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samedi 19 avril 2014

Billets hebdomadaires sur le Blog Défense de Jeune Afrique : DOSSIER - RWANDA 1994


Mémorial des dix Casques Bleus belges tués le 07 avril 1994 à Kigali par des éléments de la Garde Présidentielle et des miliciens pro-gouvernementaux. (Photo JA ALT via Wickicommons)




  Voici les premiers billets du "dossier rwandais". Outre un article introductif, le chapitre en cours se focalise sur l'attentat du 06 avril 1994, contre l'avion à bord duquel se trouvait le Président Juvénal Habyarimana, les circonstances dudit attentat, les éléments qui permettent d'innocenter le FPR. Ce chapitre n'est pas encore terminé ; deux autres billets étant à venir.
http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20140404174812/
http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20140408192357/
http://www.jeuneafrique.com/Article_ARTJAWEB20140415185916_genocide-fpr-armee-francaise-genocide-rwandaisune-histoire-du-genocide-3-attentat-du-6-avril-1994-la-these-de-la-culpabilite-du-fpr-ne-tient-pas-la-route.html

  En réaction à la troisième partie, un internaute qui se baptise lui-même "Negro" a soumis le commentaire suivant : "Monsieur Touchard ne nous explique pas pourquoi il se croit plus informé que celui qui était le chef des renseignements militaires du FPR. Et quand il donne les détails du terrain d'opération, on sent qu'il n'y a probablement jamais mis les pieds. L'endroit supposé du tir des missiles se situe entre deux collines (Masaka et Kabuga), non pas au sommet de lune d'elle..." Commentaire intéressant à plus d'un titre, notamment parce qu'il est facile de lire ce que l'on veut bien lire. Ou en d'autres termes, d'interpréter selon ce qui arrange (ou pas).

  Avant d'aller plus loin, je ne dirai qu'une chose quant à la dernière critique du commentaire en question. Nulle part je n'évoque un "sommet" en particulier. Je parle d'ailleurs, au début du billet incriminé de "zone de Kanombe" et, implicitement de "zone de Masaka". C'est à dire d'une aire et non d'un point déterminé. Ce pour une bonne raison : car les positions de tir potentielles dans ces deux zones sont nombreuses...

  Concernant ce que j'explique, il s'agit simplement de faits et de les raconter. Des faits issus de témoignages crédibles, d'hommes dignes de foi, qui à l'époque étaient des professionnels (qu'il s'agisse des militaires belges ou français), ou encore de rapports on ne peut plus sérieux de la MINUAR, de la DGSE, du ministère de la Défense... Mis en perspective plutôt que considérés indépendamment les uns des autres, ces faits m'amènent à dire que le FPR n'a pas commis l'attentat.

  D'autres commentaires opposent un article publié dans Marianne à mes écrits. Les affirmations d'un des officiers de renseignement du 3ème Bataillon de l'APR ? Considérons ses déclarations. Tout d'abord, il explique : "Ce matin-là, très tôt, j'ai vu arriver James Mugabo à moto. Il travaillait à l'aéroport et donnait des renseignements sur les déplacements de Habyarimana et sur le déploiement des gardes présidentiels. Il est allé directement voir Charles Karamba, le boss du renseignement, chapeauté par Charles Kayonga, le patron du 3ème Bataillon installé au CND." Que "voit-on" dans ces propos ? Eh bien qu'un homme qui travaille à un poste où il a accès à des informations confidentielles, stratégiques, informateur de l'APR/FPR (et que l'on devine informateur secret) se rend sans aucune précaution au CND, dont les accès sont surveillés par les "services" rwandais... Au risque d'être grillé. Et ça n'est pas tout !

  Notre témoin poursuit : "J'ai vu alors Karamba prendre sa radio et se mettre à parler sur le canal du bataillon. Il a dit à tout le monde de se mettre en stand-by. J'ai immédiatement quitté l'immeuble principal du CND pour aller prendre mon fusil d'assaut AK47, avant d'aller rejoindre ma position dans la tranchée qui entourait et protégeait le CND. (...) En la rejoignant, j'ai rencontré Andrew Kagamé, le commandant de la compagnie Tiger du 3e bataillon, qui était un ami personnel. 'C'est probablement la fin d'Ikinani' m'a-t-il dit." Que "voit-on" ? D'une part, si les combattants de l'APR au CND prennent position, cela représente le branle-bas de combat d'environ 600 hommes. Problème : la MINUAR ne signale aucune activité particulière au CND. D'autre part, les "connaisseurs" ne pourront qu'être effarés de l'absence de mesures de sécurité dans les communications car, en gros, cet officier laisse entendre qu'a été annoncée la mort de Juvénal Habyarimana, sur la fréquence utilisée par le bataillon, plusieurs heures à l'avance ! Belle opération secrète !

