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vendredi 19 décembre 2014

RUPTURE AVEC JEUNE AFRIQUE





Ma collaboration avec Jeune Afrique a cessé le 19 novembre 2014. Je n'anime plus le blog défense du site tandis que ma plume disparaît définitivement de l'hebdomadaire. Le souci de cohérence préside à ma décision de rompre avec la rédaction. Je m'en explique ici pour mes lecteurs afin de les informer de cette rupture et de son contexte.

Durant environ deux ans, j'ai insufflé à mon travail ce que Serge Halimi décrit ainsi : « A quoi peut servir un journal ? A apprendre et à comprendre. A donner un peu de cohérence au fracas du monde là où d'autres empilent des informations. »1 Dans cet esprit, j'ai proposé la création d'un blog défense que j'ai enrichi d'analyses pointues. J'ai accepté de le faire pour un forfait mensuel dérisoire, trois à quatre fois inférieur à ce que j'aurais touché (environ 1 200 euros mensuels net) si j'avais été payé à la pige, c'est à dire au nombre de signes.

J'ai accepté cela par idéalisme, convaincu que la mission de celui qui œuvre pour un média est de donner à apprendre et à comprendre au lecteur. Las, début novembre m'a été annoncée une réduction drastique de la longueur de mes billets (plus de la moitié) ainsi qu'une sensible diminution de leur fréquence théorique (trois au lieu de quatre). Baisse de régime ayant – évidemment – pour corollaire une baisse de la rémunération. Toujours par idéalisme, je prenais acte. Il me fallait toutefois réfléchir à la manière de concilier respect de l'intelligence du lecteur, refus d'empiler l'information, éthique de la nuance qui nécessite de longues mises en perspective et... réduction du format décrétée par la rédaction.

Afin de nourrir cette réflexion, j'ai parcouru le site de Jeune Afrique, non sans fierté quant à mes travaux. Cependant, un article que je n'aime pas m'a conduit à deux éditoriaux signés par le directeur de la rédaction, François Soudan. Concernant l'article, outre le titre racoleur, « L'Afrique de papa revient, vive l'ingérence ? », son contenu cristallise ce que je reproche souvent aux médias généralistes. Le colonel Michel Goya le résume très bien : « (…) c'est ainsi que l'on raconte souvent n'importe quoi en la matière [pour les questions militaires] sur les plateaux de télévision.»2

Article pourtant sans commune mesure avec la virulence des deux éditoriaux publiés à moins d'un mois d'intervalle. Dans le premier, « D'un virus à l'autre », je fus abasourdi de lire : « (…) les jihadistes qui sévissent des montagnes du Djurdjura aux plateaux du Xudur présentent un avantage stratégique considérable à ceux qui les combattent : ils sont infréquentables » et plus loin « Du coup, ce qu'il faut bien appeler une recolonisation sécuritaire de l'Afrique (et bientôt sanitaire, si Ebola est pris en charge en tant que menace mondiale) passe inaperçue. » En somme, les jihadistes sont bien pratiques pour masquer une « recolonisation sécuritaire » de l'Afrique. Quelle autre manière de lire ce qui est écrit ?

Dans le second éditorial, était critiqué un documentaire de la BBC sur le génocide rwandais. Je rejetais catégoriquement une des remarques sur ledit documentaire, précisant qu'il « (…) reprend en réalité sans aucune distance les thèses et arguments révisionnistes répétés ad nauseam depuis vingt ans, notamment en France où ils se confondent allègrement avec la défense et illustration du rôle 'humanitaire' de l'armée pendant l'opération Turquoise. » Je défends sans réserve l'action humanitaire de l'Armée française durant cette opération, menée dans d'effroyables conditions, avec une situation sur le terrain des plus confuses. Cela ne m'empêche pas d'affirmer que le génocide est une abominable réalité. Cela ne m'empêche pas d'avoir le sentiment que Paul Kagamé ne commandita pas l'attentat qui déclencha le déferlement d'atrocités. Pourtant, cette sentence fait de tous ceux qui ont une analyse nuancée sur la tragédie rwandaise des révisionnistes, moi compris.

Durant les deux années de collaboration, je n'ai pas lu un seul article résolument hostile aux Opex en cours en Afrique. Bien au contraire : elles ont même été applaudies. Elles ont été considérées comme indispensables, précieuses pour les pays concernés, pour les populations en danger. A titre d'exemple parmi plusieurs autres, la présence militaire étrangère (américaine et française) a même été décrite comme bénéfique3... Pas une fois les jihadistes n'ont été présentés comme « utiles » aux Occidentaux pour « recoloniser sécuritairement » l'Afrique. Du fait de ce brutal changement, j'ai donc pris la décision de cesser toute collaboration, invoquant la clause de conscience.

