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samedi 14 novembre 2015

Terrorisme : COMPRENDRE L'OPERATION JIHADISTE A PARIS


Paris, nuit du 13 au 14 décembre 2015 (Via réseaux sociaux/DR)




L'attaque lancée par plusieurs jihadistes contre Paris dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015 n'a rien d'inédite. Tout du moins, si la méthode est nouvelle en France, elle ne l'est pas dans l'histoire récente1 de la guerre hybride (ou de la guerre non-linéaire comme elle est aussi parfois judicieusement définie). Si l'on fait abstraction de l'émotion et si l'on réfléchit cliniquement au-delà de la tragédie elle-même, le massacre pourrait représenter une évolution de la compréhension et du traitement du jihadisme contemporain, avec une ennemi enfin défini par les autorités politiques.


Deux précédents en 1997 et 2008

Deux carnages marquent la funeste chronologie des opérations hybrides, avec une dimension qui entremêle indissociablement actions militaires et terrorisme. Chronologie qui inclut une kyrielle d'autres attaques du même genre (avec plus d'un tueur), bien que plus modestes, en Afghanistan, en Irak, en Syrie. Le premier de ces deux carnages survient à Louxor (Egypte). Le 17 novembre 1997, six jihadistes de la Gamaa al-Islamiya (liée aux Frères musulmans) assassinent 62 personnes (une majorité de touristes). Les terroristes se suicident ensuite, dans une cave. La seconde hécatombe « de référence » se déroule durant trois jours, du 26 au 29 novembre 2008. Dix jihadistes lancent dix attaques à Bombay (Inde). Ils massacrent 173 personnes et en blessent 312 autres. Neuf des dix hommes sont tués, le dixième, capturé, sera exécuté le 21 novembre 2012. Les auteurs appartiennent au Lashkar e-Taiba, proche d'al-Qaida. Ils ont reçu un entraînement militaire basique (armes légères et explosifs) au Pakistan.


Soft target, le multiplicateur de force des terroristes

Les attentats de janvier 2015 à Paris s'inscrivent dans cette logique hybride, mais avec un « succès » relativement limité. Soulignons que, contrairement à ce qui est trop fréquemment allégué, le résultat de ce type d'opération d'une violence extrême n'est pas nécessairement corrélé à une préparation exceptionnelle de tous les membres du groupe. Le degré de vulnérabilité de la cible (« soft target »2 dans la nomenclature anglo-saxonne) augmente d'autant les « performances » de l'assaillant. Le fanatisme et la « chance » sont d'autres facteurs tout aussi prépondérants que le professionnalisme3. Ainsi ne suffit-il que d'un planificateur un peu plus chevronné que les autres, d'une bonne discipline (notamment pour tout ce qui concerne les règles de sécurité quant à la communication entre les membres/cellules du groupe) et de savoir manier une Kalachnikov (ce qu'apprennent facilement des adolescents dans nombre de pays). En résumé, plus une cible est vulnérable plus une attaque pourra être sanglante sans nécessairement impliquer des super jihadistes. Efficaces face à des civils désarmés, les jihadistes qui ont frappé Paris ont été incapables d'affronter durablement les services de sécurité.


Gestion de la crise

Soulignons également que la gestion immédiate de la crise par les autorités politiques a été admirable, avec les bonnes décisions prises rapidement. Les services de sécurité ont contrôlé tant que faire se peut alors que la situation était cauchemardesque. Les services de secours ont eux aussi fait preuve de la même efficacité. Ce scénario est l'un des pires (outre les POM, POM simultanées, attentats NBC) et pourtant, très vite, les uns et les autres étaient en place, déployés au bon endroit avec une concentration de moyens. Dans ce genre d'attaque en zone urbaine, le nombre de victimes est inévitablement considérable. Or, si le bilan n'a pas été plus lourd, c'est parce que les autorités politiques, les services de sécurité et de secours ont fonctionné en parfaite synergie. Dernier point : l'attitude des médias a été très différente de celle qui avait prévalu lors des actions jihadistes de janvier 2015. Cette fois-ci, tous paraissent avoir été responsables.


Les attaques suicides, une tactique

Le recours aux attaques suicides à partir desquels se déclenche l'opération est depuis quelques années un « classique » en Afghanistan, en Irak et en Syrie, parfaitement maîtrisé par l'Etat islamique4. Les combattants les moins valables (ceux qui sont considérés comme les moins fiables au front, les plus jeunes, les plus instables, les « pieds nickelés »...) y sont prioritairement sacrifiés. Le choc physique (destruction des postes de commandement, des dispositifs défensifs...) et la stupeur morale (« décapitation » de la chaîne de commandement, effroi, frayeur...) induits par l'explosion ouvrent la route aux combattants dotés d'armes légères qui s'infiltrent alors, très mobiles, fondant ensuite sur les objectifs qui leur ont été assignés. Plusieurs attaques-suicides peuvent se produire afin de saturer les défenses adverses, d'augmenter la confusion mais aussi pour détourner l'attention de l'action principale qui, elle, se produit ailleurs. Notons – cliniquement – que les actions autour du stade de France ont été des échecs. Elles n'ont pas paralysé la chaîne de commandement, elles n'ont pas drainé des moyens de sécurité policiers et civils qui auraient ensuite manqué dans l'est parisien.


Les prise d'otages massives (POM)

Les prises d'otages massives (POM) à l'instar de celle de l'école de Beslan (Ossétie du nord, 1er septembre 20045), de celle d'In Amenas en Algérie (16 au 19 janvier 20136) ou du Westgate (Kenya, 21 au 24 septembre 2013, 68 tués) diffèrent lorsqu'elles constituent l'opération à part entière. Elles se déroulent alors en un seul lieu délimité (bâtiment ou complexe, train, métro...), sans réel préalable en-dehors dudit lieu7. Cependant, une POM est souvent partie intégrante de ce type d'opérations, en tant qu'étape planifiée ou de circonstance. Elle constitue généralement le point final de l'action pour le groupe (ou l'un de ses éléments) en charge. Mais la fin d'une action et l'élimination du groupe (ou de l'un de ses éléments) ne signifie pas nécessairement la fin d'une opération.


Une opération et des actions : la judicieuse décision de l'état d'urgence

Une opération hybride d'envergure se compose de plusieurs actions distinctes (qui, dans leur ensemble, constituent ladite opération). L'opération lancée dans la soirée du 13 novembre 2015 dans l'est parisien comprend ainsi une suite d'actions : les attentats-suicides tout d'abord, les mitraillages aveugles ensuite8. D'autres actions pourraient être programmées dans le cadre de la même opération. Une autre opération pourrait être déclenchée par un autre groupe (en région parisienne, dans une autre ville française). A quoi s'ajoute la possibilité d'actions « annexes » initiées par l'opération mais sans lien avec cette dernière ou avec le groupe impliqué. A savoir qu'il existe un risque non négligeable que des individus motivés par le « succès » de l'opération à Paris perpètrent des actes terroristes en étant inspirés par une « dynamique jihadiste ». En conséquence de quoi, le déclenchement de l'état d'urgence se justifie pleinement. La décision est judicieuse.


Armée et terrorisme

L'opération de la nuit du 13 au 14 novembre 2015 démontre tragiquement ce qui n'a pas été assez entendu depuis les attentats de janvier : le terrorisme est une méthode de combat qui s'inscrit dans une logique de conflit. Le terrorisme est l'épiphénomène d'une cause et non la cause. Il est la partie d'un tout complexe. A ce titre, parler d' « armée terroriste » comme l'a fait le Président de la République constitue un progrès. Paradoxalement, c'est aussi un non sens, qui rend plus difficile la définition de l'ennemi. En effet, une armée peut mener des actions terroristes (par le biais de ses forces spéciales). Mais une armée n'est jamais spécifiquement terroriste.


L'armée terroriste d'un Etat islamique ?

Parler d'« armée terroriste » ouvre la porte à une contradiction. Jusqu'alors, le pouvoir français a résolument (et justement) rejeté l'idée d'un Etat islamique. L'EI est une organisation9, pas un Etat. D'autres organisations insurgées avec une forte assise territoriale ont existé avant elle (UNITA en Angola, Tamouls au Sri Lanka, Talibans au Pakistan et en Afghanistan...)10 mais sans être des Etats. Or, selon ce que l'on entend en droit international, une armée sert un Etat. Dès lors, évoquer une « armée terroriste », c'est reconnaître implicitement que l'EI est un Etat ! L'EI n'est pas pas un Etat. Il s'agit d'une organisation islamiste avec des entités religio-politiques (instances religieuses, administratives, éducatives, sociales...) et des entités jihadistes (combattantes). Il est donc plus juste de dire que l'Etat islamique est une désignation et non une qualité et que, de fait, l'organisation en question aligne des combattants (qui n'hésitent pas à recourir au terrorisme) et non une armée.


« Un acte de guerre » : légitimation en droit international des actions armées de la France

Autre évolution notable, le Président François Hollande parle d'un « acte de guerre ». C'est sans doute pourquoi il parle aussi d'« armée terroriste ». Sans cela, la frontière entre les rigides catégories de conflit armé international et conflit armé non international n'est pas clairement tracée. Ce flou a d'ailleurs conduit à un début de polémique (stupide) sur la légitimité de l'intervention aérienne française au-dessus de l'Irak et de la Syrie. Désormais, puisqu'il y a « acte de guerre » orchestré par une « armée », la notion de conflit armé international devient implicite. En conséquence de quoi, peut être mise en branle la machine onusienne avec d'éventuelles résolutions du Conseil de Sécurité. Peuvent être intensifiées les frappes. Peuvent être planifiées et déclenchées des opérations spéciales aéroterrestres ponctuelles, à l'instar des raids américains. Peuvent être éliminés les chefs d'un ennemi enfin davantage défini, ainsi que le préconise la doctrine contre insurrectionnelle française.


Les mots « acte de guerre » prononcés par François Hollande sont bien davantage qu'une formule. Ils relèvent du droit international et pointent le viseur sur l'Etat islamique. L'ennemi étant désormais considéré comme tel, il devient possible de le vaincre. Mais sans oublier que ce genre de conflits se remporte par le plus endurant des deux belligérants dans la durée. Sans oublier non plus que la guerre contre le jihadisme n'implique pas uniquement les armes. Elle ne saurait être autre que globale, avec un retour aux fondamentaux de l' « action politique » et de l' « action militaire ». Cette guerre n'est pas perdue à condition de la mener en ayant à l'esprit un des principes édictés par Clausewitz : « Si nous voulons terrasser l'adversaire, nous devons proportionner notre effort à sa résistance. Cette résistance s'exprime par un produit dont les facteurs ne peuvent se séparer, savoir : la grandeur des moyens disponibles et la force de la volonté. »


 
1 Si l'on remonte plus loin dans le temps, des opérations relativement similaires étaient menées par le Viet Cong dans les zones urbaines du Sud Vietnam, par exemple à Saigon en février 1968 lors de l'offensive du Têt avec des actions contre des entités militaires et civiles.
2 « Cible molle ».
3 Les terroristes de Bombay n'étaient pas des « super combattants »,
5 Au moins 344 tués dont 186 enfants.
6 37 otages et 29 terroristes tués.
7 Avec des nuances pour In Amenas, la POM n'étant pas l'objectif initial des jihadistes.
8 Et probablement des actions de repérage en amont, ne serait-ce que la réflexion quant au choix de la date.
9 Et utiliser le nom dont elle s'affuble n'est pas la respecter, mais simplement un souci de précision scientifique.
10 Voir Tordre le cou au mythe de l'invincibilité de l'Etat islamique ; http://conops-mil.blogspot.fr/2015/03/tordre-le-cou-au-mythe-de.html

vendredi 12 juin 2015

LA BAIE DES COCHONS (Batailles & Blindés) & LA GENESE DE L'ARME BLINDEE CASTRISTE






  Une quinzaine de jours plus tôt a été publié mon premier article pour Batailles & Blindés (au passage, merci aux éditions Caraktère !), consacré aux engagements des blindés lors de l'opération de la Baie des Cochons, du 17 au 19 avril 1961. Bien que portant sur une bataille de faible ampleur, outre son importance symbolique, celle-ci est passionnante de par sa richesse tactique : une opération amphibie et aéroportée, des opérations aériennes (voir le très bon article de Santiago Rivas dans Aérojournal n°47 à ce sujet), des opérations spéciales, des combats qui confinent parfois à la guerre hybride (entre les Brigadistas et les miliciens débraillés et mal armés). Elle représente de quoi grandement satisfaire à la fois les amateurs de wargames (avec figurine ou encore, les adeptes de SPBMT) et à la fois les passionnés de combats blindés méconnus.

 En complément, ce qui suit offre quelques considérations sur la genèse de l'arme blindée cubaine après la Révolution. Je les ai concoctées à partir de multiples documents déclassifiés de la CIA (FOIA), ainsi que de nombreux témoignages de tankistes cubains parus dans la presse cubaine et de quelques éléments d'histoire officielle. Concernant les vétérans cubains (de la Révolution à l'Angola), si leur vision est fragmentée, perçue par le "bout de la lorgnette", elle n'en reste pas moins très informative au sujet de l'entraînement et des tactiques. En revanche, empreinte de propagande indigeste, elle est à considérer avec prudence en ce qui concerne le moral ou encore les commentaires sur la valeur de l'adversaire, les pertes infligées (et celles subies), etc... C'est d'ailleurs avec cette logique de nuance que j'ai rédigé l'article "Hasta la victoria siempre !". J'ai décortiqué les actions point par point tout en les considérant dans la globalité de la bataille. Au bilan, par exemple, à l'évidence aucun Sherman n'a participé à la contre-attaque. Ou encore, les chiffres des pertes blindées ne correspondent pas exactement à ceux avancés et répétés depuis plus de cinquante ans.

  Bonne lecture et merci pour les commentaires sympathiques qui m'ont été adressés quant à l'article dans Batailles & Blindés !


Un des A34 Comet pris par les révolutionnaires cubains aux forces de Fulgencio Batista lors du "défilé de la victoire" le 1er mai 1959 à la Havane. Au moment de l'opération de la Baie des Cochons, quelques Comet sont toujours en service. En mauvais état mécanique et considérés comme moins puissants que les T-34/85 en cours de livraison, ils ne sont pas déployés contre les Brigadistas. (Collection Privée)

La genèse de l'arme blindée castriste

   Après la fuite de Batista, les forces insurgées ont récupéré l'ensemble des moyens blindés des gouvernementaux désormais déchus. Dans l'inventaire établi par la CIA en novembre 1960 figurent 12 chars légers M3A1, 7 chars M4A3(76)W, 15 nouveaux A34 Comet ainsi que 19 M3A1 Scout Car et une vingtaine d'automitrailleuses M8. Durant le conflit entre le régime de Batista et les insurgés de tous bords, la Havane s'est efforcée de développer son parc blindé : 8 autres Sherman que lui refusent les Etats-Unis (étant estimé que l'armée loyaliste serait incapable de les absorber) et les 15 Comet reçus en décembre 1958. Par ailleurs, des contacts avaient été pris avec l'Espagne pour l'acquisition de PzKpfw IV qui sont finalement vendus à la Syrie (peut-être via la Tchécoslovaquie) ! Par ailleurs, le Government of Cuba (GOC) songe à se procurer 6 chars légers M3A1 et 20 automitrailleuses M8 supplémentaires. Mais à l'instar des 8 Sherman, le projet n'aboutit pas. Le seul succès portera sur l'achat de 28 T17 Staghound par une délégation cubaine. Celle-ci se rend au Nicaragua le 1er février 1958 où elle obtient les blindés précédemment cédés à Luis Somoza1 par Israël. Vingt seront livrés au cours de l'année 1958.

   Début 1959, la plupart des chars légers ne sont plus opérationnels, seule une partie des M4A3(76)W fonctionnent ainsi que les Comet et les Staghound. Le 1er mai 1960, à l'occasion de la fête du Travail, défilent notamment Sherman et Comet. Les liens qui se tissent avec les pays proches de Moscou, tout spécialement la Tchécoslovaquie par l'entremise de l'URSS, permettent à Cuba de recevoir du matériel lourd moderne dès le mois de septembre 1960. Le 28 octobre est rapporté que 2 000 miliciens s'entraînent dans les environs d'une grande ferme de Pinar del Río de concert avec quatre chars d'origine soviétique. En novembre est estimé que Castro alignerait 40 chars moyens T-34/85, 10 canons d'assaut SU-100 et 60 transporteurs de troupes BTR-152 (en réalité, ils n'ont pas encore été livrés) auxquels s'ajoutent près de 600 jeeps dont une partie armées de mitrailleuses. 

  En février 1961, l'estimation est affinée2 mentionnant un total d'environ 102 T-34/85 (que les Cubains nomment fréquemment « Staline ») alors commandés ou attendus pour 1961, 21 chars lourds IS-2M (que les Cubains appellent « T-46 »), 50 SU-100 (désignés SAU-100) et 150 BTR-152 commandés. L'armement antichar est lui aussi considérable : 72 canons antichars M1943 de 57 mm (commandés), 78 canons de campagne de 76 mm M1942 (sur 120) et 9 canons antichars de 85 mm D44 (sur 24). L'infanterie profite quant à elle de quelques canons sans-recul (9 de 57 mm M18A1 et 4 de 75 M20) et surtout, de 28 M20 Super Bazooka reçus des Etats-Unis entre 1957 et 1958 et de 68 autres M20 obtenus en Italie. En toute logique, l'artillerie monte elle aussi en puissance. Pour assurer la mobilité des pièces lourdes, des tracteurs chenillés ATS-712 sont livrés. Début avril 1961, environ 35 000 tonnes d'armes sont arrivées à Cuba.

   A priori, les forces de Castro ne manquent donc pas d'armes. Cependant, la Tchécoslovaquie annonce en mai 1960 des difficultés pour produire l'énorme quantité de munitions destinées aux fusils semi-automatiques M52 et pistolets-mitrailleurs vz. 26, aux mitrailleuses de 7,92 mm ZB-53 (auparavant désignées vz. 37) et pièces antiaériennes quadruples de 12,7 mm M53. Les besoins sont considérables d'autant que s'organise la nouvelle armée depuis janvier 1959. Le 09 août est dissoute l'armée de Batista, remplacée par les Fuerzas Armadas Revolucionarias (FAR) qui compteront bientôt 32 000 hommes. S'ajoutent la Policía Nacional Revolucionaria (PNR ; quasiment une police militaire) de 9 000 hommes et en octobre 1959, une milice populaire – la Milicia Nacional Revolucionaria (MNR) - de plus de 200 000 hommes ! Nombre de bataillons de la MNR sont dotés d'un armement hétéroclite où se mélangent fusils à répétition M1903 Springfield et fusils semi-automatiques M52. Il faut donc songer à la standardisation au sein d'une même unité et donc, des rééquipements pas toujours heureux3.

   Mais le principal souci réside dans l'entraînement insuffisant qu'accentuent les purges dans les rangs des militaires de l'ex-GOC. Pour palier ce problème, des mesures ont été prises. Dès les premières semaines de 1960, des Cubains se rendent en Tchécoslovaquie, via des vols commerciaux, pour y apprendre le fonctionnement des T-34/85 et SU-100. Leur tâche n'est pas des plus aisés : aucun ne parle le Tchèque et plusieurs, notamment parmi les membres des futurs équipages de SU-100, ne savent ni lire, ni écrire ! Courant 1960, ces « étudiants » sont une centaine : aviateurs, artilleurs et bien entendu des tankistes. En août, leur nombre s'élève à environ 150.

   A Cuba, une école des chars est créée à Managua, non loin de la Havane. Les équipages s'y familiarisent tout d'abord avec les Sherman, aidés par quelques rescapés des purges. Les meilleurs éléments sont ensuite sélectionnés pour entamer les cours de formation sur les T-34/85 et SU-100 attendus avec impatience. Enthousiastes, vingt-cinq hommes se lancent dans l'aventure. Bien que rustiques et dépassés au début des années 1960, les nouveaux blindés représentent un bond en avant considérable par rapport aux vieux Sherman à bout de souffle. En février 1961, l'organisation des premières unités s'achève. Elles sont aussitôt dispersées en différents points considérés comme menacés : une compagnie à Isla de Pinos4, une dans l'Oriente et une à Pinar del Río. Dans la foulée sont entamées les deuxième et troisième sessions de formation destinées à trois nouvelles compagnies (deux de T-34/85 et une de SU-100). Lorsque survient l'invasion de la Brigade de Asalta 2506, leur préparation est loin d'être terminée. 

 
1 Président nicaraguayen.
2 Grâce au défilé du deuxième anniversaire de la Révolution cubaine.
3 Nombre de miliciens, en particulier ceux qui se sont battus dans l'Escambray contre les guérillas anti-castristes, sont mécontents de devoir rendre leur FAL (désormais réservé à l'armée régulière) remplacé par un M52 généralement peu apprécié.
4 Aujourd'hui Isla de la Juventud.

jeudi 21 mai 2015

Revue de détails : ORGANISATION TACTIQUE ET METHODES DE COMBAT DE L'ETAT ISLAMIQUE





NB : une mise à jour du document (mars 2016) est accessible ici.

Par le biais d'observations, de témoignages, de documents jihadistes ou d'articles de presse, ce travail de recherche constitue une synthèse commentée de ce qu'est militairement l'Etat Islamique, à savoir, l'organisation tactique et les méthodes de combat des unités du "califat".

Ledit document est visible ci-dessous et également accessible ici.


mercredi 8 avril 2015

LOI RENSEIGNEMENT : FAUSSEMENT LIBERTICIDE ET VRAIMENT "RENSEIGNEMENTICIDE" ?






