ?

Scénario pas si absurde : on se souviendra, toutefois, de l'intervention inattendue des parachutistes russes aérotransportés sur l'aéroport de Pristina, en juin 1999, en pleine opération de l'OTAN au Kosovo... Scénario qui semble d'ailleurs se concrétiser, autrement : Moscou annonce le déploiement de deux navires de combat en Méditerranée. Détachés de 11ème Brigade Anti-sous-marine de la Flotte de la Mer Noire, en l'occurrence croiseur lance-missile (CG) Moskva et un destroyer anti-sous-marin de la classe Kara, le Kerch, de la classe Kashin Mod (le Smetlivy) ou une frégate, la 11ème Brigade en comptant deux : une Krivak I (le Ladny) et une Krivak II (le Pitlivy).

Tout comme Washington, mais pour d'autres raisons, Moscou ne peut pas rester les bras croisés alors qu'une action militaire se prépare et que l'idée circule qu'elle pourrait avoir lieu en dépit d'un blocage au Conseil de Sécurité sur veto russe et chinois... Des livraisons d'armes à la Syrie ou à d'autres pays tels que l'Iran (missiles sol-air) pourraient également faire partie d'une palette de réponses fortes. Pékin, de son côté, pourrait adopter une attitude beaucoup moins modératrice dans la confrontation entre la Corée du Nord et la Corée du Sud/Etats-Unis...

Premières heures, premiers jours d'une éventuelle intervention

Si l'intervention a finalement lieu, les premières heures verront des tirs de missiles Tomahawk (TLAM). Depuis des navires et des sous-marins qui croisent en Méditerranée, depuis des bombardiers B2 qui décolleront des Etats-Unis, voire des B-52. Ils viseront les centres décisionnels des forces syriennes, ainsi que des installations de la défense aérienne : commandement, radars. Même si cette défense aériennes a été désorganisée par la guerre civile et qu'une partie de ses équipements sont obsolètes, il conviendra de réduire au maximum le risque qu'elle représenterait pour l'aviation. Des points stratégiques, tels que les centres de recherche, de production et de stockage d'armes chimiques constituent aussi des cibles importantes.

Parallèlement, l'aviation pourra aussi mener des frappes, à distance de sécurité contre les positions de missiles sol-air, les lanceurs mobiles, les pièces d'artillerie antiaériennes. Raids de missiles de croisière et aériens qui se poursuivront après l'attaque initiale : là encore, ils cibleront des sites stratégiques, tout en se « diversifiant » selon le cas de figure qui prévaudra. Reste que tout ne pourra pas être détruit en quelques jours et qu'une partie de l'arsenal chimique syrien, une partie des vecteurs pour y recourir seront toujours disponibles.

Real politik contre ego

Ensuite, tout sera question de choix et de détermination : de l'action coercitive plus symbolique qu'efficace à une campagne aérienne d'ampleur... Mais il s'agira également d'un bras de fer entre l'Est-Ouest ; épisode d'une guerre froide latente qui ne dit pas son nom, débutée en 2008 avec l'invasion de la Géorgie par les troupes russes. Poutine semble bien décidé à ne pas s'en laisser conter : il y va de son prestige d'homme fort. Une question d'ego autant que de diplomatie (et de politique intérieure) ; l'approche d'Obama est différente et, entre la real politik et l'ego, ce dernier facteur semble le plus déterminant pour décider de ce que seront les mesures contre Damas.

Pour enrichir la compréhension de la crise, une autre analyse ; Michel Goya comme toujours pertinent dans son propos :
http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2013/08/quelles-options-militaires-en-syrie.html


Laurent Touchard