Selon la rédaction, je me prévaux abusivement de cette clause, tandis que ce qui motive mon départ n'est que le fruit d'interprétations. M'est spécifié que les opinions du journal n'ont jamais empêché la publication des miennes, différentes. Partant de là, est déploré que je suis loin de faire preuve d'un tel esprit d'ouverture, de tolérance et de liberté. Considérations bien en décalage avec ce que je n'ai cessé d'apporter à Jeune Afrique.

Pour ce qui est d'interpréter, je laisse au lecteur le soin de forger son propre avis quant aux phrases qui motivent ma décision. En ce qui concerne mes carences en terme d'esprit d'ouverture, de tolérance et de liberté, je m'interroge. Que serait devenu le blog défense et combien de temps serais-je resté collaborateur de Jeune Afrique si j'avais rédigé au détour d'un billet :  « Les génocidaires qui ont massacré de Kigali au massif de Bisesero présentent un avantage stratégique considérable à la légitimité de l'actuel Président du Rwanda : ils sont indéfendables. » ajoutant encore : « Du coup, ce qu'il faut bien appeler un régime dictatorial au Rwanda passe inaperçu. » ?

Je ne l'ai pas écrit par « responsabilité de la plume publique ». Pourtant, je n'apprécie pas Paul Kagamé. D'ailleurs, mon esprit d'ouverture, de tolérance et de liberté m'amène à m'interroger sans malice : quand lirai-je un éditorial dénonçant sans circonvolutions les arrangements du maître de Kigali vis-à-vis de la liberté d'expression ? A quand un éditorial dénonçant sans ambiguïté les actions coercitives violentes (jusqu'à l'assassinat) du chef de l'Etat rwandais contre ses opposants ? Puisqu'il est question de recolonisation soft4 de l'Afrique notamment par l'Armée française, parler d'une dictature5  soft au Rwanda ne devrait pas poser de problème.

Est-ce ne pas faire preuve d'esprit d'ouverture, de tolérance et de liberté que de se positionner ? A ce titre, je note une contradiction cocasse. Si je pense vraiment ce qui motive mon invocation de la clause de conscience, alors c'est que je n'aurais sans doute jamais dû travailler avec Jeune Afrique. Étrange raisonnement. D'une part, je manquerais donc d'esprit d'ouverture, de tolérance et de liberté. Admettons. Mais d'autre part, j'aurais fait preuve de trop de cet esprit en choisissant de collaborer avec Jeune Afrique ! Comme l'on disait autrefois, cela ne manque pas de sel.

Dernier point qui m'autorise aussi à être dubitatif quant à mes supposées carences morales : je n'ai pas le sentiment d'avoir manqué d'esprit d'ouverture en acceptant d'oeuvrer au blog défense de Jeune Afrique pour une rémunération des plus modestes au regard de ce que j'apportais. Mon travail a d'ailleurs été jugé « de qualité ». Mon esprit d'ouverture a-t-il été minimisé lorsque j'aidais – le plus souvent gracieusement - les journalistes de la rédaction, répondant en détails aux sollicitations diverses sans jamais compter mon temps ? Je n'ai pas le sentiment d'un défaut de tolérance lorsque j'évoquais par écrit un désaccord quant au traitement d'un point ou d'un autre, accompagnant systématiquement mes remarques d'une phrase proche de « Mais c'est la liberté d'expression de l'auteur que d'écrire cela».

Publier un entretien neutre avec le ministre de la Défense Jean-Yves le Drian ne change rien ; les sentences qui motivent ma décision ont été écrites et, elles aussi, publiées par Jeune Afrique. Si elles sont passées inaperçues, elles n'en sont pas moins graves. Non, « l'Afrique de papa » n'est pas de retour. Non, la France ne profite pas du caractère indéfendable des jihadistes pour « recoloniser » doucement l'Afrique. Non, taper iniquement sur l'Armée française n'est pas la preuve d'un esprit d'ouverture, de tolérance et de liberté. Non, tous ceux qui défendent l'honneur des soldats français durant l'opération Turquoise ne sont pas des révisionnistes.

Si certains médias généralistes sont effectivement libres de tenir un discours contraire, c'est également ma liberté de ne pas aller dans ce sens, de l'exprimer et de m'éloigner d'eux. Ce, sans pour autant que mon propre esprit d'ouverture, de tolérance et de liberté ne soit mis en cause, d'autant qu'à l'évidence, je n'ai pas été avare de ces qualités morales.



1 Le Monde Diplomatique, octobre 2012.
2 Les opérations militaires à l'usage des médias par Michel Goya ; http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2013/12/les-operations-militaires-lusage-des.html, décembre 2013.
3 Djibouti, militaires du monde sur le pont ; Jeune Afrique, 15 juillet 2013.
4 Couverture de Jeune Afrique dans lequel est publié « L'Afrique de papa revient ».
5 Amnesty International ; Courrier International repris par l'UNHCR ; Slate Afrique ; France Inter (émission passionnante), Reporters sans Frontières (RSF), le Monde, etc, etc...