Décrié voire moqué, le texte issu1 du projet de loi relatif au renseignement se singularise moins par son contenu que par le manque de conviction de ses partisans à le défendre. Stagne un brouillard qui favorise la crainte bien légitime d'une loi qui serait liberticide. Le dissiper demanderait une communication claire des partisans de ce texte. Il s'agirait d'exposer franchement mais sans simplisme pourquoi ce dispositif est nécessaire tout en détaillant les mesures garantissant nos libertés les plus élémentaires. Pourtant, en dehors de quelques murmures de soutien, il a fallu attendre plusieurs jours afin que Jean-Jacques Urvoas ne monte enfin – maladroitement2 - au créneau. Deux raisons expliquent ce délai finalement suivi d'une réaction pataude. La première tient à la traditionnelle opacité non-discriminée des services de renseignement (SR) français. La seconde porte sur des lacunes technologiques et sur des lacunes en culture du renseignement. Pour autant, la visibilité de ses détracteurs signifie-t-elle que cette loi est mauvaise et potentiellement dangereuse pour les libertés individuelles ?


En dépit des assertions, une loi avec des atouts

Aristarque du renseignement, le général Gomart évoque les atouts du projet de loi lors d'une audition du 25 mars 2015. Chef de la Direction du Renseignement Militaire (DRM), il a commandé le 13ème Régiment de Dragons Parachutistes (13ème RDP) puis le Commandement des Opérations Spéciales (COS). L'officier connaît donc le terrain et la primauté du facteur humain. Il l'exprime d'ailleurs fort adroitement, attirant l'attention sur l'insuffisance des moyens humains de la DRM. Ce qui ne l'empêche pas de plaider en faveur de la loi : « Pour la DRM, il s'agit d'un projet de loi complet et cohérent qui respecte un équilibre entre les nécessités opérationnelles des services et un contrôle indispensable pour la garantie des libertés publiques. Il assoit aussi la légitimité de l'action des services. Ce projet complète le dispositif existant sans remettre en cause les capacités prévues par les dispositifs législatifs existants. » Propos qu'il complète ajoutant que « Le dispositif prévu par ce projet, qui apparaît comme plus souple que celui en vigueur pour les interceptions de sécurité, présente cependant de solides garanties. [en matière de libertés] ». Enfin il fait valoir que les dispositions « (…) constituent un complément utile au dispositif existant qui vise à garantir l'anonymat essentiel des agents [dont les exploitants] ».

Traduisons et résumons l'audition du général en trois points :
  • 1) La loi vient donner un cadre législatif à ce qui se pratique déjà (« couvrant » ainsi des exploitants qui, de manière inique se retrouvent aux limites de la légalité en s'efforçant de faire au mieux leur travail). Elle protège donc les agents. C'est une bonne chose.
  • 2) La loi donne plus de souplesse pour faire face à des périls en permanente évolution qui, eux, n'attendent pas l'autorisation d'un juge pour exister. Les nouvelles technologies induisent une situation aberrante : l'information va plus vite que l'actualité ! La souplesse est encore une bonne chose.
  • 3) Mais la loi ne constitue pas la panacée et ne saurait s'affranchir de moyens humains qui font dramatiquement défaut. C'est beaucoup plus embêtant.
Au bilan, cette loi a de la valeur. Mais l'emballage dans lequel elle est « vendue » est pauvrement conçu, posé en vrac au milieu d'autres boites, et sans la notice.


Gavroche et Vidocq

Alors que la communication gouvernementale est peu satisfaisante, les opposants au texte se sont rassemblés. Gavroche et Vidocq d'Internet manifestent dans les rues étroites des réseaux sociaux que pavent les tweets. Les uns fulminent des atteintes aux libertés individuelles, les autres ruminent du gommage de la dimension humaine inhérente au renseignement. Pour les Gavroche, l'esprit de contestation est tout aussi traditionnel que celui d'opacité au sein des SR. En conséquence de quoi, certains renâclent à admettre que si une partie du renseignement se glane via des sources ouvertes, une autre partie est obtenue clandestinement. Qui dit renseignement étatique dit collecte clandestine. Et qui dit dit collecte clandestine dit action intrusive...

Paradoxalement, ce truisme fait généralement bondir les Gavroche. Pourtant, le journalisme d'investigation intelligent ne pose quant à lui aucun problème. Il est même considéré – à juste titre – comme un indicateur de la bonne santé démocratique de nos sociétés. Pas un Gavroche ne s'offusque de voir les secrets d’État dévoilés. Cette contradiction est en soit surprenante. En somme, la vie privée du citoyen (surtout celle du Gavroche) devrait être un coffre-fort. A contrario, les secrets de l'Etat ne devraient être contenus que dans une passoire... Ainsi que le souligne le général Gomart, cette loi participe à la protection des agents. Ne devrait-on pas s'en féliciter ? Quant à la surveillance indiscrète, s'il est compréhensible qu'elle déplaise, elle est nécessaire à la sécurité nationale et donc à notre sécurité à tous.

L'association La Quadrature du Net a décortiqué le projet de loi3 en critiquant différents points et en proposant des amendements... L'auteur de ces lignes est en désaccord avec plusieurs demandes (sur l'abrogation du motif « intérêts économiques et scientifiques essentiels », sur la limite de surveillance de l'entourage des personnes visées ou encore sur la renonciation de l'extension de la durée d'exploitation des données de connexions). Cependant, il convient de noter que les Gavroche de la Quadrature du Net ne contestent pas l'utilité d'une loi idoine4 pour les SR du moment que le texte est « profondément revu ». Même sans partager systématiquement le point de vue, il est évident que la démarche est citoyenne. D'ailleurs, le compendium sur le projet de loi est générateur de réflexion et beaucoup d'arguments avancés ne sont pas sans fondement. Ainsi en est-il du motif de « violence collective » dangereusement abscons ou des interrogations quant à la surveillance massive.


Surveillance de masse et données collectées

Afin de dénicher celui qui préparera un attentat au milieu d'une multitude d'individus retweetant par exemple les communiqués de l'EI, l'idée d'avoir une vision panoramique sur la multitude en question, puis d'affiner l'observation afin de scruter ensuite – par recoupements – ceux qui scintillent le plus n'est pas absurde. Le Monde écrit : « En creux, l'argument du gouvernement est simple : quelle que soit la portée de cette boite noire, c'est à dire la quantité de données qu'elle va collecter et analyser, il ne s'agit pas de surveillance massive puisque seules les données repérées par ordinateur feront l'objet d'une analyse humaine, soumise à l'aval et au contrôle de la CNCTR. »5 puis « Toutes les données sont collectées, mais seule une portion est exploitée par les analystes. » Ce raisonnement reprend celui qui prévaut aux États-Unis, à savoir qu'une donnée « (…) devrait être considérée collectée seulement quand elle aura été reçue pour utilisation [exploitation] par un employé »6. Il s'agirait donc bien d'observer un flux massif de données. Mais dans ce flux observé ne serait scrutée qu'une quantité ciblée. Si elle peut agacer, la subtilité tient néanmoins la route.


Premier obstacle : de la (mauvaise) définition de la menace

A condition de plus de clarté sur les « boites noires » et leurs algorithmes (notamment par rapport aux libertés), l'idée pourrait donc être bonne. Cependant, elle se fracasse contre trois obstacles successifs. Plus généralement, c'est toute la loi qui voit sa valeur s'éparpiller contre ces obstacles. Tout d'abord se révèle le manque de clarté quant aux cibles, comme le constate le Conseil National du Numérique (CNN) : « (…) Outre la prévention du terrorisme et les intérêts de l'intelligence économique, la surveillance est désormais justifiée par la 'prévention des violences collectives' ou encore 'la défense des intérêts de la politique étrangère', deux champs dont les contours flous ne permettent pas de définir avec rigueur le champ d'intervention légal du renseignement. »7

Flou qui lui même fait écho au manque de discernement quant à l'une des menaces principales du moment : le jihadisme. Entre la volonté de ne pas stigmatiser et la réflexion menée à partir de travaux notoirement indigents, la perception de la menace ne peut qu'être biaisée. Prévaut ainsi que la radicalisation qui conduirait au terrorisme8 surviendrait exclusivement avec Internet dans une logique « d'embrigadement sectaire » notamment via les jeux vidéos ! Dans la même veine, l'idée que les mosquées seraient toutes des lieux de radicalisation ne vaut pas mieux.

Ces deux postulats claudiquant9 deviennent carrément paraplégiques à l'aulne du terrain. Les événements de Lunel10 ou la lutte dans l'ombre que mènent les islamistes radicaux11 pour le contrôle des mosquées (et de leurs abords)12 témoignent que la radicalisation ne s'est pas simplement déplacée sur Internet, tandis que des imams s'efforcent de résister à ces tentatives de parasitage. Quant aux cas particuliers, bien que surmédiatisés13, ils ne devraient pas devenir l'unique grille de lecture. Quoi qu'il en soit, la radicalisation sur Internet est un épiphénomène. L'ériger en phénomène relève d'une logique de marketing, à savoir susciter un besoin prioritaire qui s'inscrit dans une autre logique, plus vaste, celle de la politique.


Deuxième obstacle : quel coût et quels recrutements pour quels résultats ?

Le second écueil est d'ordre structurel. Au coût d'implémentation technique14 va devoir s'ajouter celui des exploitants. Il ne s'agira pas juste d'investir dans la mise en place de capteurs variés. Comment imaginer que les effectifs actuels suffiront à traiter les « données collectées » si le nombre de ces dernières croît sensiblement ? En effet, celui qui recevra l'information collectée n'est que le maillon d'une chaîne qui implique évaluation, collation et analyse15. Même la toute puissante NSA a été et est confrontée à ce problème sans solution16. Difficile de croire que la France fera mieux sans organisme dédié mais uniquement avec des structures intégrées...

D'autant plus difficile si l'on s'en réfère aux propos du général Gomart : « (…) Nous souffrons pour la catégorie du personnel militaire, de lacunes dans la réalisation de nos effectifs de personnel de spécialités rares, notamment les interprétateurs images et les linguistes. » puis un peu plus tard « (…) Nous avons un besoin criant d'effectifs, au risque d'être asphyxiés et de ne plus répondre correctement aux sollicitations. (…) Nous faisons face à un manque chronique de personnel dans des spécialités importantes comme les interprétateurs photos et les linguistes. Les enjeux que je vous ai décrits militent pour un renforcement de nos effectifs. » Il est à supposer que cette situation n'est pas propre à la DRM.

Pour mettre en perspective, mentionnons qu'en 2012, le budget de la NSA était de plus de dix milliards de dollars et que l'organisme rassemblait alors environ 36 000 employés. Soit presque trois fois plus que l'ensemble de la communauté du renseignement français à la même époque (13 000 employés) ! Rapportée à la population française, la mise en œuvre de capteurs dans l'esprit de ceux utilisés par la NSA, impliquerait de disposer d'au moins 7 200 exploitants divers ne se consacrant qu'à cette tâche et qui de toute manière ne seraient pas assez nombreux pour obtenir des résultats. Si la loi française ne prévoit pas de dispositifs aussi ambitieux que ceux de la NSA, il n'en reste pas moins que pour obtenir des bénéfices, il faudrait embaucher beaucoup de personnel.


Troisième obstacle : humains contre technocrates

Le renseignement électronique ne constitue pas la panacée. Aussi efficient soit-il, il ne prémunira jamais l'Hexagone de l'espionnage industriel ou d'un attentat islamiste, d'extrême-gauche ou d'extrême-droite. Internet et plus généralement les moyens de communication électronique contemporains ne sont qu'un vecteur utilisé par des causes ou idéologies17 variées. Aussi importe-t-il de pouvoir opérer directement face à ceux qui recourent à ces vecteurs. Les capteurs pour les repérer ne sont eux aussi que des outils, mis en œuvre dans ce qui devrait-être en principe une synergie d'actions et de réflexions. Ils ne valent que si deux conditions sont réunies : d'une part du personnel compétent pour interpréter, traduire et analyser les données collectées. D'autre part, des agents de terrain indispensables pour obtenir du renseignement d'origine humaine (ROHUM), aussi bien sur notre sol qu'à l'étranger.

Cependant, le ROHUM est par essence... humain. Caractéristique antinomique avec l'esprit technocratique. L'humain est par nature nébuleux, difficilement quantifiable. Le risque d'erreur d'appréciation est toujours présent. Par ailleurs, pour fonctionner, le ROHUM exige de s'appuyer sur des ressorts considérés comme peu reluisants (chantage, coercition plus ou moins soft, mensonge, manipulation...). Peu reluisants et potentiellement toxiques pour des carrières dans la fonction publique ou la politique. Dès lors, la tentation du « tout technique » s'impose en solution idéale. Elle aseptise le risque hors statistique tout en affichant que des décisions sont prises.

Le tout technique rend les choses plus faciles pour une majorité de fonctionnaires du renseignement davantage formés au droit et au management qu'au renseignement ou au cœur du métier. « Si les spécialistes du renseignement s'accordent pour dire que les services ont toujours besoin de plus d'analystes, de traducteurs et d'informaticiens contractuels en plus des policiers, la prochaine vague de recrutements laisse peu de doutes : la plupart des nouveaux entrants, qui viendront grossir les rangs d'une communauté aujourd'hui forte de 13 000 membres, auront peu de connaissances préalables du renseignement et de l'antiterrorisme » est-il judicieusement écrit dans un article de Slate18. Quelques mois plus tôt, Nicolas Kandel évoquait ce problème dans une recension de l'ouvrage Pour une école française du renseignement19, « Il est urgent que le monde du renseignement et celui de l'université fassent chacun un pas l'un vers l'autre. »20


Au bilan, la France ne peut se passer d'une loi sur le renseignement technique dans un contexte d'évolution permanente de la technologie. Elle n'est certainement pas aussi mauvaise qu'on l'affirme. Cependant, les craintes des Gavroche, légitimes mais non justifiées, cristallisent l'attention, estompant la véritable défaillance de la loi en question21. Défaillance qui réside dans une gestation menée en dehors d'une stratégie globale cohérente. Incohérence que démontrent par exemple les décisions et contre-décisions sur la réduction des effectifs des forces armées alors que tous les spécialistes tiraient la sonnette d'alarme, ou encore l'absence d'imagination au sujet du renseignement pénitentiaire. Cette loi place en P2 ce qui devrait être en P1, à savoir définir précisément les menaces. Quant à la P2, la dimension humaine du renseignement, elle est catapultée en P3 et la loi sur le renseignement technique est couronnée P1... Pour rester dans la métaphore désormais en vogue, c'est une chose que de vouloir pêcher en haute mer. Mais il ne suffit pas d'écouter le bulletin de la météo-marine pour naviguer. Il faut un équipage, connaître celui-ci et connaître la mer et le poisson. Or, cette loi fait de l'écoute du bulletin-météo - dans une langue à peine comprise - la condition essentielle qui pallie les insuffisances d'un équipage dont une partie n'a jamais mis le pied sur un bateau... 



4 La première version de ce billet manquait de nuance à ce propos.
8 Jihad et terrorisme étant allégrement confondus comme synonymes plutôt que comme deux notions distinctes.
9 Voir l'affaire du réseau de Hofstad et les commentaires de Marc Sageman sur la radicalisation, ici : http://conops-mil.blogspot.fr/2015/03/les-femmes-et-le-jihad.html
11 Tous courants confondus.
15 Encyclopédie du renseignement et des services secrets, Jacques Baud, Lavauzelle 2002.
17 Ce qui renvoie à la nécessité impérieuse de définir précisément, sans hypocrisie, un spectre de menaces, aussi multiformes soient-elles.
19 Ouvrage collectif sous la direction de Gérald Arboit, Ellipses Marketting 2014.
21 La loi sur sur le délit d'incitation à l'anorexie est autrement plus effrayant quant à ce qui est liberticide : http://tempsreel.nouvelobs.com/les-internets/20150403.OBS6405/on-dit-lutter-contre-l-anorexie-mais-on-lutte-contre-les-malades.html

vendredi 27 mars 2015

ATLAS DU CHAR DE COMBAT







  L'objectif n'était pas facile à atteindre et pourtant, la mission est brillamment accomplie ! Le hors-série numéro 19 de TNT, Atlas du char de combat1 réussit à présenter en 111 pages la majorité des nations constructrices de chars de combat depuis la Guerre Froide jusqu'à aujourd'hui, ainsi que les engins conçus et fabriqués par lesdites nations. Quelques pays et leur production sont absents (Corée du Nord, ex-Yougoslavie, Egypte, Roumanie, Ukraine) mais il s'agit à l'évidence d'un choix et non d'une lacune. Choix dont la pertinence se vérifie d'ailleurs au fil des pages. Pour chaque pays traité, une mise en perspective est soigneusement posée, donnant à comprendre pourquoi telle option technique a été préférée à telle autre, les enjeux de développement (et parfois les abandons de projet) sur fond de tensions géopolitiques locales ou internationales, de contraintes économiques et balbutiements d'industries naissantes, de priorités doctrinales, etc... Vingt et un Etats sont ainsi présentés au travers leurs MBT et l'évolution de ceux-ci. Citons notamment l'Afrique du Sud, généralement oubliée2, l'Argentine, le Brésil, la Chine, mais aussi l'Iran3, Israël, le Japon, le Pakistan ou encore la Turquie4. En Europe, l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne apparaissent évidemment, mais aussi l'Espagne, l'Italie de même que la Suisse au sujet desquels il est intéressant d'apprendre5.

  Au bilan, l'auteur réalise une intelligente histoire des chars de combat et de leur évolution technique dans la Guerre Froide et la période qui s'ensuit, jusqu'à nos jours, sur tous les continents. Le contenu est riche et la lecture fluide. J'en recommande la lecture à quiconque s'intéresse à la Guerre Froide, aux conflits actuels et bien sûr... aux chars de combat !


2 A l'exception notable du récent Tanks : 100 years of evolution de Richard Ogorkiewicz, Osprey Publishing 2015.
3 Point de situation sur les chars iraniens bien utile à l'heure où la « Perse contemporaine » est plus ou moins directement impliquée dans nombre de conflits de la région.
4 Idem que pour l'Iran.
5 Tout spécialement pour ceux qui pratiquent encore des wargames-papiers (ne serait-ce que via Vassal, Cyberboard, etc) consacrés à la Guerre Froide ou post-Guerre Froide, pour ceux qui engagent de temps autres leurs escadrons de chars dans SPMBT.

mardi 24 mars 2015

LES FEMMES ET LE JIHAD


Après avoir été défait par Barak, le général sharadane Sisera fuit chez ceux qu'il croit être ses alliés contre Israël. Yael l'accueille, lui offre du lait et accepte de le cacher pour... l'assassiner avec l'un des piquets de sa tente. A défaut d'être spécifiquement religieux, le meurtre de Sisera par Yael peut être considéré comme l'équivalent d'un attentat politique. L’œuvre est d'autant plus intéressante qu'elle est réalisée en 1620 par Artemisia Gentileschi (1593-1652, née à Rome), une des rares femmes peintre de son temps, de l'école caravagesque. Selon les hypothèses, le visage de Sisera serait celui du Caravage ou de son précepteur, Agostino Tassi qui violera Artemisia. La détermination, le fanatisme, l'adhésion à une idéologie (politique ou religieuse) ne sont pas l'apanage des hommes.
Dzhennet Abdurakhmanova et son mari, Umalat Magomedov. Magomedov est tué en décembre 2009, dans le Caucase. Abdurakhmanova est une des deux terroristes à se faire exploser dans le métro moscovite le 29 mars 2010 (Photo : réseaux sociaux).



 Note : le document est accessible ici (lecture plus aisée en particulier pour les notes de bas de page).



« Cependant la résistance extraordinaire de Jotapat ayant relevé le cœur de ceux de Jaffa, qui en est proche, Vespasien y envoya Trajan, qui commandait la dixième légion avec deux mille hommes de pied et mille chevaux. Il trouva que la place était extrêmement forte, non-seulement par son assiette, mais parce que, outre ses autres grandes fortifications, elle était entourée d'une double enceinte de murailles, et les habitants étaient même assez hardis pour venir à sa rencontre. Le combat s'engagea ; mais après une légère résistance, Trajan les mit en fuite. Il les poursuivit si vivement qu'il entra pêle-mêle avec eux dans la première des deux enceintes. (…) De douze mille qu'ils étaient il ne s'en sauva pas un seul. Dans la créance qu'eut alors Trajan que la ville était dépourvue de défenseurs, et que quand même il y en resterait un nombre considérable, la peur leur aurait tellement glacé le cœur qu'ils n'auraient pas la hardiesse de résister davantage. Les Galiléens, après une légère résistance, abandonnèrent les murailles [la deuxième enceinte], et Tite1, suivi des siens, sauta en bas et entra dans la place. Il s'engagea alors dedans la ville un grand combat. Les plus braves des habitants, rangés dans des rues étroites, faisaient des sorties sur les Romains, et les femmes jetaient du haut des maisons tout ce qu'elles trouvaient de propre pour se défendre. Cela continua de la sorte durant six heures ; mais enfin ceux qui pouvaient résister ayant été tués, le reste du peuple, tant jeunes que vieux, furent égorgés dans leurs maisons et dans les rues, sans épargner nul de ceux que leur sexe rendait capables de porter les armes. »2

Nous sommes alors en juin 67 après J.C. Rome affronte différentes factions juives qui s'opposent à son autorité3, avec comme « meneurs », les zélotes et leurs alliés sicaires. Zélotes et sicaires constituent les lointaines aïeules de ce que sont respectivement, aujourd'hui, les organisations insurrectionnelles et les groupes terroristes qui se battent au nom d'une idéologie religio-politique4. Et si les femmes qui affrontent à mort les légionnaires romains du haut des terrasses de leurs habitations ne peuvent être directement affiliées aux zélotes, elles luttent dans une effroyable guerre initiée par ses derniers. Par ailleurs, même si à la connaissance de l'auteur de ces lignes nulle autre mention n'est faite au sujet des femmes dans la Grande Révolte5, il est permis d'imaginer qu'elles apportent leur concours aux activités des zélotes et surtout aux actions terroristes des sicaires. L'importance du soutien moral qu'elles apportent à leur époux et fils fait également guère de doute, comme l'illustre en partie le suicide collectif à Massada, en 74 : combattants zélotes, mais aussi la plupart des femmes et enfants. Au fil des siècles, la participation directe6 des femmes aux activités insurrectionnelles et de terrorisme s'affirme, jusqu'à aujourd'hui tandis que leur participation indirecte reste une constante dans l'histoire de la « petite guerre »7. Ce constat vaut également au sujet du jihad, avec des femmes bien plus actives qu'on ne le croit.