  Or, l'APR est justement réputée pour la sécurité de ses communications. Plus loin encore, sont citées les déclarations d'Aloys Ruyenzi, garde du corps de Kagamé. Il évoque notamment qu'il a "repéré le manège" d'une équipe officiellement chargée d'évacuer les déchets du CND, mais qui en réalité effectuait des repérages. Véhicule qui aurait donc échappé à la surveillance des services de renseignements rwandais... Il dit aussi : "Les compte-rendus de ces repérages étaient faits à Karamba, parfois à Charles Kayonga ou à Silas Udahemuka. Mais c'est le seul Kayonga qui rendait compte à Paul Kagamé. Chaque soir, je le voyais monter sur le toit du bâtiment principal du CND pour lui parler secrètement par talkie walkie. Le chef du bataillon (indicatif radio : 22C) utilisait pour cela un réseau de communication ultrasecret pour rendre compte à "OB" (l'indicatif de Paul Kagaé) des préparatifs de l'attentat."

  Comment ne pas rire ? En somme Kayonga contactait secrètement Paul Kagamé, mais en étant vu. Il se mettait à l'écart (tout en facilitant la qualité de la communication, en hauteur), mais le témoin est en mesure d'indiquer de quoi il parlait ? Franchement... Un "réseau de communication ultrasecret" ? Voilà encore qui veut tout et rien dire, d'autant que, un coup l'APR possède le réseau de communication le plus secret, le plus impénétrable ; un coup il s'agit de véritables "brèles" comme l'illustre le message que les FAR affirment avoir intercepté au lendemain de l'attentat et dans lequel, l'APR/FPR se félicite du succès de l'opération ! 

  En étant si peu prudents dans leurs communications, comment les stations d'écoute des FAR n'ont-elles pas réussi à intercepter le moindre message de préparation de l'attentat ? C'est totalement contradictoire avec le fait d'avoir intercepté un message de victoire à ce propos ! En résumé, c'est l'un et l'autre selon ce qui arrange les témoins... L'APR dispose d'un réseau ultrasecret où sont racontés en détails les préparatifs de l'attentat, tellement ultrasecret que les FAR ne peuvent l'écouter, sauf qu'ils peuvent quand même l'écouter...

  Autres propos risibles et qui en disent long de la crédibilité desdits témoignages : "J'étais au courant des préparatifs de l'assassinat depuis quelques semaines. En mars, j'avais parlé à mon camarade Franck Nziza à son arrivée du QG de Mulindi avec Eric Nshimiyimana. Le soir même, j'avais revu Franck autour d'un verre au mess des VIP. Il m'avait alors confié qu'il était venu, comme Eric, avec son arme. Comme je savais que Franck faisait partie de la section missile du high command, j'en avais déduis qu'Eric et lui étaient venus avec leur missile... J'avais aussi eu des informations complémentaires par Eric Kibonge Ntazinda, mon beau-frère, lui aussi arrivé de Mulindi pour conduire la Toyota jusqu'à Masaka. J'ai ensuite revu Franck Nziza à plusieurs reprises. Comme il était pesuadé que je connaissais les détails du planning de l'attentat, il me parlait d'abondance. Il m'a dit qu'il était bien là pour abattre l'avion du président... Mon beau-frère a été finalement remplacé par Didier Mazimpaka à cause de sa mauvaise conduite.

  Que "voit-on" ? Eh bien que finalement, beaucoup de monde était au courant de cette "opération secrète" dans ses moindres détails et que tout le monde en parlait à tout le monde ! Opération secrète qui constituait même un sujet de conversation au mess !!!! Sachant que les services rwandais possédaient du monde infiltré chez l'APR/FPR, si cette dernière avait commandité l'attentat, les autorités rwandaises l'auraient inévitablement su bien avant ! Ah, j'oubliais... le beau-frère du témoin, un des exécutants prévus pour l'attentat (évidemment au courant des moindres détails) est débarqué pour "mauvaise conduite" de l'opération avant qu'elle ne survienne !!! Avec tout cela, les cadres militaires de l'APR étaient compétents pour rédiger "La divulgation d'une opération secrète pour les nuls" au profit d'une branche armée digne de la "Septième compagnie" version rebelle rwandaise.

  Voilà... Qu'ajouter ? Tout est dans ce qui précède.

  Maintenant, pour mettre les choses au clair, je ne suis pas un admirateur du régime de Paul Kagamé. Je ne considère pas davantage l'APR/FPR de l'époque comme une joyeuse bande d'enfants de coeur. Par ailleurs, j'affirme sans la moindre hésitation que l'Armée française n'a pas démérité lors de l'opération Turquoise, que les procès d'intention qui lui sont faits sont totalement injustes. Là encore, des témoignages comme ceux qui parlent de "frappe aérienne" envisagée sur les colonnes de l'APR/FPR avec un (et un seul) Super Puma Pirate se disqualifient d'eux-mêmes (au moins pour les "connaisseurs"). Au nom de cette certitude quant à l'Honneur intact de l'Armée française au Rwanda, je ne crois pas pouvoir être "rangé" dans la catégorie de ceux "bernés" par la propagande de Kigali. Bref, tout comme je suis convaincu que les militaires français ont accompli un travail exemplaire, dans des conditions terribles à l'été 1994, je suis convaincu que l'APR/FPR n'a pas commis l'attentat du 06 avril 1994...

  Cette logique de considérer des faits éclaire l'ensemble de mon travail.