Qu'est-ce que le jihad ? Évolution du concept, règles et subtilités de contournement

Tenter de cerner le concept de jihad dans toute sa complexité historique, spirituelle, sociale et militaire dépasse largement le cadre de cet essai. Il convient néanmoins de donner au néophyte un aperçu honnête dudit concept. Ses acceptions et ses règles actuelles résultent d'un long cheminement qui débute durant la période pré-islamique. Il s'agissait alors de guerres entre les tribus avec pour objectif et condition majeurs la capture d'un précieux butin et l'économie du sang8 (guerres narrées dans Les jours des Arabes9) puis des batailles menées par Mahomet afin de s'imposer religieusement et politiquement sur un territoire. Mohammed Ibn al-Hassan al-Shaybani (749 ou 750 à 805) est le premier jurisconsulte à légiférer quant aux pratiques guerrières, dans La loi islamique des nations10. Il sera suivi d'autres lettrés de l'Islam qui, à leur tour, réfléchiront aux règles des conflits armés qui ne manquent pas de survenir, ponctués de victoires, conquêtes et défaites.

La naissance puis le développement du mouvement salafiyya à la fin du XIXème et dans la première moitié du XXème Siècle, prônant une religion rénovée (plutôt que modernisée) favorise la prévalence du jihad de l'âme (jihad majeur11) sur celui du sabre (jihad mineur), distinction clairement établie au XIème siècle par al-Khatib al-Baghdadi. A savoir, est alors privilégié12 le sens « intérieur13 » sur le sens « extérieur14 », le combat étant avant tout une lutte de la volonté contre soi-même, un effort accompli sur le chemin de Dieu. Selon cette interprétation, la notion de jihad dans le Coran et la Sunna ne serait donc que pacifique15. A la fin des années 1940, cette prévalence est rejetée par un courant plus vindicatif que représentent Hassan al-Banna et surtout, Sayyid Qutb. Ce dernier préconise l'application stricte de la charia en recourant sans hésiter au jihad mineur pour l'imposer d'une manière offensive16. Les jihadistes salafistes qui prennent leurs marques durant la guerre d'Afghanistan, en Égypte, puis en Bosnie ou dans le Caucase s'inscrivent dans la lignée de ce courant jusqu'à l’État Islamique aujourd'hui. Si des divergences considérables, à l'instar de celles qui président à la guerre entre l'EI et al-Qaïda Central (AQC) existent, elles sont doctrinales plutôt que dogmatiques17. La jurisprudence ou loi (fiqh) islamique de la guerre est à l'image des perceptions dans le temps de la notion de jihad : elle se transforme en fonction de l'état d'esprit propre aux figures politiques islamistes et à leurs ambitions, en fonction de l'état d'esprit des jurisconsultes d'une époque donnée18, en fonction des contextes géopolitiques (situation dans le monde, ressources à disposition, avantages géographiques, mais aussi de l'ennemi combattu) et des contextes sociétaux, en fonction des avancées de la technologie (qui influent sur la mobilité, la létalité des armes et de fait, qui modifient stratégie et tactiques)... Transformations de la loi islamique de la guerre qui repose sur la base de la charia dont l'interprétation est elle aussi susceptible de varier selon les époques19, tout en reposant sur les intangibles Coran et Sunna. Par le biais de subtilités dans l'interprétation de situations données vis-à-vis de règles précises, cette jurisprudence établit donc d'autres règles idoines.

Il est parfois avancé qu'un individu ne peut « déclarer » le jihad, que cette décision appartient exclusivement à un État. Or, ce postulat ne vaut que par ceux qui l'adoptent et il ne constitue assurément pas une règle inscrite sans la moindre ambiguïté dans le Coran ou la Sunna, autorisant de fait toutes les interprétations. En témoignent les écrits de Taqi al-Din Ahmed Ibn Taymiyya (1263-1328) appelant à la guerre contre les Mongols après 1300 : « La louange à Dieu, le Seigneur des mondes, répondit [Ibn Taymiyya]. Oui il faut combattre ces gens [les Mongols] en vertu du Livre de Dieu, de la Tradition (sunna) de Son Envoyé et de l'accord des imams20 des Musulmans. Ceci repose sur deux fondements : l'un la connaissance de ce que Dieu statue à propos de leurs pareils. (…) Et de même s'ils s'abstiennent d'ordonner le convenable et de prohiber le détestable, ainsi que de lutter (jihad) contre les mécréants jusqu'à ce qu'ils se soumettent ou versent la capitation de la main en étant petits. »21 En témoigne encore le jihad de Muhammad Ahmad ben Abdallah (1844-1885) qui s'autoproclame Mahdi (et calife) non sans rappeler Abou Bakr al-Baghdadi22, infligeant une lourde défaite à l'Empire britannique de l'ère victorienne en s'emparant de Khartoum (1885). En témoigne aussi le jihad d'Omar al-Mokhtar (1862-1931) contre les Italiens, en Libye...

Autre exemple : en théorie est-il interdit de tuer les non-combattants. Le cheikh Yousouf al-Qaradhaoui, ouléma23 des Frères Musulmans, membre du Conseil Européen pour la Fatwa et la Recherche (CEFR)24, se prononce à ce sujet en 1997, expliquant : « La société israélienne est militariste de nature. Tous les hommes et les femmes servent dans l'armée et peuvent être mobilisés à n'importe quel moment. D'un autre côté, si un enfant ou une personne âgée est tuée dans une telle opération [suicide], elle ne l'est pas nécessairement par dessein, mais par erreur, et comme le résultat d'une nécessité militaire. La nécessité justifie l'interdit. »25. En 1998, Ben Laden, un des principaux responsables du Front Islamique Mondial pour le Jihad contre les Juifs et les Croisés joue lui aussi de subtilités en déclarant : « (…) qui tuent-ils en Palestine ? Ils tuent des enfants. Pas simplement des civils, mais aussi des enfants. (…) Avec l'aide de Dieu, la cible ou l'ennemi des musulmans est chaque homme américain qui nous combat directement ou qui paie des taxes. »26

La problématique des femmes et des enfants ainsi que des personnes âgées (qu'ils soient musulmans ou non musulmans), quintessence des non-combattants27 s'inscrit en tête des polémiques entre les jihadistes contemporains et leurs détracteurs. Le Coran interdit strictement de les tuer. De fait, a priori, ils ne devraient en aucun cas être la cible d'actions violentes de la part de ceux qui disent lutter « sur le chemin de Dieu ». Les jurisconsultes Hamid al-Ghazali (1058 à 1111) puis d'Ibn Taymiyya réfléchissent28, en s'appuyant sur les textes sacrés considérés sous le prisme des contingences de l'époque. Ils déterminent que la mort de femmes et d'enfants est admissible lorsque celle-ci n'est pas délibérée, mais la résultante d'une action pour combattre les ennemis de l'Islam. En d'autres termes, ils créent la notion de dommages collatéraux lorsque sont utilisés des boucliers humains, le tatarrus. Aujourd'hui, cette notion est devenue un « fourre-tout » jihadiste, permettant de légitimer facilement les moindres exactions29.


Le terrorisme n'est pas que le jihad mineur et le jihad mineur n'est pas que terroriste

Pour conclure sur le caractère évolutif du concept de jihad et de ses règles, abordons la notion de terrorisme. Trop souvent la méthode est confondue avec la cause. Or, le terrorisme n'est pas une cause mais bel et bien une méthode. Par ailleurs, le jihad ne se résume pas au terrorisme30. Il peut englober différentes autres méthodes : conventionnelles (avec l'utilisation de blindés, d'artillerie, de combattants dans le cadre d'opérations classiques menées en recourant à des tactiques tout aussi classiques), de guérilla, hybrides (mélangeant des méthodes conventionnelles, de guérilla et accessoirement de terrorisme). Pléthore de définitions du terrorisme existent. La meilleure m'apparaît être celle de Jacques Baud, ex-officier de renseignement suisse, expliquant que le terrorisme « (…) n'est ni une idéologie, ni un objectif politique, ni une fatalité. C'est une méthode de combat. Une méthode que l'on peut réprouver, et dont la légitimité se trouve davantage dans les objectifs politiques que dans les objectifs opérationnels. » Définition que je décline ainsi : le terrorisme est une méthode de combat au service d'une cause morale31, avec des objectifs civils ou militaires32, s'appuyant sur la déception et menée avec des moyens d'action civils n'excluant pas des participations paramilitaires ou militaires33.

Pour bien illustrer l'erreur malheureusement prégnante qui consiste à ne pas distinguer le jihad mineur du terrorisme, faisons une comparaison triviale. Une commode est un meuble à tiroirs. Imaginons cette commode avec de nombreux tiroirs. Dans notre comparaison, la commode c'est le jihad, un des tiroirs étant le terrorisme. Va-t-on appeler la commode « tiroir » simplement par ce que l'un d'eux est constitutif du meuble ? Évidemment non. De fait, le terrorisme est au jihad ce que le tiroir est à la commode : la partie d'un tout.


Mise en perspective : les femmes et le terrorisme dans l'Histoire

En tant que méthode de combat, le terrorisme est donc une activité humaine. A ce titre, elle concerne autant les hommes que les femmes. Rien d'étonnant donc à ce qu'elles prennent part directement aux activités de terrorisme moderne, à commencer par les actions des anarchistes en Russie tsariste avant la première guerre mondiale. En France, Louise Michel34 s'impose en chantre de ce mouvement et de ses méthodes d'actions : « Mais regardez donc ce qui se passe en Russie ; regardez le grand parti nihiliste, voyez ses membres qui savent si hardiment et si glorieusement mourir ! Que ne faites-vous comme eux ? Manque-t-il donc des pioches pour creuser des souterrains, de dynamite pour faire sauter Paris, de pétrole pour tout incendier ? Imitez les nihilistes, et je serai à votre tête ; alors seulement nous pourrons la conquérir ; sur les débris d'une société pourrie qui craque de toutes parts et dont tout bon citoyen doit se débarrasser par le fer et le feu, nous établirons le nouveau monde social. »35 En 1918, Fanny Kaplan tente d'assassiner Lénine. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, les femmes participent directement et indirectement à la résistance contre les forces de l'Axe et leurs alliés dans le monde entier : de nos contrées occidentales à l'Asie en passant par les pays de l'est (URSS, Pologne, Yougoslavie...). Après la Seconde Guerre Mondiale, elles sont en action en Palestine au sein des groupes juifs qui cherchent à provoquer le départ des Britanniques (1945-1947) et l'avènement de l’État d'Israël, durant la guerre civile grecque (1946-1949), à Chypre (1955-1960) et bien entendu lors de la guerre d'Algérie où les exemples ne manquent pas (Djamila Bouhired pour ne citer qu'elle36). Un des premiers détournements d'avion37 orchestré par une organisation palestinienne, le 29 août 1969, l'est par une femme qui deviendra une figure emblématique du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) : Leila Khaled.

Les mouvements d'extrême-gauche qui sévissent en Europe durant les années 1970 et 1980 voient une forte proportion de femmes opérer en leur sein. Elles occupent des fonctions importantes dans des groupes tels qu'Action Directe en France (Nathalie Ménigon), les Cellules Révolutionnaires38 (Magdalena Kopp39) ou encore la Fraction Armée Rouge en Allemagne (Ulrike Meinhof), l'Armée Rouge Japonaise qui s'implante au Moyen Orient (que dirige Fusako Shigenobu), l'Armée de Libération Symbionaise (Patricia Hearst) ou La Famille40 (Patricia Krenwinkel et Susan Atkins) aux États-Unis... En Italie, sur environ 600 membres que comptent les Brigades Rouges, 30 % sont des femmes et le pourcentage de celles qui exercent des responsabilités est encore plus grand41. Enfin, même si les femmes sont moins représentées dans les groupes terroristes (ou potentiellement terroristes) d'extrême-droite, elles n'en sont pas absentes, par exemple Aryan Nations aux États-Unis (13 % de femmes42). Si le Ku Klux Klan (KKK) ne peut être qualifié stricto sensu d'organisation terroriste, ses cellules locales ont maintes fois eu recours aux actions terroristes. L'historienne Christine Kleinegger évalue le nombre de femmes appartenant au KKK dans les années 1920 à environ 500 00043 ! Dans un article du Los Angeles Times du 29 novembre 200544, Terror's stealth weapon women, Mia Bloom45 estime que 34 % des attaques terroristes menées entre 1985 et 2006 l'ont été par des femmes. Un autre exemple illustre l'ampleur de ces participations directes : selon l'autorité palestinienne46, de 2000 à 2008, 95 femmes47 sont engagées lors d'actions contre Israël.


Les attentats-suicides perpétrés par des femmes de groupes séculiers

Actualité oblige, si l'on évoque aujourd'hui les attentats-suicides commis par des femmes48 voire des fillettes sous l'égide de groupes jihadistes, l'on oublie que la première action de ce type que mène une femme est lancée par un groupe séculier. Le 09 avril 1985, âgée de 16 ans, Sana Mehaidli fait exploser sa voiture contre un convoi israélien au Liban. Elle appartient au Parti Social Nationaliste Syrien, organisation nationaliste mâtinée d'extrême-gauche, que soutient Damas via ses services de renseignement. Celle qui sera ensuite surnommée « la fiancée du sud » effectue cette attaque par « amour de son peuple et de son pays ». Plusieurs autres opérations suicides suivront, à l'instar de Loula Aboud, communiste, le 21 avril 1985. Durant la guerre du Liban (1982 à 2000), neuf femmes meurent ainsi dans des attaques-suicides que revendiquent ensuite des groupes séculiers ; jamais Dieu n'est mentionné. A noter que le laïque Hafez el-Assad (père de Bachar) rendra hommage à Sana et aux autres « fiancées du Sud », toutes ces kamikazes représentant selon lui un concentré des qualités féminines...

En 1991, Rajiv Gandhi, Premier ministre indien est assassiné par une terroriste des Tigres Tamoul, Thenmuli « Gayatri »Rajaratnam (alias Dhanu). Il s'agit de la première femme du LTTE49 à accomplir un attentat-suicide. Lui revient aussi le triste honneur d'être la première femme au monde à « se faire sauter » en portant les explosifs directement sur elle (plutôt qu'à bord d'un véhicule), placés dans la veste qu'elle a revêtue. Sur les 168 attentats-suicides que commet l'unité dédiée du LTTE, entre trente et quarante sont perpétrés par des femmes. Le PKK50 suit, cinq ans plus tard, lorsqu'une femme cible des troupes turques le 30 juin 1996, tuant six soldats d'Ankara. Dix ans plus tard au moins 11 des 20 attentats-suicides du PKK ont été accomplis par des femmes51. Nous le voyons, l'idée de sacrifice ultime au nom d'une cause52 n'est pas propre au jihad et concerne également les femmes.


Les femmes dans l'histoire du jihad : la contradiction du respect et du mépris

Dans la tradition de l'Islam, le seul jihad (dans son acception de jihad mineur) autorisé de prime abord pour les femmes est celui du hajj53, le pèlerinage à la Mecque. Si cette « permission » peut aujourd'hui prêter à sourire, il convient de ne pas oublier qu'au moment de sa formulation, les voyages n'étaient pas aussi aisés qu'ils le sont aujourd'hui, que le hajj pouvait constituer un périple dangereux, semé d'embûches. La première participation rapportée d'une femme au combat l'est en 624, avec Aisha, épouse de Mahomet, lors de la bataille de Badr. Abd al-Ghani al-Maqdisi (1146-1203), spécialiste de la science des hadith54, est le premier à mentionner précisément plusieurs femmes impliquées dans les guerres du prophète. Il raconte ainsi la bataille d'Uhud en 626 au cours de laquelle Nusayba (également connue en tant que Oumm Oumara) apporte de l'eau aux combattants. Mais la bataille tourne mal. Nusayba s'empare alors d'un sabre et d'un bouclier avec lesquels elle protège Mahomet, étant blessée à douze reprises. Il évoque aussi Safiya, la tante du prophète qui se bat lors de la bataille de Khandaq (bataille du fossé) en 627. En compagnie d'autres femmes, et enfants, Safiya se réfugie dans une maison fortifiée de Médine. Selon Maqdisi, les juifs attaquent l'endroit. L'un d'eux parvient en haut du mur d'enceinte. Safiya lui tranche alors la tête avant de la jeter au milieu des autres assaillants, leur faisant croire que des hommes tiennent la place et les amenant à fuir. Aaliyah Mustafa Mubarak recense 67 femmes dans les combats de l'Islam, bien qu'une majorité de celles-ci mène une action indirecte (aide aux blessés) plutôt que directe55.

Cette représentation des femmes dans l'histoire militaire islamique embarrasse les oulémas et chroniqueurs qui, à de rares exceptions près comme Abd al-Ghani al-Maqdisi, préfèrent éviter le sujet. De fait, en toute logique, les hommes sont mis en avant dans la littérature sur le jihad tandis que les femmes n'y existent que par leur absence ou au mieux, par quelques lignes leur attribuant un rôle de soutien. Toutefois, ce silence n'est pas absolu mais relatif et derrière un estompage des femmes émergent malgré tout des velléités de prendre part à la lutte armée sur le chemin de Dieu. Velléités qu'illustrent par exemple dans la tradition islamique médiévale d'Asie Centrale les regrets d'une femme de ne pouvoir combattre, à qui Mahomet aurait alors répondu que la récompense octroyée aux hommes (le paradis) est « transmise » à leur épouse pour peu que celle-ci soit obéissante à son mari. Nous sommes proches d'une des conceptions du jihad des femmes pour les chiites : alors que l'homme sacrifie son sang et ses biens, la femme endure les souffrances provoquées par son époux, à commencer par sa jalousie !

Velléités qu'illustrent aussi l'implication ponctuelle et locale des femmes dans les guerres médiévales de l'Islam puis jusqu'à la fin du XIXème56, même si celle-ci est malheureusement trop peu documentée. Ainsi les femmes apparaissent-elles lors du jihad mené à l'occasion de la Reconquista puis de la période qui suit la prise de Grenade (04 janvier 1492)57. Admise par l'école malékite58, la double tâche qui leur incombe illustre l'ambivalence du regard porté sur les femmes dans le jihad. D'une part, les femmes considérées comme pures car musulmanes portent le Coran tout en restant à l'écart de la mêlée, faisant en sorte que celui-ci ne tombe pas aux mains des non croyants. Entre les affrontements, les hommes peuvent ensuite lire le livre sacré et ainsi se « ressourcer ». D'autre part, elles suivent leur mari sur les champs de bataille afin d'éviter à ceux-ci les tentations extraconjugales59... Ajoutons que par leur présence à la guerre elles effacent en partie un des reproches que leur adressent fréquemment les oulémas : détourner du chemin de Dieu les combattants en induisant des désirs charnels qui les maintiennent loin du champ de bataille.

Cette singulière contradiction a voyagé à travers les siècles jusqu'à aujourd'hui où les islamistes radicaux (dont évidemment les jihadistes) perçoivent les femmes à la fois comme essentielles – et respectables – en ce qu'elles constituent le pilier de la communauté des croyants, propageant l'Islam via l'enfantement et l'éducation ; et à la fois comme méprisables du fait de leur nature de femmes qui les rend notamment susceptibles de détourner l'homme de son devoir. Affirmer que « (…) Cette déshumanisation de la femme n'existe pas dans l'histoire de l'Islam, il y avait séparation des rôles et des fonctions dans la tradition mais cela n'entraînait pas de mépris de la femme. Cette représentation de la femme est très récente. Elle est apparue il y a une dizaine d'années. »60 comme l'affirme Dounia Bouzar est faux. La lecture du Coran ne peut que laisser dubitatif : « Ils t'interrogent à propos des menstrues ; dis qu'il s'agit d'un mal. Éloignez vous des femmes durant leurs règles et ne les approchez que lorsqu'elles se purifient. Si elles se purifient, joignez-vous à elles par là où Allah vous a ordonné. Allah aime ceux qui se repentent ; il aime les purs. »61

Propos auxquels font écho quelques 800 ans plus tard ceux de l'ouléma et combattant contre les chrétiens Abi Zakarrya al-Dimashqi al-Dumyati plus connu sous le nom de Ibn Nuhaas, un des théoriciens majeurs du jihad62 mort en 1411 : « 'Cela n'apaise pas mon âme, quitter ma magnifique épouse, mon délice quand elle est prés et mon bonheur puisé de son amour'. Admettons que votre épouse soit la plus attirante des femmes, et la plus belle des gens de son temps, n'est-ce pas le début d'une dégringolade ? Sa fin un corps fétide ? Et entre les deux, c'est une vierge. Ses menstruations vous tiennent à l'écart d'elle la moitié de sa vie, sa désobéissance envers vous est plus grande que son obéissance, si elle ne porte pas de kohl63 des cernes se dessinent, si elle ne se pare pas sa rugosité [de peau] devient évidente et si elle ne se peigne pas ses cheveux deviennent ébouriffés. Si elle ne s'oint pas son rayonnement s'éteint, si elle ne met pas de parfum le moisi devient son odeur, si elle ne se lave pas la mauvaise odeur devient son odeur, pleine de fautes et prompte à ennuyer. Si elle avance en âge elle démoralise, si elle vieillit elle devient sénile, vous faites de votre mieux et vous démenez pour elle et elle le nie si elle se met en colère. »


Calembredaines et critique de l'approche de l'analyse par Dounia Bouzar

Au bilan, selon les époques, les influences, les états d'esprit et les interprétations, l'Islam respecte autant les femmes qu'il les méprise64. Mais en tous les cas, sans être absolu, le mépris existe aussi. Et il est apparu il y a bien plus de dix ans ! Tout comme le jihad du sabre s'enracine de bien plus d'une décennie dans l'Histoire de l'Islam. Une fois encore, des carences de mise en perspective faussent l'analyse. Se convaincre naïvement que le jihad n'est que synonyme de paix permet certes de réfuter que la guerre est liée à l'Islam65 et ainsi, de gommer un aspect « sensible » de la réflexion. Ce postulat permet aussi d'alléguer que ceux qui pratiquent le jihad du sabre ne sont donc pas de vrais musulmans mais uniquement des psychopathes illuminés qui exploiteraient de pauvres hères de nos sociétés recrutés malgré eux. En somme distinguerait-on l'Islam d'une part et les terroristes d'autre part, ceux-ci se réclamant faussement de l'Islam. Quant à leur propagande, elle serait en réalité « un embrigadement au radicalisme qui utilise les techniques de dérive sectaire »66 Ces quelques mots nient plus de 2000 ans d'histoire guerrière de l'Islam et plus généralement, des phénomènes insurrectionnels et de terrorisme. Il importe donc de nous attarder sur eux afin de mieux saisir la place des femmes dans le jihad.

Les travaux d'analyse de Dounia Bouzar sont emblématiques67 d'une regrettable aperception contemporaine (et française) du jihad. Reprenons la comparaison triviale de la commode qui, cette fois-ci, serait l'Islam tandis que le tiroir serait le jihad du sabre. Il ne s'agit plus de définir le tout par une partie de celui-ci, mais de retirer le « tiroir jihad » hors de la commode avant de dire qu'il y a d'une part un tiroir et d'autre part une commode puis de déclarer que l'un et l'autre sont différents et n'ont rien de commun. Si la première constatation est vraie, la seconde ne l'est pas. En d'autres termes, l'Islam ne se résume pas au jihad mineur, mais le jihad mineur - y compris celui déclaré par des islamistes radicaux - appartient à l'Islam. Encore une fois, plutôt que de s'efforcer de comprendre les faits68, les faits sont adaptés à ce que l'on comprend, comme cela arrange69. Est fréquemment sous-entendu que la démarche est accomplie au nom de l'approche globale. En réalité celle-ci est complètement dévoyée. Ainsi est-il mis en avant que la solution militaire ne suffit pas. C'est exact : elle n'est qu'un des éléments de lutte contre ce fléau. De même que la répression70 est un autre desdits éléments. Qu'il s'agisse d'éléments parmi d'autres ne signifie pas qu'il faut les ignorer71. C'est pourtant ce point de vue qui domine.

Vouloir faire rentrer les choses dans un cadre qui ne serait défini que par ce que l'on conçoit plutôt que d'adapter le périmètre dudit cadre aux choses observées est funeste. Ainsi ne peut-on considérer le fonctionnement jihadiste uniquement à l'aulne de celui des sectes, en dépouillant le jihad des caractéristiques spécifiques qu'impriment les acteurs de celui-ci, leur culture locale et mondiale (rapport à Internet et à la propagande), les moyens (financiers, de communication, militaires) dont ils disposent, les affiliations à tel ou tel autre mouvement, l'époque, l'acception principale chez les uns ou les autres... Et l'on ne peut surtout pas procéder en occultant un des aspects essentiels du jihad pour des raisons partisanes, à savoir que le jihad signifie aussi la lutte armée, qu'il en a toujours été ainsi dans l'Histoire de l'Islam et que cette acception a souvent prévalu.

En conséquence de quoi, la lutte contre les mouvements jihadistes doit être appréhendée sans exclure les domaines propres à la guerre dans toute sa globalité72, sans exclure les principes de la guerre dans leur ensemble. Le processus contraire conduit à des non-sens à l'image de cette lacune à envisager la cohésion, propre aux entités combattantes quelle que soit leur nature (de l'unité militaire à la cellule terroriste en passant par le groupe insurgé). Ce que Dounia Bouzar schématise en « effacement des identités individuelles au profit de l'unité de groupe », expliquant encore que « Un code est mis en place pour se reconnaître et se distinguer 'radicalement' des autres. Ils font en sorte que l'apparence des jeunes soit identique, ce qui efface les choix et les identités individuelles. A l'intérieur du groupe, les uns ne doivent pas se distinguer des autres. »73 qui est à comparer avec « Esprit de corps, solidarité, expérience commune sont au cœur de la cohésion que nous qualifierons de 'synchronique' pour désigner les liens de solidarité et de fraternité qui soudent en des cercles concentriques les membres d'une même unité, d'un même régiment, d'une même arme, d'une même armée. »74... Je ne défends pas la cause jihadiste et juge ces mouvements comme étant nos ennemis, comme ennemis de mon Pays. Cependant, je répète que nous nous fourvoyons à ne pas suffisamment les considérer comme des combattants75 déterminés à mourir pour une cause. Ou formulé autrement, nous nous fourvoyons à ne pas suffisamment les percevoir comme des individus capables d'actes de guerre76 dans une logique de guerre dont peut relever le terrorisme puisque méthode de combat.

Refuser cela nuit à environner le problème. En ce qui nous concerne dans cet essai, refuser d'admettre la dimension guerrière du jihad nuit à prendre conscience que de nombreuses femmes impliquées sur cette voie ne sont pas exclusivement des victimes. Cela occulte que des femmes sont actives dans la guerre au nom de l'Islam, que d'autres réclament de pouvoir emprunter ce « chemin » et qu'elles le feront résolument si l'occasion leur en est donnée. Il est normal d'admirer les combattantes kurdes des YPG. Il est normal de les percevoir comme admirables, héroïques, se battant contre la barbarie au nom de la liberté. Normal car elles sont dans notre « camp ». Leur engagement ne suscite aucune interrogation. Cependant, pourquoi ces femmes ne pourraient-elles pas avoir leur équivalent islamiste en terme de motivation dans les rangs d'organisations jihadistes ? Toutes les femmes impliquées d'une manière ou d'une autre dans le jihad ne sont pas des « prisonnières » qui n'agiraient que sous la contrainte d'un époux réel ou à distance, d'un « gourou ». Il en est même de plus radicales que les hommes. Samantha Lewthwaite et plus récemment Hayat Bouméddiene nous le démontrent. Et elles ne sont pas uniques, juste médiatiques. Pour ces deux femmes mises en avant, combien d'autres, anonymes mais avec une détermination aussi prononcée ?

Marc Sageman77 rédige en 2009 l'antithèse la plus absolue du navrant truisme du « jihad sectaire » en vogue aujourd'hui en France : « Beaucoup a été écrit sur le terme de radicalisation dans le passé récent. Le terme est devenu un mot à la mode pour un grand nombre d'études vaguement liées essayant de comprendre comment les jeunes de l'Ouest se sont retournés contre leur société et ont eu recours à la violence.  Beaucoup d'analystes ont une vue très limitée78 des êtres humains et prétendent que ceux-ci ont subi un lavage de cerveau par des personnes extérieures qui leur ont mis des idées dans la tête et alors ces jeunes gens agissent comme des robots obéissant. Tous les cas étudiés (Hofstad, Madrid, Hébron, Paris, Hambourg) réfutent clairement cette notion simpliste sur la façon selon laquelle les gens se tournent vers la violence. Dans aucun cas nous n'avons identifié de personnes extérieures venues laver le cerveau des jeunes gens. Au lieu de cela, nous voyons beaucoup de jeunes cherchant des réponses à des questions politiques. Plutôt que d'agir comme des robots décérébrés, ils cherchent activement des réponses. Mais même cette vue peut être trop cognitive. Beaucoup de jeunes se sont impliqués dans la violence sans avoir de solides bases idéologiques pour leurs actions. »79 Sageman donne ensuite sa définition du mot « radicalisation » sans hypocrisie : « (…) notre définition de la radicalisation devrait être comportementale : le chemin vers la violence politique. » La suite de la réflexion de Sageman est aussi brillante que ce qui précède. Le tout devrait être lu attentivement par les gens des médias et par les décideurs politiques qui s'intéressent à la question.

Si l'aide aux familles de l'association de Dounia Bouzar a le mérite d'exister et peut s'inscrire dans le cadre de l'approche globale, elle n'est pas la panacée. De plus, l'analyse construite à partir de cette aide apportée – aussi valable soit-elle – est clairement défaillante quant à l'appréhension du jihad guerrier. Le fanatisme d'un jeune homme ou d'une jeune femme qui cherche des réponses à ses frustrations et interrogations politiques ne peut se récapituler à l'effet qu'auraient sur lui ou elle des « images subliminales ». Outre la « mécompréhension » induite quant au jihad en général s'ajoute un autre travers de ce postulat. Il transforme une majorité de volontaires en victimes puisqu'ils ou elles auraient été embrigadé(e)s contre leur gré. Les volontaires seraient donc en fait de braves petits jeunes entre 15 et 30 ans, naïfs pour ne pas dire benêts, incapables de faire du mal à une mouche. La société s'acharnerait alors sur eux, les jetant ensuite dans les bras d'adroits manipulateurs de la pensée... En témoigne un déplorable « Complément d'enquête » diffusé début mars 2015, La vie des frères Kouachi où ceux-ci font figure de victimes plus que de redoutables jihadistes... Dans cette logique, les « apprentis » jihadistes de l'EI seraient séduits par une « individualisation » de l'offre qui leur est destinée : « Lancelot ou celui qui cherche un idéal chevaleresque », « mère Teresa ou celui qui part pour la cause humanitaire », « le porteur d'eau ou celui qui cherche un groupe », « Call of Duty ou celui qui cherche la communauté de garçons qui va au front », « Zeus ou celui qui cherche la toute-puissance et le pouvoir ». Il est indéniable que ces cinq éléments appartiennent au champ des motivations sur lesquelles jouent les recruteurs. Mais il ne se réduit pas à cela80. Il en est un autre qui n'exige pas de « prosélytes habiles » : la conviction pour ce qu'elle est afin d'aller au paradis. Or, cette motivation est primordiale. Nous allons le voir en ce qui concerne les femmes.


Lente évolution de la pensée : de Haykal aux « Veuves noires » de Tchétchénie

Dans les années 1990 Muhammad Khayr Haykal rédige un véritable traité au sujet du jihad81, en trois volumes. Il évoque maints sujets (l'appel au jihad pour établir l’État islamique82, l'expédition militaire sans la permission de l'imam, lorsque le jihad aboutit à des résultats catastrophiques pour les musulmans, l'organisation de l'armée islamique, etc). Il aborde aussi la question des femmes dans le jihad. Si dans un premier temps ses commentaires ne sont pas considérés par les groupes salafistes qui émergent à la fin des années 1980 et dans le courant des années 1990 (Afghanistan, Algérie, Égypte, Tchétchénie, Bosnie) ils vont ensuite être adoptés par les héritiers de ses groupes. Le raisonnement de Haykal s'appuie sur les principes d'obligation collective (fard kifaya) et d'obligation individuelle (fard 'ayn), la seconde se rapportant à la nécessité d'action personnelle au sein de la communauté (mais détachée de la responsabilité de celle-ci). Dans le premier cas, rien ne contraint les femmes à combattre. Dans le deuxième, une femme peut se porter volontaire à titre individuel ou bien être sollicitée. En outre, Haykal juge que les femmes doivent faire partie de l'armée islamique. En effet, à tout moment, la situation peut imposer qu'elles se défendent. Aussi doivent-elles être en mesure d'utiliser des armes contre ceux qui menacent la communauté. Si à l'époque l'opinion du chercheur islamiste n'est pas entendue, ses idées transparaissent aujourd'hui dans le manuel officieux des femmes de l'EI rédigé par des membres du bataillon féminin al-Khansa...

Le 10 juin 2000, le premier attentat-suicide perpétré par une femme au nom de Dieu83 survient en Tchétchénie. Hawa Barayeva tue 27 membres des forces de sécurité russes. Suite à cette action, une habile fatwa est édictée. Elle évoque la légitimité des attentats-suicides84 sans toutefois dire le moindre mot sur le sexe des auteurs. Bien entendu, il s'agit moins d'être progressiste que de ne pas créer une polémique. Un article intitulé Le rôle d'une sœur dans le jihad est moins innovateur. Citant tout d'abord le Coran, « Les croyants et les croyantes s'accordent des protections mutuelles. Ils ordonnent le bien et interdisent le mal. Ils s'appliquent à la prière, font l'aumône et obéissent à Allah et à son prophète. A ceux-là, Allah fera miséricorde, Allah étant le Puissant, le Sage. »85, il souligne l'appui mutuel que s'offrent l'homme et la femme et admet que le fiqh n'interdit aucunement à une femme de participer au jihad à titre personnel (le fard 'ayn, donc), sans à avoir à demander l'autorisation à son père ou à son mari, de la même manière qu' « (…) elle prie quotidiennement, qu'elle paie le Zakat86 ». Jusque là, donc, le texte semble des plus ouverts. Cependant, une fois encore, la subtilité est de mise : « La question ici n'est pas [de se demander] si la participation des femmes au jihad à l'heure actuelle est une obligation ou non, mais plutôt, comment les femmes musulmanes peuvent participer à cette noble cause et se prémunir de sombrer dans le péché de l'abandon du jihad. » Sont alors énumérées les différentes fonctions de soutien sur le champ de bataille et à l'arrière. L'exemple de Nusayba est rappelé, mais est bien précisé que « (…) la situation de la Oumma n'est pas encore si désespérée que les femmes doivent être appelées au combat. ». Pour le reste, l'accent est mis sur la participation indirecte, en particulier l'éducation des enfants...

En dépit dudit article le nombre d'attentats-suicides perpétrés par des femmes tchétchènes augmente au fil des semaines. Citons quelques exemples emblématiques87. Lors de la prise d'otages du théâtre de la Doubrovka à Moscou le 23 octobre 2002, parmi les 41 terroristes, 18 sont des femmes88 qui sont les seules à porter des vestes explosives89. Le 05 juillet 2003, Zalikhan Yelikhadzhiyeva (20 ans) et Zinaida Aliyeva explosent90 à l'entrée d'un concert de rock sur la base aérienne de Tushino, non loin de Moscou, tuant 16 jeunes. Quatre jours plus tard, le 09 juillet 2003, Zarema Muzhakhoyeva (23 ans) se rend alors qu'elle s'apprêtait à viser le restaurant Mon café à Moscou91. Elle accepte de coopérer avec le FSB92, permettant la découverte de caches d'explosifs et l'arrestation de 13 activistes tchétchènes. Elle livre également une kyrielle d'informations sur le fonctionnement d'une cellule terroriste féminine à la tête de laquelle régnerait une sorte de matrone. Surnommée Black Fatima, elle ferait exploser à distance celles dont la volonté défaillirait au moment de frapper leur cible. Muzhakhoyeva dénonce aussi le traitement de ces femmes qui subiraient de véritables lavages de cerveau et qui seraient droguées avant d'accomplir leur mission. Plus prosaïquement, son témoignage est « dicté » par le FSB. Elle reconnaîtra par la suite que ses récits n'étaient qu'un tissus de mensonges dans l'espoir de réduire son temps de détention (en vain)93. Pour les autorités russes, il s'agit à la fois de décrédibiliser les jihadistes tchétchènes en les caricaturant comme des monstres assoiffés de sang qui utiliseraient les femmes sans vergogne et, puisque tout irait bien en Tchétchénie, les femmes n'auraient aucune raison – à moins d'avoir été droguées – de commettre des attentats-suicides. Dans les faits, lavage de cerveau et drogue n'existent pas davantage que Black Fatima. Si le recours à la coercition ou aux pressions psychologiques est à considérer, la détermination sincèrement vengeresse et la conviction nationaliste et religieuse (en l'occurrence islamique) existe aussi pour les femmes.

Le 24 août 2004, Amanat Nagayeva (30 ans) et Satsita Dzhbirkhanova (37 ans) explosent à bord de deux avions russes94, tuant 90 personnes95. Le 31 août 2004, celle qui est d'abord présentée comme Roza (29 ans), la sœur d'Amanat se donne la mort avec sa veste d'explosifs au-dehors de la station de métro de Rizhskaya à Moscou. Elle tue dix personnes mais le bilan aurait pu être considérablement plus lourd : la présence de policiers fouillant les voyageurs la dissuade de pénétrer à l'intérieur de la station. La véritable sœur d'Amanat96 appartient, en compagnie d'une autre femme (Mairam Taburova), au groupe de 32 terroristes97 responsable de la prise d'otages massive (POM) de l'école de Beslan qui survient le 1er septembre 2004, en Ossétie du Nord. Au moins 344 civils sont tués dont 186 enfants98. En dépit d'une légende aussi tenace que celle de Black Fatima, ces Veuves noires ou encore shahidka99 comme elles sont surnommées par les forces de sécurité russes puis les médias, n'appartiennent pas à un réseau spécifique, mais une myriade de petits groupes jihadistes à l'instar de la Brigade Islambouli des Martyrs, affiliée à al-Qaïda qui revendique l'attentat de la station de métro de Rizhskaya à Moscou ou de la Brigade des Martyrs Riyad-us Salihiin. Le 29 mars 2010, deux femmes se font sauter dans deux stations du métro moscovite (Park Kultury et Lubyanka), tuant 40 personnes et en blessant plus d'une centaine. Le 24 janvier 2011, au moins une femme participe à l'attentat contre l'aéroport Domodedovo de Moscou ; 35 morts et 180 blessés... Aminat Kurbanova est alors la première Russe « de souche » à perpétrer un attentat-suicide. Convertie, mariée à un jihadiste du Caucase, elle tue le cheikh soufi modéré Saïd Afandi avec sept autres personnes, le 28 août 2012 au Daguestan. Le 21 octobre 2013, Naida Asiyalova fait détonner sa charge explosive à bord d'un bus à Volgograd tuant six personnes. Quelques semaines plus tard, le 29 décembre, un autre attentat-suicide provoque la mort de 16 personnes dans une gare toujours à Volgograd...

La motivation principale de ces femmes serait forgée du désir de vengeance : faire payer les Russes (et les traîtres qui les soutiennent) pour la mort d'un époux, d'un frère... Les faire payer d'un viol subi lors d'une opération de contre-insurrection... Tuer des Russes, hommes, femmes, enfants et leur faire connaître à eux aussi la douleur de la perte d'un proche. Tuer des Russes et laver la honte d'une souillure sexuelle, et ainsi, ne plus représenter un poids pour sa famille (ou celle de son défunt époux) faute de pouvoir être (re)mariée... La vengeance constituerait donc la motivation première des femmes jihadistes tchétchènes selon une majorité d'études et d'ouvrages rédigés depuis quinze ans. Heureusement, cette analyse s'enrichit de plus en plus des réflexions de chercheurs qui, s'ils admettent la vengeance et l'honneur au sein d'une société patriarcale comme expliquant en partie ces attentats, s'efforcent également de voir au-delà. Ils élargissent le « périmètre du cadre ». En l'occurrence, ils constatent que les femmes liées à des mouvements jihadistes sont généralement vues sous le prisme de cultures, de sensibilités et d'intérêts divers. Ainsi, journalistes et chercheurs, responsables des forces de sécurités, théoriciens et chefs du jihad eux-mêmes, tous issus de cultures et d'influences diverses, conditionnés par des « réflexes intellectuels » et par leur vécu, oublient en fin de compte que le jihad est mené au service d'une cause et que ces femmes peuvent, à l'instar des hommes, croire en ce pour quoi elles se battent (parfois à des degrés divers ainsi que nous le verrons au fil de cet essai). Ils oublient qu'elles peuvent délibérément choisir de se sacrifier pour revendiquer ce que nous considérons comme rétrograde100.

Au sujet des femmes-kamikazes tchétchènes, l'idée qu'elles seraient animées par la vengeance rend service aux jihadistes masculins tout en facilitant notre compréhension d'un choix qui dépasse notre entendement. Les jihadistes ne peuvent admettre qu'une femme participe directement au jihad en revanche la notion de vengeance est acceptable. Il ne s'agit pas de reconnaître aux femmes le « droit » de participer au jihad dans une logique d'obligation collective, mais dans celle d'obligation individuelle, conséquence du désespoir et de la haine envers l'ennemi ; émotion plutôt que conviction la seconde étant « réservée » aux hommes. Quant aux Russes, nous avons commenté plus haut ce qu'il en est à propos de Zarema Muzhakhoyeva : les veuves noires seraient droguées et manipulées par leur entourage... Ce « déni de conviction » s'applique également envers les femmes des mouvements jihadistes de Palestine (ainsi qu'aux mouvements séculiers).


Les femmes jihadistes de Palestine

Le 03 août 2001, Iman Asha, mère de famille (27 ans) est arrêtée alors qu'elle se rend à la station centrale de bus de Tel Aviv, où elle doit placer une bombe de cinq kilos d'explosifs mélangés à des clous. Elle est précédée par Ahlam Tamini (20 ans), étudiante en journalisme qui, le 30 juillet fait exploser une charge cachée à l'intérieur d'une canette de bière dans un supermarché de Tel Aviv101 et qui, le 09 août, est impliquée dans l'attentat-suicide de la pizzeria Sbarro, tuant quinze personnes102, en blessant 130 autres. Son rôle consiste à recueillir des renseignements sur le lieu de l'attentat puis à accompagner le terroriste, vêtue « à l'occidentale » afin d'endormir d'éventuelles suspicions. Elle quitte les lieux avant l'explosion puis, froidement, rend compte de l'attaque à la télévision103. Ces deux femmes n'appartiennent pas aux groupes indépendantistes séculiers palestiniens mais bien au Hamas, organisation islamiste. Et s'il n'est pas question qu'elles perpètrent un attentat-suicide, leur mission est néanmoins des plus importantes. Le pas est franchi le 27 janvier 2002 lorsque Wafa Idriss, ambulancière du Croissant Rouge se fait sauter à Jérusalem tuant une personne104. La Brigade des Martyrs d'al-Aqsa, un des groupes affiliés au Fatah et donc, non religieux, revendique l'attentat. Pourtant, Marouane Bargouti, chef de la branche armée du mouvement est embarrassé car hostile à ce type d'opérations, plus encore s'il est mené par des femmes.

En revanche, le Syndicat des Femmes Palestiniennes cite Wafa Idriss en exemple à suivre. La controverse enfle dans les milieux palestiniens, les uns résolument contre, les autres rendant hommage au « sacrifice ». Controverse qui n'épargne pas les milieux religieux et notamment le Hamas. Mosab Hassan Yousef (qui travaille – bien évidemment secrètement – pour le Shin Beth105), un des fils du fondateur du Hamas (Hassan Youssef) déclare à al-Sha'ab106 que « (…) une femme musulmane est autorisée à mener le jihad et à lutter contre l'occupation. Le Prophète aurait retiré beaucoup des femmes qui voulaient accomplir le jihad avec lui. Le Prophète a toujours insisté sur le droit des femmes à mener le jihad. » faisant écho en cela aux propos d'Ismail Abou Shanab, chef politique du Hamas (et également un de ses fondateurs) : « Le jihad contre l'ennemi est une obligation qui s'applique non seulement aux hommes mais aussi aux femmes. L'Islam n'a jamais différencié entre les hommes et les femmes sur le champ de bataille. »107 Trois jours après ces mots d'Ismail Abou Shanab, le cheikh Yassine, chef spirituel du Hamas, estime quant à lui que les femmes ne peuvent accomplir d'attentats-suicides, qu'il n'est pas nécessaire qu'elles le fassent : « Les hommes sont plus efficaces car ils sont meilleurs pour se cacher avec la bombe après avoir franchi la Ligne Verte. Ils sont psychologiquement plus forts que les femmes, qui ne seraient pas capables de rester dissimulées et seules dans l'obscurité d'une orangeraie ou au fond d'un dépôt d'ordures ou n'importe où jusqu'à ce que survienne le moment de l'attaque .»108

Quoi qu'il en soit, ces affrontements théoriques et notamment l'opposition à l'action directe n'altèrent pas la volonté des femmes de s'impliquer toujours plus et plus directement dans la lutte contre Israël. Le 19 mai 2003, Hiba Daraghmeh (19 ans) commet un attentat-suicide à Afula (nord d'Israël), tuant trois civils. La Brigade des Martyrs d'al-Aqsa (Fatah, donc) et le Jihad Islamique revendiquent l'attentat. Face au plébiscite populaire quant à ce type d'actions, les mentalités évoluent et les avis se libèrent. Ainsi, le cheikh Qaradhaoui rejette tout d'abord le statut de martyres à celles qui périssent en servant de bombes humaines. Mais après l'opération d'Afula, il se prononce finalement en faveur des attentats-suicides féminin. Il édicte même une fatwa dans laquelle il autorise les femmes terroristes à voyager non-accompagnées et sans être voilées afin de faciliter leur action. Pragmatique, il prend en compte les éléments qui facilitent l'action des femmes-kamikazes au sein des groupes séculiers. Éveillant moins la suspicion des services de sécurité « occidentalisés » qui imaginent difficilement qu'une femme puisse déchaîner une violence infernale, plus encore si celle-ci se fond dans la masse de ceux qu'elle va frapper. Tout ceci étant mis en œuvre en parfait accord avec le principe de la taqiyya109. Étudiante en droit sur le point de devenir avocate, Hanadi Jaradat (29 ans) se fait exploser dans un restaurant bondé de Haïfa, le 04 octobre 2003. Elle tue 21 personnes et en blesse 51. Le Jihad Islamique revendique son second attentat féminin. Trois mois plus tard, le 14 janvier 2004, Reem Riyashi (22 ans), mère de deux enfants, se fait sauter au point de contrôle d'Erez, tuant quatre Israéliens. Une fois encore, les rivalités entre mouvement palestiniens s'expriment dans la double revendication par le Hamas et la Brigade des Martyrs al-Aqsa.

Cette concurrence et la pression populaire amènent le cheikh Yassine à changer d'avis à propos des attentats-suicides féminins. Le Hamas ne peut se permettre d'être « dépassé » par le phénomène. Dès lors, suite à l'opération menée par Reem Riyashi, il admet que le jihad constitue une obligation pour tous, hommes et femmes : « Le fait qu'une femme prenne part pour la première fois à une opération du Hamas110 marque une évolution significative... Le chemin sacré est un impératif pour tous les musulmans hommes et femmes, et cette opération prouve que la résistance armée continuera jusqu'à ce que l'ennemi soit conduit hors de notre terre. »111 Plus tard, il s'efforcera de répondre à une question gênante : que gagnent les femmes martyres alors que pour les hommes, la rétribution est en partie d'ordre sexuel ? Évidemment, il ne saurait être question pour elles d'épouser les 72 houris ! De fait, le cheikh Yassine stipule que la martyre ira au paradis accompagnée du mari avec lequel elle sera morte. Elle trouvera aussi ses proches et ses enfants. Sans compter qu'elle sera plus belle que les 72 houris, devenant leur meneuse. Celles mortes sans mari seront unies à l'un des martyrs lui aussi présent au paradis... Quant à « l'évolution significative », si elle vaut opérationnellement elle reste caduque en terme d'égalité des sexes. En effet, dans le courant des années 2000, le Hamas octroie 400 dollars par mois aux familles des martyrs masculins, 200 seulement pour une femme112...

Autre point à ne pas oublier : en dépit de la publicité qui entoure ces opérations féminines palestiniennes (orchestrées par les mouvements séculiers ou islamiques), sur les 147 attentats-suicides réussis entre septembre 2000 et décembre 2005, seules huit femmes prennent part aux actions contre 156 hommes. De janvier 2002 à décembre 2005, les femmes sont impliqués dans 87 actes de terrorisme, 67 d'entre-elles étant liées à la perpétration ou à la préparation d'attentats-suicides113. En novembre 2006, Fatima Omar Mahmoud, grand-mère de 57 ans, avec 9 enfants et 41 petits-enfants se fait exploser dans le nord de Gaza, blessant quatre soldats israéliens. Elle est à ce jour la femme la plus âgée à avoir mené un attentat-suicide. Fin 2014, le Shin Beth interpelle cinq Palestiniens – quatre hommes et une femme – liés au Hamas et au Jihad Islamique qui préparent une action kamikaze. La femme devait simuler être enceinte de manière à recevoir l'autorisation d'être soignée en Israël. Elle aurait déclenché la charge explosive à Tel Aviv114. Faits qui témoignent que les groupes islamistes palestiniens acceptent toujours les femmes kamikazes dans leurs rangs. La situation étant ce qu'elle est, la possibilité d'attentats-suicides féminins, plus rares mais aussi plus difficiles à déjouer, reste de mise.

Cas particulier, le Hezbollah chiite qui promeut pourtant le sacrifice tout en se montrant relativement « progressiste » n'encourage pas les femmes au martyre (et donc, au combat) sans pour autant leur dénier le statut de martyres. La nuance est intéressante ; En effet, une femme peut devenir une martyre en étant tuée sous un bombardement israélien alors qu'elle exerce des fonctions de soutien (comme les soins aux blessés) ou des tâches sociales et d'éducation... De fait, en dehors de velléités au sein du mouvement Amal115, aucune femme du Hezbollah n'a mené d'opérations suicides. Mais là aussi les mentalités évoluent : Rima Fahri, une des cadres du Parti de Dieu116 affirme depuis 2010 que les femmes sont elles aussi concernées par le jihad des hommes et qu'il n'y a aucun obstacle pour qu'elles accomplissent les mêmes tâches117 : « La liste des femmes prêtes à commettre des attentats-suicides au sein du Hezbollah est aussi longue que celle des hommes »118

Hanadi Jaradat qui meurt le 04 octobre 2003 avait perdu l'un de ses deux frères et un cousin tué par les Israéliens en juin. Reem Riyashi aurait été contrainte à mener une attaque-suicide pour avoir – selon les Israéliens – trompé son mari. Il lui fallait donc laver l'honneur de son époux, de sa famille, de ses enfants. Fatima Omar Mahmoud avait quant à elle enduré la perte d'un de ses fils et de l'un de ses petit-fils. Dans la plupart des études sur les terroristes palestiniennes est soulignée qu'elles ont perdu un ou plusieurs proches, qu'elles ne sont pas mariées à l'âge où elles devraient l'être et qu'elles ne peuvent l'être pour des raisons morales ou physique (la stérilité). A l'instar des femmes-kamikazes de Tchétchénie la conviction idéologique n'est que rarement retenue comme un des motifs possibles de leur geste. Les autres facteurs ne doivent pas être négligés, mais la conviction appartient à la liste de ces facteurs pour la bonne raison que les Palestiniennes sont également déterminées, qu'elles sont directement concernées par les événements qui ensanglantent fréquemment les territoires occupés... Leurs actions combattantes ne visent pas à gagner une égalité des sexes comme il est parfois avancé. S'il s'agissait de cela, pourquoi s'attaqueraient-elles à une société plus libérale que celle très patriarcale des Palestiniens (y compris dans les groupes insurgés séculaires qui dépendent du Fatah) ?119


Controverse au sein d'al-Qaïda

Dans la mouvance d'al-Qaïda, Yousouf al-Ayyiri, alias Le Sabre120, initie un changement quant à la vision du jihad des femmes. Changement qui démontre une fois encore que rien n'est figé en matière de fiqh, y compris là où l'évolution est la plus inattendue. Né en 1973, il se rend au Pakistan à l'âge de 18 ans afin de rejoindre les groupes islamistes qui se battent dans la guerre civile en Afghanistan (les Soviétiques sont partis depuis 1989). Selon le cheikh Mokhtar Ali Zubayr alias Godane, chef des Shebabs somaliens tué en septembre 2014, al-Ayyiri est présent lors des affrontements contre les Américains à Mogadiscio, en 1993121. Arrêté en Arabie Saoudite après les attentats des tours de Khobar le 25 juin 1996, il est libéré deux ans plus tard. Il n'a pas abandonné le jihad pour autant : Ben Laden lui confie la mission de mettre sur pied la branche arabique du Front Islamique Mondial du Jihad contre les Juifs et les Croisés qui deviendra al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA). Il crée également le site internet salafiste al-Nida et multiplie les écrits dans lesquels il consigne ses réflexions sur le jihad. Dans l'un d'eux intitulé Le rôle des femmes dans le jihad contre les ennemis il se singularise de l'état d'esprit qui prévaut alors.

D'entrée, il insiste sur le rôle important des « sœurs ». Plus notable encore, il ne les accuse pas d'être la raison qui amène les hommes à se détourner de leur devoir. Il place la responsabilité sur le monde dans lequel vivent les musulmans, celui des possessions matérielles122 : « (…) Un obstacle [au jihad] que nous voyons qu'il est nécessaire que la Oumma retire [oublie] vite et avant toute chose. Et c'est obstacle c'est la femme en tant que la mère, ou l'épouse, la fille ou la sœur.  (...) Et quand nous disons que la femme est l'un des plus grands obstacles à la Victoire de l'Islam, nous devons aussi mentionner la notion contraire, et que c'est la femme qui est un des principaux et plus influents facteurs dans la Victoire de l'Islam. » Paradoxalement et malheureusement, un des textes les plus respectueux à l'égard des femmes, à l'égard de leur liberté à embrasser le jihad, est le fruit d'un des plus solides cadres d'al-Qaïda ! Dans son développement, il cite ensuite des exemples de mujahidah, moudjahidines au féminin, dont l'incontournable Nusayba, Hawa Barayev (la première femme à avoir commis un attentat-suicide au nom de l'islam, voir plus haut), des femmes en Afghanistan... S'il ne va pas jusqu'à appeler au jihad des femmes et qu'il leur recommande classiquement de ne pas être des entraves pour leurs fils et leur mari (désamorçant ainsi la levée de boucliers que pourrait susciter sa réflexion), il estime néanmoins qu'une femme n'a pas besoin de l'accord de ses parents pour mener le jihad et que le jihad qu'est susceptible d'accomplir une femme ne se limite pas au hajj. Au lieu de cela, il insiste sur la notion d'obligation individuelle (fard 'ayn). Yousouf al-Ayyiri ne vit pas assez longtemps pour « défendre ses idées » que rejettent Ben Laden et al-Zaouahiri. Il est tué en 2003 par les forces de sécurité saoudiennes.

Toujours en 2003, en parallèle à la réflexion de Yousouf al-Ayyiri, Nawaf al-Takruri, chercheur syrien, aborde la question des attentats-suicides effectués par des femmes dans la quatrième édition de son étude sur le jihad publiée pour la première fois en 1997. Dans celle-ci, il s'interroge sur la légitimité (et légalité en terme de jurisprudence islamiste) de telles opérations, les considérant au travers ce que préconisent Haykal et al-Ayyiri quant à l'obligation individuelle plutôt que collective. Il voit néanmoins un désavantage pratique quant à la participation des femmes à ces missions : selon lui, si elles peuvent aisément cacher des explosifs sous leurs vêtements, la quantité de vêtements nécessaires pour qu'elles soient habillées décemment en est d'autant plus réduite. Dès lors, leur efficacité de bombe humaine serait diminuée. S'il admet que les nécessités impérieuses du jihad autorisent des arrangements avec la charia, en revanche il n'est pas envisageable de permettre à une femme à être habillée de façon inconvenante ! Sur la légalité des attentats-suicides féminins, il étaie son propos de fatwas d'oulémas, dont celle123 de Faysal al-Mawlawi, du Conseil Européen pour la Recherche et l'Ifta, fondation musulmane créée par l'UOIE.

En mars de cette même année 2003, le FBI commence à s'intéresser plus attentivement aux femmes dans le jihad. Cette appréhension repose sur les déclarations d'une mystérieuse Oumm Oussama124 dans un journal britannique125 qui annonce la création d'une cellule de femmes dédiée aux attentats-suicides au sein d'al-Qaïda126. A cette époque, l'Afghanistan n'est plus la seule terre de jihad. S'y ajoute désormais l'Irak où les Américains sont intervenus depuis mars 2003. le deuxième attentat-suicide perpétré en Irak confirme en partie les craintes de Washington. Le 03 avril 2003, deux femmes (Wadad Jamil Jassem et Nour Qaddour al-Shanbari) s'approchent à bord d'une voiture d'un point de contrôle tenu par des hommes du 75ème Régiment de Ranger au barrage d'Haditha. L'une d'elles descend et appelle. La supposant en difficulté, les commandos se dirigent vers elles sans méfiance. L'explosion pulvérise les deux terroristes et trois Ranger. Sur une vidéo retrouvée par la suite, installée devant un drapeau irakien, al-Shanbari, enceinte, jure sur le Coran de défendre son pays contre les ennemis de l'Islam. Les groupes salafistes n'ont encore rien à voir avec cette action : les deux activistes appartiennent aux Fedayeen de Saddam, organisation paramilitaire sunnite où se mélangent nationalisme, loyauté au parti Baas de Saddam Hussein et islamisme.

En août 2004, dans l'esprit de l'écrit « jihado-féministe » de Yousouf al-Ayyiri, AQPA innove en créant le premier magazine féminin jihadiste, al-Khansa127. Certes, le discours n'est pas franchement révolutionnaire. Il invite les femmes à participer au jihad traditionnel, c'est-à-dire via un rôle social et de propagation de l'Islam (éducation des enfants), de soutien moral aux hommes engagés dans le jihad et de rempart contre la dégradation de la société. Néanmoins l'initiative contraste avec la logique d'effacement des femmes qui prévaut globalement au sein d'al-Qaïda, exception faite d'Abou Moussab al-Zarkaoui. Ce dernier va d'ailleurs encore plus loin qu'AQPA. Dans un message audio du 05 juillet 2005, il appelle ainsi les femmes du pays et d'ailleurs à rentrer dans la lutte de toutes les manières possibles : en encourageant « leur époux et leurs fils à mener le jihad contre les croisés» et à éduquer les enfants pour qu'ils rejoignent à leur tour la guerre sur le chemin de Dieu. Il mentionne aussi les femmes qui lui ont écrit afin d'être autorisées à accomplir des attentats-suicides, mettant clairement en avant leur détermination pour aiguillonner l'orgueil des hommes et les inciter à davantage d'opérations de ce type. Avec ce discours, il sait pertinemment qu'il se démarque d'al-Qaïda Central (AQC) de Ben Laden et al-Zaouahiri128. Il ne s'agit donc pas d'ouverture d'esprit au sujet de la place des femmes dans le jihad, mais plutôt de la rivalité qui ne cesse de croître entre AQC et lui. Faisant écho à ces encouragements, le 28 septembre 2005, une femme se fait exploser à Talla Afar. Singulièrement, celle-ci est déguisée en homme129.

Amman, la capitale jordanienne est la cible de trois attentats-suicide le 09 novembre 2005 dont l'un par une femme et son époux (Sajida Mubarak al-Rishawi130, 35 ans, et Ali Hussein al-Shumari, 35 ans également) assurément inspirés par al-Zarkaoui. La ceinture d'explosifs de Sajida ne fonctionne pas et celle-ci est capturée. Mais les attentats provoquent tout de même la mort de 60 personnes. Sajida Mubarak al-Rishawi est exécutée le 04 février 2015 suite à l'assassinat du pilote jordanien Muath al-Kasasbeh début janvier 2015. Le même jour (09 novembre 2005), Muriel Degauque, Belge convertie à l'Islam se fait sauter à Qara Tabah, non loin de Babuqa en Irak. Elle tue cinq policiers irakiens et quatre civils. Mariée à un Turc puis à un Algérien Muriel Degauque se convertit ensuite à l'Islam, se faisant appeler Myriam. En 2002, elle épouse Issam Goris, un Belgo-marocain en compagnie de qui elle se radicalise en fréquentant les milieux islamistes bruxellois du quartier de Saint-Josse, tout particulièrement l'association La plume au sein de laquelle officie le cheikh Abou Chayma. Elle gagne l'Irak avec Issam Goris... Ce dernier est abattu le lendemain de la mort de son épouse. En 2006, une Allemande convertie, Sonja B., est empêchée de se rendre en Irak alors qu'elle cultivait le projet de commettre un attentat-suicide avec son enfant. De mai 2005 à l'été 2008, une cinquantaine de femmes, toutes irakiennes à l'exception de Muriel Degauque, participent à des attentats-suicides. Si le nombre n'est pas négligeable, la proportion sur l'ensemble des attentats commis est malgré tout faible : plus de 600 attentats-suicides uniquement entre mai 2005 et 2007. Précisons toutefois que le nombre croît à partir de 2007 : 8 pour l'année en question, 32 en 2008.

Ansar al-Sunna, prête-nom de Tawhid al-Jihad131 que dirige Zarkaoui, facilite la mise sur pied d'une unité de femmes. Sous l'égide supposée de Samira Jassim132 alias « La mère des croyantes »133 cette petite structure aurait recruté et préparé des Irakiennes afin qu'elles mènent des attentats-suicides dans les provinces de Bagdad et de Diyala. Interrogée après son arrestation le 21 janvier 2009, Samira Jassim (52 ans) déclare avoir recruté 80 femmes-kamikazes dont 28 mèneront effectivement des opérations134. Le viol de plusieurs d'entre-elles aurait été organisé suite à quoi, Samira Jassim expliquait aux victimes que la seule manière de laver la honte sur elle et leur famille consistait à mener un attentat-suicide135. Dans les semaines qui suivent les interrogatoires, Jassim revient sur ses aveux, expliquant avoir été torturée par les services de sécurité irakiens. De sérieux doutes existent effectivement quant à la valeur de son témoignage vraisemblablement obtenu sous la torture, voire dicté136 puis répété à la presse. Cas de figure qui n'est pas sans rappeler la matrone Black Fatima probablement « inventée » par Zarema Muzhakhoyeva. L'objectif consiste à fabriquer de la propagande contre les insurgés en général représentés par les « terroristes d'al-Qaïda  en Irak » aux yeux du monde. Objectif d'autant plus facile à atteindre que les assertions reposent sur des vérités à partir desquelles il est facile de caricaturer : certains groupes de rebelles sunnites ont bien des contacts avec les jihadistes salafistes et ces derniers commettent bien d'abominables crimes. En procédant ainsi sont gommés deux soucis : en premier lieu l'incurie et parfois les exactions des forces de sécurité irakiennes137 en second lieu le fait que des femmes puissent en toute conscience et en toute liberté vouloir délibérément sacrifier leur vie. Dès lors, difficile d'établir dans quel mesure le viol est instrumentalisé comme moyen de pression afin de les contraindre à mener des attentats-suicides. Mais une fois encore, des doutes peuvent être émis sur le caractère systématique du procédé dans la mesure où les volontaires féminines motivées (religieusement ou/et plus prosaïquement par les exactions des forces de sécurité irakiennes) ne manquent pas.

S'il ne saurait être question du recours systématique à la contrainte par le biais d'un chantage à l'honneur ou de coercition, voire de l'exploitation de vulnérabilités morales ou intellectuelles, cela n'est pas pour autant que ces leviers ne sont pas utilisés. En effet, il est difficile de croire au volontariat résolu des deux femmes handicapées harnachées d'explosifs, lancées dans la foule de deux marchés à Bagdad le 1er février 2008138. « Leur » explosion provoque la mort de 98 personnes et plus de 200 blessés. De fait, toutes les « candidates » aux opérations suicides ne sont pas volontaires et quand bien même, les motivations de ces dernières s'enchevêtrent parfois. Le cas de Rhania Ibrahim, Irakienne de 15 ans, est représentatif de cette problématique où les frontières entre ce qui relève de la contrainte pure, du choix par défaut et de l'idéologie assumée sont difficilement discernables. Mieux saisir de quoi il retourne se heurte d'entrée à la dissimilitude des témoignages qu'accentuent les interprétations (et intérêts personnels ou politiques) des uns et des autres. Fin août 2008, le comportement irrationnel de Rhania Ibrahim attire l'attention de policiers irakiens. Sa fouille est ordonnée et l'adolescente reconnaît alors qu'elle est « piégée ». Elle est aussitôt menottée et sous ses vêtements, les policiers découvrent une veste d'explosifs qu'ils neutralisent sans attendre l'arrivée des services de déminage.

L'incohérence des propos de l'adolescente amènent les Irakiens et les Américains à supposer qu'elle a été droguée139. Elle parvient néanmoins à expliquer qu'elle aurait « 13 ans » et que la veste aurait été placée sur elle par deux femmes de la famille de son mari. Le déroulement des interrogatoires qui s'ensuivent est contestable. Une femme, Saj Qaduri, est dite présente, mais uniquement à certains d'entre-eux140. Saj Qaduri l'entend expliquer que son action l'aurait conduite au paradis tout en étant confuse et en réclamant sa mère... A Jonathan Steele141, la fonctionnaire se dit convaincue que « (…) la fille [Rhania Ibrahim] était délibérément prête à servir de bombe humaine » tout en indiquant au sujet des femmes-kamikazes qu'elles « (…) sont aussi des victimes de la situation. » La réflexion de Saj Qaduri, elle-même personnellement touchée par les violences qui meurtrissent le pays142, résume toute la complexité du problème. Toutes les femmes qui embrassent le jihad, y compris jusqu'au sacrifice ultime, ne sont pas des victimes. Mais toutes ne sont pas non plus résolument volontaires. Victimes actives, donc, car les deux postulats se nourrissent réciproquement. Cette notion de « victime active », la justice irakienne semble l'avoir agréée en ne condamnant Rhania Ibrahim qu'à sept ans de prison en août 2009.


Les avantages des femmes jihadistes

Les femmes impliquées dans des activités combattantes, et en particulier des activités terroristes, représentent de nombreux avantages moraux et opérationnels. Pour les premiers, Marc Sageman explique que les femmes étant souvent plus radicales que les hommes, elles peuvent constituer le moteur d'une cause. L'axiome s'est effectivement vérifié à maintes reprises au sein des groupes terroristes d'extrême-gauche des années 1970 et 1980. La situation est plus complexe dans les groupes jihadistes mais elle relève toutefois de cette logique d'émulation que le Hamas et le Jihad Islamique dans les territoires occupés ainsi que Zarkaoui en Irak ont très bien compris. Lorsqu'une femme se distingue dans le jihad, notamment par un attentat-suicide, l'orgueil des hommes est en principe piqué au vif. Schématiquement, une femme a accompli ce que eux n'ont pas été capables de faire. Ils doivent donc se montrer à la hauteur et se porter volontaires pour ce type de mission afin que les femmes ne soient pas contraintes de palier leur déficit de virilité. Autre avantage non négligeable, Mia Bloom estime que les attentats-suicides commis par des femmes suscitent huit fois plus l'attention des médias que ceux perpétrés par des hommes. Dramatisation et émotion sont au rendez-vous, les détails sordides quant à la vie réelle ou supposée de la terroriste, le voyeurisme, le fantasme, les clichés qu'agrémentent les frissons d'effroi sont là. Alors que les médias survolent le plus souvent la vie sentimentale des hommes en se consacrant plutôt à leurs larcins lorsqu'ils ont un casier judiciaires, aux failles des services de renseignement qui n'ont pas vu ceci ou cela, ils examinent bien davantage la vie privée d'une femme143. Au bilan, un attentat-suicide commis par une femme est une « valeur sûre ».

Opérationnellement, le premier avantage peut relever cyniquement du « principe d'économie des forces ». En effet, n'étant pas entraînées comme le sont les hommes, les femmes sont a priori « consommables » pour des attentats-suicides dont l'on ne revient pas. Il est parfois avancé que le recours aux attaques-suicides féminines témoigne de difficultés de recrutement ou de faiblesse en effectifs du groupe concerné (séculier ou religieux). Or, dans les faits cette assertion est battue en brèche par le nombre relativement peu élevé des opérations de ce type par des femmes. Ce qui n'ôte rien à l'idée secondaire plutôt que prioritaire d'épargner les combattants masculins chevronnés en sacrifiant les femmes inexpérimentées. En dehors du PKK et du LTTE pour qui le problème du recrutement n'a jamais été crucial et pour qui les attentats-suicides féminins s'inscrivent notamment dans une logique d'égalité des sexes et de symboles politiques, AQI en Irak, le TTP dans les zones tribales et enfin Boko Haram au Nigeria adoptent ce principe par le biais de fillettes, d'adolescentes voire d'handicapées.

Avantage plus évident, les femmes attirent généralement moins la suspicions que les hommes. Elles sont donc plus efficaces pour frapper les « soft target »144 souvent bondés à l'instar de marchés et centres commerciaux, de restaurants, de lieux administratifs... Cette efficacité étant le produit145 de la motivation que multiplient les capacités opérationnelles globales146 l'on comprend qu'un minimum de motivation est donc nécessaire... Cette facilité à échapper aux « radars » s'est aujourd'hui amenuisée : les forces de sécurité en Irak, au Pakistan, au Nigeria, en Somalie, etc savent que la méfiance est de mise, y compris avec les femmes. Malgré tout, elles bénéficient de davantage de « transparence » que les hommes dans des sociétés où la femme est méprisée ou au mieux, considérée comme incapable de violence (voire incapable tout court). Notons que nos sociétés occidentales n'échappent pas au poncif selon lequel le fanatisme est incompatible avec le sexe féminin, qu'une femme n'est pas dangereuse, quel que soit son âge. Une femme est douce, donne la vie et pas la mort, etc... Ce qui la rend ainsi plus « furtive ». Les femmes bénéficient donc de ce capital induit par le sexisme pour se « faufiler » plus aisément, qu'il s'agisse de missions de soutien ou d'action directe. Enfin, aussi bien la tenue vestimentaire (dans les pays musulmans) que la morphologie féminine permettent de cacher des explosifs mieux que sur le corps d'un homme. Outre les prothèses pour simuler une grossesse et dans lesquelles peuvent être placées des explosifs s'ajoutent les bombes soutien-gorge147... La fouille d'une femme enceinte ou la palpation au niveau de la poitrine étant évidemment des plus compliquées, il devient plus simple à une terroriste de franchir les cordons de sécurité.


Émergence et réticences

En dépit – ou en raison – de l'hostilité de Ben Laden et d'al-Zaouahiri quant à l'implication des femmes dans le jihad, celles-ci se désinhibent pour l'essentiel grâce à Internet et s'impliquent par leurs discussions sur les forums, allant parfois au-delà, « in real life ». Ainsi en est-il des femmes du « Réseau Hofstad » aux Pays-Bas qui « s'autogénère »148. Aujourd'hui quasiment oublié, le réseau en question s'est formé de plusieurs jeunes islamistes néerlandais préparant des attentats dans le pays. L'un de ses membres, Samir Azzouz est-il interpellé le 30 juin 2004149 pour le braquage d'un supermarché. Chez lui sont trouvés des plans de l'aéroport de Schipol et de la centrale nucléaire de Borssele ainsi que des éléments pour la fabrication de bombes artisanales... Le 02 novembre, Mohammed Bouyeri – qui appartient lui aussi au réseau – assassine le réalisateur Theo Van Gogh. Le 22 juin 2005 apparaissent les femmes dudit réseau mais dont le rôle de soutien est évidemment antérieur à cette date : la police arrête alors Nourredine el-Fatmi en compagnie de son épouse Soumaya Sahla et une amie, Martine van den Oever. El-Fatmi est suspecté de préparer l'assassinat de policiers. Ce que découvrent les enquêteurs confirme leurs suspicions : un fusil d'assaut et des munitions. En revanche, Soumaya Sahla et Martine van den Oever sont libérées en août150. Pour peu de temps : le 05 septembre 2005, l'épouse d'el-Fatmi est encore interpellée, cette fois-ci pour détention d'une arme de point, vraisemblablement dans l'optique d'une action terroriste. Non loin, entre la Belgique et la Suisse est créé le site Minbar-SOS qui, dès 2006, sert de plate-forme de recrutement sous l'égide de Malika el-Aroud (alias Oumm Obeyda). Belge d'origine marocaine, elle épouse tout d'abord un des assassins du commandant Massoud, Abdessatar Dahmane (Abou Obeyda). Son second mari avec qui elle se lie religieusement dans la mosquée de Bruxelles en décembre 2003 n'est autre que Moez Garsallaoui qui entraîne Mohammed Merah dans une zone tenue par le Mouvement des Talibans Pakistanais151 (à la frontière avec l'Afghanistan)152. Par le biais de Minbar-SOS, elle relaie les informations des crimes qui seraient commis en Afghanistan et en Irak153, elle appelle les hommes à réagir et les femmes à les soutenir... L'une de ses recrues français, Hamza al-Alami, est tué en Afghanistan en 2008154. Arrêtée et relâchée à plusieurs reprises, elle est finalement interpellée une nouvelle fois (à Bruxelles) et condamnée en 2010 à huit ans de prison.

Le 16 décembre 2007, al-Zaouahiri155 accepte de répondre à toutes les questions qui lui seront posées sur Internet156, collectées via as-Shabab et al-Fajr Media Center, agences de communication d'AQC. Les premières réponses sont diffusées sur les forums islamistes à partir du 02 avril 2008, dont certaines relatives à des questions sur le rôle des femmes dans le jihad. L'une d'elles résume la pensée du chef spirituel d'AQC. A une internaute surnommée Ghurba qui lui demande : « Est-ce que al-Qaïda accepte des femmes dans ses rangs », ce que rétorque al-Zaouahiri est sans équivoque : « Ma réponse à la sœur Ghurba est non. » A une autre question, il précise son point de vue : « Al-Qaïda n'a pas de femmes, mais les femmes des moudjahidines font leur héroïque part en prenant soin des demeures et des fils dans la rudesse de l'immigration, du mouvement, de l'unité et dans la crainte des frappes des croisés. » Position qui suscite le dépit de nombreuses femmes. Cette contrariété ne les empêche pas de s'investir toujours davantage dans le jihad via des actes de terrorisme et ce également en-dehors d'Afghanistan et d'Irak.

L'Américaine Colleen Renée la Rose, alias Fatima La Rose, se convertit en 2005 après avoir perdu son frère, son père et après une tentative de suicide. Concomitamment à une rencontre à Amsterdam, elle se radicalise via Internet. En 2008, elle exprime sa volonté de devenir une martyr au nom d'Allah. Peu après, elle entame une collecte de fonds pour permettre l'assassinat du caricaturiste Lars Vilks. Interrogée par le FBI elle nie tout, mais continue d'être surveillée. En 2009, elle se rend en Europe afin de se préparer à l'assassinat de Vilks. Elle gagne l'Irlande où une petite cellule s'est formée, mais de manière relativement chaotique. Déçue, elle retourne aux États-Unis où elle est finalement arrêtée. Plus sérieusement, en mai 2010, Roshonara Choudry poignarde et blesse gravement un membre du parlement britannique157, Stephen Timms. Étudiante en communication, elle est marquée par les diatribes d'Anwar al-Awlaqi, un des cadres d'AQPA, sur Youtube. Estimant que l'université est anti-islamique, elle l'abandonne et choisit de s'attaquer à Stephen Timms qui a voté en faveur de la guerre en Irak. Son action sera célébrée dans le magazine Inspire d'al-Qaïda.

2010 tient lieu d'année-charnière quant à la place des femmes au sein d'al-Qaïda (ce qui ne doit en aucun cas être vu comme une avancée en matière d'égalité des sexes). Est alors signalée la création de cellules de femmes volontaires pour des attentats-suicides au Pakistan et en Afghanistan. En mai 2010, Wafa al-Shihri, épouse de Saïd Ali al-Shihri, un des fondateurs et cadres d'AQPA158, déclare « Si votre homme n'est pas capable de vous défendre et de prendre soin de vous, venez et profitez de l'hospitalité et de la protection des meilleurs combattants dans la péninsule arabique » invitant de facto les femmes musulmanes à quitter leur époux légitime si celui-ci est indigne de son rôle. S'il ne s'agit pas d'un appel au jihad à proprement parler le message n'est pas anodin. Mi-2010, encore et toujours AQPA dénonce l'arrestation de Haylah al-Qassir alias Oumm al-Rabab. Interpellée en février 2010, la nouvelle n'est diffusée par les autorités saoudiennes que le 04 juin. Sa capture survient alors qu'elle s'apprêtait à faire parvenir des fonds à Said Ali al-Shihri. Contre toute attente, AQC lui rend hommage et elle est surnommée « la première dame d'al-Qaïda ». Mettons en exergue l'action « avant-gardiste » d'AQPA dans « l'émancipation jihadiste » des femmes au sein de la mouvance al-qaïdienne initiée sept ans plus tôt par Yousouf al-Ayyiri. Celle-ci révèle à quel point la perception commune d'al-Qaïda comme d'une entité homogène est fausse : différents courants de pensées existent et se manifestent159. Dans le même temps, tout comme le cheikh Yassine pour la Palestine, sous la pression populaire et alors que son épouse a appelé les femmes à soutenir le jihad des hommes par tous les moyens (rendant également hommage aux martyres féminines), al-Zaouahiri se montre désormais moins sourd au jihad des femmes.


Pakistan et Afghanistan

Cet étrange phénomène d' « émancipation » féminine jihadiste se prolonge au Pakistan et en Afghanistan, la même année 2010. Le 21 juin, deux soldats américains et deux enfants afghans sont tués dans un attentat-suicide perpétré par une femme. Un des cadre jihadiste locaux, Qari Zia Rahman, du TTP, revendique l'action. Cette fois-ci, l'existence de cellules de « femmes-kamikazes » ne fait plus de doute. Le 24 décembre, un second attentat-suicide accompli par une femme est encore plus meurtrier : 42 Pakistanais perdent la vie lors d'une distribution de nourriture (où la terroriste passe évidemment inaperçue). Toujours en 2010, Meena Gul, une fillette de douze ans est entraînée par sa belle-sœur, Zainab, affiliée aux Talibans afin de lancer un attentat-suicide160. Parvenant à s'échapper elle témoignera que d'autres femmes se préparent à des opérations de ce type des deux côtés de la frontière. Un an plus tard, une autre fillette de huit ans est kidnappée. Des explosifs sont fixés sur elle avec l'intention qu'elle explose au milieu de soldats pakistanais. Ceux-ci parviennent toutefois à désamorcer l'EII161. Boko Haram n'est donc pas la première organisation jihadiste à avoir adopté cette tactique : les Talibans l'ont précédé. Autre remarque concernant la fillette de douze ans préparée par sa belle-soeur : si l'on fait abstraction de l'horreur reste la froide intention de la femme adulte (Zainab) décrite comme portant des vêtements d'homme et combattant avec les Talibans162.

Bien que lié au TTP et en dépit de l'intervention « osée » de l'épouse d'al-Zaouahiri, les positions d'AQC au sujet des femmes dans le jihad n'ont pas beaucoup évolué depuis les « questions-réponses avec al-Zaouahiri, deux ans plus tôt. Positions claires et « conformes » à la perception occidentale de ladite organisation quant à la place des femmes en général : rétrograde. Ainsi, en mars 2011, al-Fajr Media Center lance le magazine électronique al-Shamika163 en parallèle au magazine jihadiste Inspire. Les principes prônés par AQC y sont évidemment défendus au milieu de conseils de beauté : épouser un moudjahidine, ne pas sortir de chez soi, tenue vestimentaire décente notamment le niqab pour se protéger du soleil (!), des entretiens avec des veuves de jihadistes tués, le rôle de soutien des femmes aux hommes qui combattent... Le TTP ne renonce pas pour autant à confier des missions directes aux femmes. Le 25 juin 2011, une femme et son mari mènent de concert une attaque-suicide contre un poste de police pakistanais, à Kolachi164. Le lendemain, une autre fillette de huit ans périt. Les explosifs qu'elle transportait jusqu'à un poste de police détonnent avant qu'elle n'atteigne celui-ci165. Pour l'essentiel, ces opérations sont lancées sous l'autorité de Qari Zia Rahman. Capturé par les services spéciaux de la CIA et de l'ISI166, il est libéré en échange d'officiers pakistanais otages des Talibans. Donné mort à plusieurs reprises (juin 2009, mars 2010 et août 2013), il est pourtant toujours bien vivant en mai 2014. Proche d'AQC, s'il se décrit lui-même comme étant chargé des finances pour le TTP dans la région de Kunar, il exerce aussi des responsabilités opérationnelles167. Au regard des succès obtenus grâce aux opérations-suicides, le TTP décide de la création d'une unité féminine dédiée composée de douze à seize femmes. La première terroriste de cette cellule frappe le 19 novembre 2012 contre l'ex-chef d'un mouvement politique islamiste pakistanais hostile au TTP, Qazi Hussein Ahmed. La femme168 vêtue en burqa explose alors que le convoi du notable passe à proximité d'un marché169. Celui-ci échappe à l'attaque que revendique cette fois-ci Omar Khalid al-Khorasani, un des plus actifs chefs des TTP170.


En Afrique

Contrairement à ce qui a été récemment affirmé, Boko Haram n'est pas le premier mouvement jihadiste africain à avoir eu recours aux femmes pour lancer des attentats-suicides. Les Shebabs de Somalie sont les initiateurs de ces opérations féminines dès juin 2011 lorsqu'une femme appartenant au groupe de la Brigade des Martyrs tue le ministre de l'Intérieur somalien. Elle a été précédée deux ans plus tôt, le 03 décembre 2009, à Mogadiscio, par une « fausse femme », à savoir un homme déguisé en femme, profitant ainsi des avantages tactiques évoqués plus haut. Le bilan est lourd : dont quatre ministres171 tués. Moins d'un an après l'attentat de juin 2011, une nouvelle tentative échoue, cette fois-ci contre le Premier ministre somalien. La terroriste, Safiya Cheikh Ali (21 ans) se présente à un meeting sans aucune accréditation ni invitation. Les éléments de sécurité hésitent à la fouiller. Finalement, ils se contentent d'un geste de bonne volonté de sa part et ils la laissent entrer172. Une dizaine de personnes est tuée dans l'explosion. Dans la veine des attentats perpétrés par des couples dans les zones tribales entre le Pakistan et l'Afghanistan ainsi qu'en Irak, une épouse et son mari appartenant aux Shebabs se font sauter le 24 mai 2014 dans le restaurant La Chaumière à Djibouti173.

Autre figure récente du terrorisme salafiste au féminin, Samantha Lewthwaite, surnommée « la Veuve Blanche » par la presse, a défrayé la chronique en Grande-Bretagne bien avant Hayat Bouméddiene en France. Son parcours est « banal » et pourrait se rapprocher de celui de maintes jeunes-femmes françaises qui font aujourd'hui le choix de se ranger sous la bannière de l'EI. Fille d'un militaire britannique, convertie à 15 ans, elle rencontre son futur époux, Jermaine Lindsay, d'origine jamaïcaine – également un converti – lors d'une marche contre la guerre en Irak. Ils se marient religieusement. Le 07 juillet 2005, Germaine Lindsay se fait sauter dans un des trains des attentats de Londres, tuant 26 personnes. Après s'être présentée en victime, Samantha Lewthwaite apparaît comme une manipulatrice174. Elle fréquente un homme lié à la mouvance salafiste, Habib Saleh Ghani175, puis elle l'épouse. Elle disparaît en 2009 pour la Tanzanie ou la Somalie. Là, elle aurait recruté et entraîné des femmes176. Elle est également impliquée dans des actions terroristes en Afrique de l'est (suspectée d'avoir participé à une attaque à la grenade le 24 juin 2012 contre un bar de Mombasa) et aurait pu l'être une des organisatrices de la POM du Westgate de Nairobi du 21 au 24 septembre 2013, faisant au moins 68 morts. Rumeur qui depuis a été dissipée. A également circulé la rumeur de sa mort en Ukraine où elle aurait servi dans les rangs du bataillons Aidar, autre assertion sans fondement. Enfin, l'Algérie est elle aussi la cible d'un attentat-suicide féminin177 que revendiquera ensuite AQMI : le 28 janvier 2008, un commissariat de Thénia (à une cinquantaine de kilomètres à l'est d'Alger) est attaqué : une camionnette fonce contre les locaux. Sa conductrice178 gênée par les obstacles défensifs ne parvient pas à atteindre le bâtiment et déclenche prématurément la bombe, limitant ainsi les dégâts179. Il n'est pas absurde d'imaginer que si l'action avait été couronnée de succès, d'autres attentats-suicides féminins auraient pu survenir dans le pays.

Au Nigeria, le premier attentat-suicide féminin est perpétré le 08 juin 2014 dans les environs de Gombe, contre un camp militaire. Un autre survient en novembre à Azare, tuant douze personnes, puis le 15 février 2015 à Damataru. Boko Haram, à la croisée entre la secte, le mouvement insurgé jihadiste et l'organisation de crime organisé, s'inspire rapidement des précédents initiés par les jihadistes irakiens et pakistano-afghans en recourant à des fillettes et adolescentes. Contrairement à ce qui a été affirmé dans un premier temps, aucune de celles-ci ne semble avoir été kidnappée à Chibok le 14 avril 2014. Les maigres informations glanées par les forces de sécurité nigérianes font apparaître qu'il s'agit plutôt d'enfants de membres de Boko Haram ou proche de l'organisation a des degrés divers. Au mois de décembre 2014, la première (13 ans) est arrêtée alors qu'elle porte sur elle des explosifs. Selon son témoignage, elle aurait été donné à Boko Haram par son père. Le 11 janvier 2015, deux femmes (l'une d'une quinzaine d'années, l'autre d'une vingtaine d'années) se font sauter à Potiskum. Le même jour, une fillette d'environ dix ans explose sur un marché à Maiduguri, tuant une dizaine de personnes180. Le 22 février, une autre fillette (de sept à dix ans) harnachée d'un dispositif explosif est encore « détonnée » à Potiskum, tuant cinq personnes. Évidemment ces « terroristes » n'en sont pas et, ici, il ne saurait être question d'actions délibérées de la part de ces enfants. Leur « rapport » coût/efficacité opérationnelle est des plus intéressants pour l'organisation. En effet, contrairement aux garçons qui deviendront des jihadistes, elles ne « valent » rien mais elles peuvent causer des dégâts considérables tout en attirant l'attention des médias étrangers plus encore que des femmes. Autre point à mettre en exergue bien que généralement occulté : en théorie, seules des femmes peuvent toucher les fillettes ou adolescentes et donc, placer sur elles les explosifs (lorsqu'ils ne sont pas transportés dans des sacs)...

Cette barbarie s'exprime aussi dans les massacres de femmes avant la prise de Bama181, épouses ou épousées avant la fuite des jihadistes puis tuées. Assassinées non dans le but de les empêcher de se remarier, mais au nom du tatarrus tel que l'interprètent de nombreux islamistes radicaux182 et jihadistes. Dans le premier cas, citons Hisham Abdel Zaher, ingénieur égyptien, des plus méconnus mais pourtant très actif au cours des années 1990 dans la mouvance jihadiste égyptienne, au sein de la Gamaa al-Islamiyyah. Bien que considérant, dans les années 2000, le meurtre de civils irakiens comme « (…) totalement injustifiables quelles que soient les circonstances... Le tatarrus est pertinent que dans le cas de femmes ou d'enfants musulmans capturés durant une guerre par les infidèles. Dans une telle situation, il serait permis de les tuer pour les empêcher d'être convertis à d'autres religions par les infidèles ou [pour les protéger] d'abus par les soldats infidèles. »183 Zarkaoui est moins « pondéré », mais ses propos permettent de comprendre la logique des meurtres de Bama : « L'Islam établit une hiérarchie de valeurs dans tous les domaines. Dans [cette hiérarchie], la protection de la foi est plus importante que la protection de soi. Tuer le mutumarresoun [civil musulman qui vit sous le contrôle des infidèles] est nécessaire pour empêcher la foi des infidèles de frapper la racine184. »185 A moyen terme, tous ces crimes causeront (heureusement) un lourd préjudice à Boko Haram. Ils pourraient d'ailleurs contribuer autant que les forces de sécurité nigérianes (si ce n'est plus) à la désintégration d'une partie du mouvement sachant qu'aucune organisation insurgée recourant aux plus abjectes des méthodes sans « contreparties » pacifiques186 n'a jamais gagné de guerre contre l’État face auquel elle était engagée...


Les femmes et l’État Islamique

Malgré la violence de la guerre civile en Syrie, à la fin de l'année 2013 aucun attentat-suicide féminin n'avait encore eu lieu dans le pays. En dépit de l' « esprit d'ouverture » d'al-Zarkaoui, initiateur de ce qui deviendra l'EI, l'organisation d'Abou Bakr al-Baghdadi n'a pas engagé de femmes dans des opérations suicides, ni même dans des opérations plus conventionnelles. Leur place se limite donc à un rôle « domestique », ce à quoi adhèrent fanatiquement187 un grand nombre de femmes de l'organisation188. Néanmoins, le sujet des femmes dans le jihad n'est pas occulté ainsi que l'illustre le manuel officieux des « femmes de l'EI »189 rédigé par des membres du bataillon al-Khansa. Le jihad dans un contexte ponctuel et local est ainsi envisagé parmi les trois cas de figure qui autorisent une femme à sortir de sa demeure190 : « (…) si l'ennemi attaque le pays et que les hommes ne sont pas assez pour le protéger et que les imams édictent une fatwa pour cela, comme les femmes bénies d'Irak et de Tchétchénie le firent, avec grande tristesse, si les hommes sont absents même s'ils sont présents191. » Anticipant cela, répondant à un besoin prosaïque et dans la logique des travaux de Muhammad Khayr Haykal qui prône la présence des femmes dans l'armée islamique, deux bataillons féminins sont créés : al-Khansa, évoqué ci-dessus et Oumm Rayyan. Le Bataillon al-Khansa est donné comme regroupant une centaine de femmes192. Chargés de la surveillance des autres femmes, les auxiliaires des deux unités rendent compte aux policiers islamiques et veillent au respect de la charia. Au besoin, elles pourraient former la communauté féminine de l'EI au maniement des armes légères et, accessoirement, constituer un vivier de volontaires zélées pour accomplir des attentats-suicides dans l'esprit de l'obligation individuelle. A ce titre, la reconquête des villes irakiennes et syriennes pourrait donner à l'EI l'occasion d'autoriser des femmes volontaires à s'impliquer dans des attentats-suicides. D'autant que celles-ci ont souvent un « sens du devoir » prononcé qui commence avec l'obligation individuelle à laquelle elles se sont pliées : la hijra. Par ailleurs, quelques-unes193 expriment ouvertement leur désir de prendre part au combat armé, allant même jusqu'à souhaiter être à la place des bourreaux de l'EI194 ou encore appelant à attaquer l'Occident195. Enfin, il est à redouter que cette froide détermination parfaitement assumée ne favorise des drames sanglants, comme celui de Bama au Nigeria, lorsque seront reconquises les villes emblématiques de l'EI. A savoir, le meurtres des femmes et enfants musulmans par leurs époux et pères, voire de la main de mères elles-mêmes.

Ouvrons une parenthèse sur les femmes kurdes qui luttent contre l'EI. Est répété à l'envi dans les médias que les jihadistes de l'EI auraient peur d'affronter les combattantes des YPG (ou les femmes des Forces Nationales de Défense196 syriennes). Pour « belle » qu'elle soit, cette histoire ne repose que sur les propos d'une milicienne des YPG, à l'été 2014, amplement relayés ensuite197. Or, aucun texte sacré de l'Islam ne mentionne qu'un jihadiste qui serait tué par une femme combattante se verrait refuser le paradis ; absolument rien dans la Sunna, pas l'ombre d'un hadith, et encore moins dans le Coran. A ma connaissance aucun jihadiste n'a confié sa peur de « croiser le fer » avec une femme kurde, pas une déclaration sur les réseaux sociaux n'a confirmé – même a minima – cette rumeur. Les choses sont simples : un jihadiste tué au combat est un martyr, peu importe s'il est tué par une femme. En outre, un fait m'interpelle. Les unités kurdes sont de trois types : exclusivement masculines, exclusivement féminines ou mixtes, tandis que la proportion de combattantes est élevée. Grands sont donc les risques qu'ont les jihadistes de « tomber » sur une unité kurde composée de femmes. Je m'interroge alors : si cette peur était aussi prononcée qu'il est dit, pourquoi les lignes de l'EI ne sont-elles pas effondrées sitôt que les Kurdes sont massivement entrés en action ? Pourquoi le siège de Kobané a-t-il été si long ? La réponse me semble évidente : belle histoire mais légende dans son ensemble198.

En dehors des aspects guerriers prévaut la position « zaouahirienne » avec l'idée centrale dans ledit manuel que « Les femmes n'ont rien à gagner de l'idée d'égalité avec les hommes à part des épines. » Glosant sur les vertus de l’État Islamique en ce qu'il apporte aux femmes qui vivent sur son territoire, le manuel consacre plusieurs pages à l'éducation des femmes. Contrairement à un poncif, l'EI ne « néglige » pas cet aspect, précisant que « L'Islam n'a jamais été un ami de l'ignorance. » Si la plupart des sciences sont considérées comme détournant de Dieu, le document stipule que l'obligation faite aux femmes de rester chez elles n'est pas synonyme d'ignorance, un distinguo étant établi entre « sortir pour travailler » et « sortir pour étudier199 ». Dès lors, de 7 à 9 ans, une fillette doit apprendre le fiqh et la religion, l'écriture et la lecture de l'arabe ainsi que les mathématiques et les sciences naturelles (jusqu'à un certain point). De 10 à 12 ans, les études sur le fiqh s'accentuent, en particulier sur le fiqh concernant les femmes tandis que sont entamés des apprentissages (couture, cuisine...). A partir de 13 ans et jusqu'à 15 ans, charia et poursuite des « apprentissages » sont au cœur du programme. A noter que le manuel considère qu'une fillette peut être mariée dès 9 ans200, même si la plupart des (futures) femmes ne l'est « que » vers 16 ou 17 ans... On l'aura deviné, l'éducation des femmes a pour but de permettre, ensuite, l'éducation des enfants et notamment des garçons qui deviendront un jour des jihadistes...

En ce qui concerne les muhajirat201 occidentales, estimer leur nombre représente un exercice difficile. Le chiffre de 550 est avancé fin 2014 – début 2015202. Les Françaises paraissent constituer le cinquième de ce total : début 2015 le ministère de l'Intérieur les évalue à 94203 (sur 393 Français) et en mars 2015, elles seraient 119204 (sur 413). Dans le même temps – pour ne donner que quelques exemples - les Britanniques seraient une soixantaine205, les Australiennes une quarantaine206. Alors que la rumeur du jihad al-nikahjihad du sexe – a été colportée depuis l'automne 2013, amplifiée par la presse avant d'être finalement démentie, David Thomson évoque plus judicieusement un « jihad matrimonial »207. Évidemment, sur place, le rêve se casse la figure et l'aller semble sans retour208. Ainsi aucune des Françaises parties en Syrie n'est à ce jour revenue. L'accueil des muhajirat occidentales par les autres femmes arabes est loin d'être systématiquement cordial, accentuant l'isolement induit par les « limitations de sortie ». Quoi qu'il en soit, le jihad al-nikah est un bobard et ces femmes ne sont pas davantage des esclaves sexuelles. Ce qui ne signifie pas que la pratique n'existe pas, mais à l'encontre des non-musulmanes à commencer par les adolescentes et femmes yézidies209. Aucune véritable statistique n'existe (et de toute manière celles-ci ne seraient pas fiables) mais l'on peut aisément deviner qu'un grand nombre des femmes célibataires qui épousent un jihadiste sur Internet avant de le rejoindre « au Sham » sont convaincues d'avoir trouvé le mari idéal. Dans leur esprit, un jihadiste ne peut qu'être un homme pieu, fidèle, qui sait ce qui est juste. Martin Van Creveld, historien militaire210 indique lors d'un entretien que « (…) l'homme aime la guerre et la femme aime les guerriers. » Ces quelques mots résument une des motivations qui, là aussi, s'enchevêtrent avec d'autres, politiques et religieuses.

« Le cadre directeur de toutes ces contre-cultures de rejet est que l'Occident est en guerre avec l'Islam. Ce cadre constitue l'infrastructure de leur interprétation de tous les événements quotidiens locaux et à l'étranger ainsi que les grands événements tels que les guerres et les atrocités. Pour les membres du groupe Hofstad, cette compréhension des événements du monde n'était pas très profonde. Dans un sens ce que nous constatons avec ces adolescents est une version raccourcie de l'Islam, obtenue non pas d'une étude traditionnelle de la religion, mais via un chemin autodidacte et une manière particulière de voir leur religion. Ainsi, ils apprennent eux-mêmes, prennent des idées de gens qui en savaient un peu plus qu'eux, mais n'étaient pas éduqué dans la tradition de la religion. »211 Là réside la motivation principale de beaucoup de femmes volontaires pour la hijra212 : défendre la Oumma qui serait menacée. Défense qui ne passe pas nécessairement par les armes mais davantage par l'action humanitaire. Cette raison de l'engagement (dérivé sous des formes diverses) revient beaucoup dans les témoignages des muhajirat, dans leurs messages sur les réseaux sociaux213. Elles contribuent d'ailleurs à entretenir cette propagande et ainsi, à servir de recruteuses indirectes notamment en relayant les images d'enfants blessés, tués, mais aussi de recruteuses directes en incitant les timorées à les rejoindre.

En lien avec ce besoin moral de contribuer à restaurer la justice s'inscrit le projet de « société » que représente l'EI. A savoir participer à la construction d'une communauté soudée loin de l'hypocrisie ambiante, de ne pas avoir à se soucier du « quotidien extérieur » et de se placer sous la protection d'un homme loin de ce qui est perçu comme les « fariboles » des féministes, de la superficialité des publicités qui ne montrent les femmes qu'à demi nues (voire totalement nues) maquillées à outrance, etc, etc... Tout cela se construit pas à pas, au fil d'un processus analysé par Randy Borum : (1) du sentiment qu'une situation n'est pas normale à (2) la conviction que c'est injuste et que (3) les autres sont responsables et qu'ils sont donc (4) le diable214. Au nom de tout cela, en dépit de difficultés à quitter leur famille, ces femmes rejoignent l’État Islamique de leur propre gré215 puis soutiennent la violence dont use et abuse l'EI. Certaines célèbrent les décapitations et exécutions beaucoup vilipendent haineusement les ennemis de l'EI. Malgré ce fanatisme, plusieurs conservent un idéal de justice et le mettent en œuvre jusque sur le sol du califat. Des adolescentes et femmes yézidies aux mains de l'EI ont ainsi témoigné auprès d'Amnesty International de la protection et de l'aide qu'elles ont reçues de la part de muhajirat216 pourtant mariées à des jihadistes. Élément qui atténue considérablement l'idée de femmes simplement victimes d'une emprise sectaire, totalement déconnectées et qui accrédite au contraire le postulat d'un engagement « éclairé ». Concernant la « version raccourcie de l'Islam » qu'évoque Marc Sageman elle réside dans une autre motivation essentielle agrippée à l'esprit des adolescentes et femmes musulmanes radicalisées, omniprésente dans celui des muhajirat : accéder au paradis. Œuvrer pour l’État l'Islamique synonyme de justice selon elles, même sans combattre les armes à la main, constitue donc un jihad en soi. Plus prosaïquement, c'est aussi la seule manière un tant soi peu rétributrice d'endurer toutes les épreuves : de la rupture avec sa famille à l'angoisse de l'inconnu pour arriver à Raqqah tandis que les raids aériens frappent les environs...


Pendant l'année 2014, 592 attaques-suicides, essentiellement menées par des islamistes, sont survenues217. Soit environ 94 % de plus qu'en 2013. Des attaques qui tuent 4 400 personnes (3 200 en 2013218). En 2013, cinq de ces attentats-suicides sont perpétrés par des femmes, quinze en 2014, pour beaucoup au Nigeria. Mais ne nous trompons pas ; ce « faible » nombre ne traduit aucunement l'intensité des convictions jihadistes féminines dans le monde entier. La détermination à combattre les injustices qui frapperaient la Oumma et dont seraient responsables les Occidentaux avec la complicité des « États apostats » est bien là. Quelle que soit la forme de combat adoptée, acceptée, ou revendiquée, du « fanatisme domestique » à l'action terroriste kamikaze, des femmes se sont rangées sous la bannière de l'Islam radical. Traduire leur choix du jihad uniquement comme la résultante d'une emprise sectaire est insuffisant et dangereux ainsi que je l'ai écrit puis développé tout au long de cet essai. Certaines de ces femmes ne sont absolument pas des victimes de l'idéologie jihadiste mais des actrices à part entière. Elles peuvent aimer leur mère, les enfants, cuisiner, les niaiseries en rose tout en fêtant l'exécution d'otages, en étant prêtes à combattre jusqu'au sacrifice ultime en explosant au milieu d'une foule d'innocents. Beaucoup ne sont ni totalement actives ni totalement victimes, motivées – répétons-le – par un inextricable enchevêtrement de raisons. A ce titre, il importe que les décideurs politiques mais aussi les responsables, analystes et opératifs, des services de renseignement, les membres des forces de sécurité, les militaires, ne négligent pas l'idée qu'une femme peut être aussi résolue qu'un homme, qu'elle peut être aussi meurtrière. Il est crucial d'avoir à l'esprit qu'au nom du fard 'ayn, l'obligation individuelle, une femme peut compléter ou poursuivre la mission de son « homme » si celui-ci vient à être neutralisé ainsi que nous l'enseigne l'exemple du Réseau Hofstad. Il est vital de s'efforcer de cerner la (vaste) problématique jihadiste sans exclure les femmes du périmètre d'observation. Ou bien, un jour, l'une d'elles nous prouvera par le feu, la destruction et la mort l'ampleur de l'erreur commise.




1 Titus.
2 Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains et la ruine de Jérusalem in Œuvres complètes de Flavius Josèphe par J.A.C. Buchon, Librairie Charles Delagrave, 1879. Accessible sur Gallica. Un des chefs militaires de la révolte qui commence en 66. Contrairement à 39 rebelles avec qui il s'est réfugié dans une grotte, Flavius Josèphe et un autre refusent de se donner la mort. Ils se rendent peu après à Vespasien et à Titus. Intelligemment, Flavius sera alors choisi comme interprète par les Romains, et surtout comme négociateur lors du terrible siège de Jérusalem en 70. Chroniqueur (et historien), il rapporte les sanglants épisodes de l'insurrection juive, en particulier lors du siège de Massada. Il deviendra citoyen romain en 71. Une des premières publications « modernes » de la Guerre des Juifs, l'est à Augsburg en 1470. Aujourd'hui, les historiens considèrent ses écrits avec prudence, estimant qu'ils relèvent davantage de la propagande romaine d'alors (et d'intérêts personnels) que de la stricte réalité.
3 Pour des questions plus religieuses que politiques.
4 Guérillas ou quasi-guérillas sont un phénomène bien plus ancien encore dont quelques racines sont documentées jusqu'au règne de Darius Ier, roi de Perse (né vers 450 av. J.C. Mort en 486 av. J.C.) ; voir les deux volumes de War in the shadows, the guerrilla in history, par Robert B. Asprey, Doubleday 1975 (énorme richesse documentaire ; des éditions plus récentes existent).
5 De 66 à 74.
6 Je préfère « participation directe » à « participation active » : une activité de soutien assumée au bénéfice d'une cause implique nécessairement d'être actif (ne serait-ce qu'en communiquant et de fait, en contribuant à la propagande de ladite cause) mais en principe sans avoir à s'opposer physiquement à l'ennemi. La participation directe, au contraire implique d'être au cœur de l'action physique. Par exemple, 1) cacher des armes sous les yeux de l'ennemi au profit de 2) combattants qui les utiliseront ensuite relèvent de la participation indirecte pour 1) et directe pour 2) ; participation active dans tous les cas (tandis que la participation « passive » consisterait à savoir où sont les armes, à ne pas en cacher soi-même, mais à ne rien dénoncer).
8 Par pragmatisme de survie plus que par humanité.
9 Ayyam al-arab ; sur le jihad en particulier et l'Islam en général, voir Histoire de l'Islam, fondements et doctrines, Sabrina Mervin, Champs Histoire 2010.
10 Kitab al-Siyar al-Kabir.
11 Jihad al-akbar.
12 Selon la tradition musulmane, toute notion sacrée a un double sens intérieur/extérieur.
13 Batin.
14 Zhahir.
15 La définition qu'en donne Dounia Bouzar, qui explique que les « radicaux activistes (…) détournent le concept de jihad, qui signifie d'abord l'effort du croyant pour lutter contre ce qui va à l'encontre de son éthique : le mensonge, l'envie, la jalousie... Littéralement, le mot signifie 'effort dans la voie de Dieu'. Ce jihad spirituel et moral est d'abord un engagement envers soi-même. » (http://www.bouzar-expertises.fr/metamorphose) n'a qu'une valeur relative selon les époques de l'Islam et selon ses courants.
16 La notion de jihad pouvant être offensive (jihad at-talab ou jihad d'attaque) ou défensive (jihad ad-daf), sachant que le monde est perçu de deux manières : ce qui appartient à la demeure de l'Islam (dar al-Islam) et ce qui appartient à la demeure de la guerre (dar al-Harb) où doivent être menés les combats pour instaurer l'Islam.
17 AQC et EI se battent au nom d'une cause commune, l'Islam, tout en s'opposant quant au calendrier de la création du califat, à quoi s'ajoutent les classiques rivalités entre chefs des organisations les plus en vogue (ainsi qu'entre chefs de factions au sein d'une même mouvance).
18 D'autant que ceux-ci peuvent appartenir à l'une des quatre écoles de la pensée sunnite : le hanafisme, le malékisme, le chaféisme et enfin le hanbalisme et que, par ailleurs, il n'existe aucun véritable clergé chez les sunnites en dépit d'autorités locales dont la reconnaissance est généralement limitée à un espace local, à l'instar de la mosquée d'al-Azhar et de son imam au Caire, du « clergé » islamiste reconnu par le pouvoir syrien, etc.
19 De fait, affirmer que l'Islam n'est qu'une religion de paix depuis quatorze siècles et que les jihadistes contemporains ne sont qu'un phénomène récent comme le fait Dounia Bouzar confine à la falsification historique. Avant Abdallah Azzam d'autres ont déclaré le jihad sans légitimité autre que celle des armes avant tout. L'équivalent « chrétien » serait d'affirmer que les croisades n'avaient qu'un noble but et que la colonisation était exclusivement une œuvre humanitaire...
20 L'on notera que Ibn Taymiyya ne fait aucunement référence au calife, pourtant seul détenteur de l'autorité « étatique » musulmane.
22 Et qui, de manière incompréhensible n'est jamais évoqué dans les analyses sur le chef de l'EI alors que les points de similitude sont nombreux.
23 Théologien/jurisconsulte.
24 Lié à l'Union des Organisations Islamiques en Europe (UOIE, à laquelle est aussi liée l'UOIF) ; Yousouf al-Qaradhaoui est interdit de séjour en France en 2012 alors qu'il devait se rendre au rassemblement annuel de l'UOIF ; sur les liens de l'UOIF et des Frères Musulmans voir http://www.lexpress.fr/culture/livre/la-face-cachee-de-l-uoif_820482.html
25 Yousouf Qaradhaoui in La légalité des opérations martyres en Palestine occupée ; al-Islah, volume 375, 15-18 août 1997 ; cité par Muhammad Munir in Suicide attacks and Islamic law ; International Review of the Red Cross ; volume 90, number 869 ; March 2008.
26 Entretien de Ben Laden accordé à al-Jazeera en 1998, diffusé le 20 septembre 2001 ; in Compilation of Usama Bin Laden statements 1994 – January 2004 ; FBIS Report, January 2004 ; il dira en substance la même chose, quelques mois plus tard, au Time Magazine : « Tous les Américains sont nos ennemis, pas juste ceux qui nous combattent directement, mais aussi ceux qui paient leurs taxes. »
27 Et épargnés tant qu'ils sont non-combattants.
28 L'itjihad.
29 Voir notamment la réflexion d'Abou Yahya al-Libi (1963-2012), un des responsables islamistes proche d'AQC en Libye, ici : http://thesis.haverford.edu/dspace/bitstream/handle/10066/4607/AYL20080410.pdf
30 Et de fait, tous les jihadistes ne sont pas nécessairement des terroristes. Établir que jihad = terrorisme relève du simplisme contesté par les faits : sur les dizaines de milliers de combattants se réclamant du jihad (quel que soit le groupe d'appartenance) depuis les guerres d'Afghanistan, la Bosnie, la Tchétchénie, l'Irak et désormais le territoire occupé par l'EI, tous ne sont pas devenus des terroristes au sens précis du terme, loin s'en faut (et heureusement).
31 Quelle que soit l'idéologie : politique, religieuse...
32 Est fréquemment avancé que le terrorisme vise les civils. C'est souvent vrai. Mais dans ce cas, comment qualifier des atteintes physiques aux militaires, par exemple ceux qui œuvrent dans le cadre de Vigipirate ? Si l'on admet que le terrorisme ne vise que les civils, les premiers meurtres commis par Mohamed Merah, sachant qu'il s'en prenait délibérément à des militaires (même en civil), ne serait donc pas du terrorisme. Dès lors, le terrorisme vise aussi bien civils que militaires.
33 Ce qui peut impliquer que l'acte terroriste soit perpétré par une entité liée à un État ou fortement soutenue par celui-ci : entraînement, armes, facilités financières, etc.
34 Ainsi que l'a rappelé fort judicieusement une des membres de l'assemblée devant laquelle je donnais la conférence dont une ébauche de cet essai constituait la base documentaire.
35 Souvenirs d'un préfet de police Volume I, L. Andrieux, Jules Rouff et Cie Éditeurs, 1885 ; accessible sur Gallica, ici : http://gallicalabs.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65129d/f4.image
36 Dont l'exemple sera donné dans un bref sujet de la télévision palestinienne consacré aux femmes combattantes : https://www.youtube.com/watch?v=gSXhRE2ACRE#t=51
37 Le Trans World Airlines Flight 840 ; voir Flights of terror – aerial hijack and sabotage since 1930, David Gero, Patrick Stephens Limited 1997.
38 Revolutionäre Zellen.
39 Qui deviendra la compagne principale de Ilich Ramírez Sánchez alias Carlos, puis son épouse.
40 De Charles Manson ; s'il s'agit d'une secte, ses actions meurtrières relèvent du terrorisme, commises au nom d'une cause (aussi fumeuse soit-elle).
41Women and war, a historical encyclopedia from Antiquity to the present volume I, sous la direction de Bernard A. Cook, ABC-Clio 2006.
42 Terrorism in America, Kevin Borgeson & Robin Valeri, Jones and Bartlett Publishers inc. 2008.
43 http://www.nysm.nysed.gov/womenshistory/klan.html ; bref, l'article est des plus intéressants. Les pamphlets du Klan destinés aux femmes ne sont pas sans rappeler, toutes proportions gardées, le manuel officieux des femmes de l'EI rédigé par des membres du « bataillon féminin » al-Khansa.
45 Universitaire américaine travaillant sur les questions de terrorisme, plus particulièrement les femmes et le terrorisme.
46 Chiffres qui sont donc à considérer avec toute la prudence de rigueur.
48 Tout spécialement au Nigeria.
49 Abréviation anglaise la plus communément usitée pour les Tigres de Libération de l'Îlam Tamoul, Liberation Tigers of Tamil Elam, organisation indépendantiste de la communauté tamoule du Sri Lanka.
50 Parti des Travailleurs du Kurdistan, Partiya Karkeren Kurdistan, organisation indépendantiste kurde.
51 Women suicide bombers : narratives of violence, V.G. Julie Rajan, Routledge 2011.
52 Rappelons le film l'Armée des Ombres, et le choix final de Mathilde (magnifiquement interprétée par Simone Signoret) sachant parfaitement le sort qui l'attend.
54 Ilm al-Hadith.
55 Citée dans Female terrorism and militancy : agency, utility and organization, Cindy D. Ness, Routledge 2007.
56 Femmes combattantes tchétchènes ; en 1999, au moins deux femmes appartiennent à la garde présidentielle d'Aslan Maskhadov, alors Président, au moment où commence la deuxième guerre de Tchétchénie. A noter que Maskhadov s'efforce de lutter contre les salafistes de Bassaiev.
57 Sur les femmes dans le jihad médiéval en Espagne voir Women in Jihad : a question of honour, pride and self defense par Magdalena Martinez Almira, World Journal of Islamic History and Civilization, 2011 accessible ici : http://idosi.org/wjihc/wjihc1%281%2911/3.pdf
58 Implantée notamment en Espagne musulmane.
59 Zinaa.
61 2:222 Le Coran, traduction de Malek Chebel, Fayard 2009. Comme toujours, et particulièrement au sujet de l'Islam, il convient ensuite de nuancer. Ainsi ce verset peut être interprété de différentes manières selon les interprétations : conseil d'hygiène sans le moindre mépris à l'encontre des femmes pour les uns, expression de l'infériorité naturelle des femmes potentiellement impures pour d'autres ; cette dernière interprétation étant évidemment à relier avec celle qui voudrait que les femmes soient des obstacles au jihad des hommes.
62 « Plébiscité » par Abdallah Azzam, mentor de Ben Laden.
63 Ancien cosmétique pour les yeux.
64 L'église catholique n'a pas non plus toujours été parfaite.
65 Comme au christianisme par ailleurs.
67 Il n'y a donc pas qu'elle.
68 Ce qui, dans ce domaine n'est jamais ni absolu ni définitif. Comme le disait en substance Bernard Fall en matière de lutte contre-insurrectionnelle, si quelque chose fonctionne alors c'est déjà dépassé.
69 Quitte à peindre le tiroir pour dire qu'il n'appartient pas à la commode.
70 Incluant l'action des services de renseignement en amont.
71 La « diminution des réductions » d'effectifs au sein des forces armées est la triste illustration de ce manque de clairvoyance en dépit d'avertissements. Comment aurions-nous procédé si les attentats de janvier 2015 s'étaient produits en janvier 2017, avec des effectifs militaires squelettiques dispersés dans une myriade d'OPEX ? Attendre les attentats pour que soit décidé de renforcer l'arsenal législatif, notamment au profit du renseignement ne m'apparaît pas comme la démonstration d'un dynamisme politique mais comme le surlignage de ce qui n'a pas été fait plus tôt.
72 Impliquant donc l'action militaire mais aussi l'action politique, à savoir tout ce qui n'est pas militaire.
73 Dounia Bouzar op. cit.
74 De l'esprit de corps au corps du texte : cohésion militaire et dissolution journalistique par Claire Oger ; http://www.revues.msh-paris.fr/vernumpub/Ogernv.pdf
75 Sur la stratégie de l'EI, voir tout spécialement http://kurultay.fr/blog/?p=187 par Jean-Marc Lafon ; brillant travail de présentation.
76 La surprise des médias lorsque survient un attentat (chez nous ou proche de nous) en est l'expression.
77 Ex-officier de renseignement de la CIA en poste au Pakistan entre 1987 et 1989 travaillant alors avec les rebelles afghans au régime de Kaboul soutenu par les Soviétiques. Sageman est également psychiatre.
78 Sageman utilise le mot « passive » qui ne peut évidemment être traduit littéralement.
79 Theoretical frames on pathways to violent radicalization – understanding the evolution of ideas and behaviors, how they interact and how they describe pathways to violence in marginalized diaspora, ARTIS Research and Risk Modeling, August 2009 ; http://www.artisresearch.com/articles/ARTIS_Theoretical_Frames_August_2009.pdf
80 Le rapport Métamorphoses le précise d'ailleurs : « au moins cinq mythes ».
81 Al-Jihad wal-Qital fi as-Siyasa ash-Sharia.
82 Non pas l'organisation, mais l'entité territoriale et morale en général.
83 Et par nationalisme.
84 Autre subtilité : le suicide étant interdit par l'Islam, il est question d' « opération martyre ».
85 9:71
86 L'aumône.
87 Il ne s'agit donc pas d'une liste exhaustive de tous les attentats commis par des femmes originaire du Caucase.
88 50 terroristes dont 19 femmes selon les sources.
90 Les explosifs que portent Zalikhan Yelikhadzhiyeva détonnent prématurément, ne tuant qu'elle.
91 Un Mac Donald étant sa cible initiale. Sa charge d'explosifs fonctionne parfaitement ; Georgy Trofimov, spécialiste du déminage est tué alors qu'il tente de la désamorcer : (images violentes) http://www.liveleak.com/view?i=90c_1401732423
92 Service de renseignement/sécurité intérieure russe.
93 V.G. Julie Rajan op. cit.
94 Volga Avia Express Flight 1303 (de Domodedovo-Moscou à Volgograd) et Sibir Airlines Flight 1047 (de Domodedovo-Moscou à Sotchi).
95 79 à 90 tués selon les sources.
97 60 selon le rapport indépendant d'un député russe, Iouri Saveliev
98 L'origine de l'explosion qui déclenche l'assaut reste aujourd'hui un mystère ; si les détracteurs du pouvoir russe affirment que celui-ci est responsable, l'hypothèse d'un accident avec les explosifs des Tchétchènes est également crédibles, ceux-ci ayant piégé l'intérieur des bâtiments avec une multitude d'engins explosifs improvisés (EEI) et des dispositifs de déclenchement peu sûrs ; voir ici pour davantage d'informations et des photos (violentes) extraites du rapport : http://pravdabeslana.ru/english.htm
99 Ou aussi « fiancées d'Allah » d'après l'expression inventée par la journaliste russe Julia Jusik (voir Horrorism – naming contemporary violence par Adriana Cavarero, Columbia University Press 2011) ; le terme « Veuves noires » étant une création des services de sécurité et médias russes.
100 Nina Liza Bode est une des rares universitaires/chercheurs – en l'occurrence une femme – à ne pas expliquer les choix terroristes d'une femme exclusivement en raison de facteurs extérieurs (sociétés patriarcales, venger un être aimé, l'honneur, la contrainte, le lavage de cerveau, etc) mais en prenant également en compte la motivation idéologique intrinsèque. Voir sa très intéressante thèse (récompensée en décembre 2014) : http://www.stichtingvredeswetenschappen.nl/wp-content/uploads/2014/12/MA-Thesis-The-Imaging-of-Violent-Gender-Performances-Nina-Bode.pdf Citons également Carole André Dessornes et Géraldine Casutt au travers leurs propos judicieux : https://laconnectrice.wordpress.com/tag/ibtissam-adwane-dite-oum-fatima-et-samira-ahmad-jassim-appelee-oum-al-mumenin/
102 Dont sept enfants et une femme enceinte.
104 Pour la journaliste Barbara Victor, s'appuyant sur un témoignage, l'explosion aurait été accidentelle, alors que Wafa Idriss cherchait à dégager le sac contenant les explosifs de la porte du magasin où elle venait d'entrer. Hypothèse présentée dans son livre Army of roses : inside the world of Palestinian women, Rodale Press, octobre 2003 ; si celui-ci contient d'intéressants détails, le postulat ne considérant que la théorie de femmes victimes n'ayant d'autre choix que les attentats-suicides car « (…) leurs conditions de vie étaient devenues intenables dans leur propre culture et société. » est aujourd'hui insatisfaisant comme s'efforce de le démontrer cet essai.
105 Service de renseignement intérieur israélien ; voir Son of Hamas : a gripping account of terror, betrayal, political intrigue, and unthinkable choices, par Mosab Hassan Yousef et Ron Brackin, Tyndale Entertainment 2011. Ses assertions selon lesquelles il travaillait pour le Shin Beth ont été confirmées en 2010 : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2010/02/24/mosab-hassan-youssef-fils-d-un-des-fondateurs-du-hamas-et-agent-du-shin-bet_1310519_3218.html
106 Quotidien égyptien, le 1er février 2002 ; mentionné ici : http://www.memri.org/report/en/0/0/0/0/0/0/609.htm
107 Middle East News Online, January 28, 2002, mentionné ici : http://www.memri.org/report/en/0/0/0/0/0/0/609.htm
108 Cité par Barbara Victor, op. cit.
109 Signifiant « se prémunir » dans le sens où le musulman qui risque d'être persécuté pour sa foi peut dissimuler celle-ci afin de se prémunir desdites persécutions. La traduction la plus « occidentale » correspond à « dissimulation » ou plus techniquement à « déception » dans son acception militaire pour « tromperie » ; tromper l'ennemi via le camouflage. Comme l'explique parfaitement Alain Gresh (http://www.france24.com/fr/20130312-taqiya-art-dissimulation-pratique-terroristes-cellule-islamisme-france-merah-al-qaida-djihadiste/), la taqiyya « (…) n'est pas propre à l'Islam radical ! On la retrouve également dans toutes les doctrines religieuses et même dans les doctrines politiques. » En effet, activités de renseignement (étatique ou économique), terrorisme, art de la guerre (Mahomet chef de guerre recourant d'ailleurs à la déception), etc impliquent bien entendu la « dissimulation ». Souvent liée aux chiites, la taqiyya est en réalité beaucoup plus « universelle » au sein de l'Islam.
110 Il oublie (à dessein ?) le rôle crucial d'Ahlam Tamini dans l'attentat du restaurant Sbarro.
111 Cité par Lindsey A. O'Rourke in What special about female suicide terrorism ? Security Studies 2009, Routledge, accessible ici : http://128.135.14.120/pdf/ORourke.pdf
112 Barbara Victor op. cit.
115 Milice islamique active durant la guerre civile au Liban avant d'être plus ou moins phagocytée par le Hezbollah.
116 Hezbollah.
119 Lindsey O'Rourke pose la question de manière générale : si les femmes terroristes se battent pour l'égalité avec les hommes, pourquoi le faire en attaquant des sociétés plus libérales que la leur ?
120 Al-Battar.
122 Al-dunya, par contraste al-akhira, le royaume de la spiritualité.
123 Black Widows and Internet Videos : employing women in Islamic insurgencies, Christopher J. Sims, Department of War Studies, King's College, London, revised March 2012.
124 La mère d’Oussama ; Douze ans plus tard, Oumm Oussama semble appartenir à la légende tout comme Black Fatima et le pseudonyme apparaît fréquemment : en juillet 2013, une jeune néerlandaise de 19 ans ainsi surnommée est arrêtée à Zoetermeer alors qu'elle recrute des volontaires pour l'EI ; http://www.gatestoneinstitute.org/4308/dutch-jihadists-syria
125 Al-Sharq al-Awsat.
126 Women as terrorists : mothers, recruiters and martyrs, R. Kim Cragin, Praeger Security International 2008.
127 Du nom d'une poétesse contemporaine du prophète qui se convertit et dont la volonté est de sacrifier son mari et ses fils au jihad.
128 Cet aspect de la rivalité croissante entre AQC et AQI n'a jamais été étudié.
129 http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2005/09/28/AR2005092801631.html ; d'après mes recherches, il s'agit du seul attentat-suicide jamais commis par une femme habillée en homme. En dehors d'un éventuel choix symbolique, je n'ai trouvé aucune explication officielle (ni même officieuse).
130 Présentée comme la sœur d'un des lieutenants de Zarkaoui. Voir http://www.lefigaro.fr/international/2015/01/29/01003-20150129ARTFIG00154-qui-est-sajida-al-richawi-la-terroriste-que-reclame-l-etat-islamique.php ; comme mentionné dans l'article, Amman avait accepté l'échange de la terroriste contre celui du pilote jordanien. En réalité, celui-ci avait déjà été exécuté, la diffusion de la vidéo de son meurtre étant postérieure de plusieurs jours.
131 Voir mon essai sur la genèse et le développement de l'EI : http://conops-mil.blogspot.fr/2015/03/tordre-le-cou-au-mythe-de.html
132 Également nommée Jassem ou encore Jaseem ; je n'ai pas été en mesure d'établir s'il existe un lien de parenté avec Wadad Jamil Jassem évoquée plus haut.
133 Oumm al-Moumenin.
135 Selon les propos de Samira Jassim à l'Associated Press, rapporté par la BBC : http://news.bbc.co.uk/2/hi/7869570.stm
136 Voir V.G. Julie Rajan op. cit. Beaucoup plus réfléchie que Martin Chulov.
137 Une fois de plus, constat à nuancer : les forces de sécurité irakiennes comptent aussi des unités efficientes qui s'efforcent de faire correctement leur travail dans des circonstances difficiles. Si cela n'était pas le cas, l'EII/EIIL/EI n'aurait pas mis plus de trois ans à se mettre en place et le chaos irakien serait pire que celui qui existe en Libye.
139 Aucune prise de sang ne paraît avoir été faite.
140 http://www.theguardian.com/world/2008/sep/11/iraq.alqaida ; « Saja Qaduri, une des membres du conseil provincial de Diyala (Baquba est la capitale provinciale de Diyala) et la seule femme de son comité de sécurité a assisté à une partie de l'interrogatoire d'Ibrahim. » Elle n'assiste donc pas à l'intégralité de l'interrogatoire ni à tous les interrogatoires, notamment à celui immédiatement après son arrestation.
141 Auteur de l'article cité dans la note précédente.
142 L'article précise plus loin que Saj Qaduri est chiite, qu'elle a perdu son mari kidnappé et probablement assassiné par « al-Qaïda ».
143 En guise d'illustration, il est « amusant » de noter à quel point Hayat Bouméddiene a davantage été présentée comme la compagne d'Amedy Coulibaly plutôt que comme jihadiste à part entière.
144 Cible facile ; littéralement « cible molle ».
145 Efficacité d'un attentat-suicide = motivation x capacités opérationnelles.
146 A savoir, le réseau qui se chargera de la location de l'appartement où sera harnachée la terroriste ou bien où celle-ci attendra en attendant de passer à l'action, les moyens humains et matériels pour acheminer celle-ci sur place, les reconnaissances qui auront été effectuées pour connaître les dispositifs de sécurité susceptible de gêner l'infiltration de la kamikaze, etc.
147 Source pour les prothèses et les soutien-gorge : Female Suicide Bombers, Office of Law Enforcement Federal Air Marshal Service, Transportation Security Administration.
148 http://www.transnationalterrorism.eu/tekst/publications/Hofstadgroep.pdf ; l'étude du groupe de Hofstad est d'autant plus intéressante qu'il s'est auto généré plus qu'il n'a été créé par des éléments extérieurs. Ses membres sont motivés par un ensemble de facteurs (dont un rejet de la culture occidentale) cristallisés autour de la religion « raccourcie ». Sans être brillants ils ne sont pas non plus des imbéciles, certains ont des antécédents de délinquance mais pas tous ; des jeunes « normaux » en somme. Leur stratégie est décrite comme difficile à cerner du fait de son manque de cohérence. Ce qui n'est pas sans rappeler les actions décousues des frères Kouachi et de Coulibaly, certainement pas aussi bien préparées que le répètent certains. Paradoxalement, cette absence de stratégie les rend plus imprévisibles et donc plus nocifs. Réussir un attentat (aspect tactique) ne demande pas d'avoir une stratégie élaborée. Ce qui caractérisera cette dernière sera une longue suite d'attentats avec les mêmes auteurs (ou non) dans un laps de temps relativement court, capable de désorganiser a minima les forces de sécurité tout en les empêchant d'obtenir rapidement des résultats dans leurs investigations.
149 Après avoir déjà été arrêté en octobre 2003 en compagnie d'autres membres du réseau.
150 Martine van den Oever déclare n'avoir aucun lien avec le terrorisme.
151 Fréquemment désigné en tant que TTP pour Tehrik-e Taliban Pakistan ; organisation vis-à-vis de laquelle les Talibans afghans affichent une distance au moins officielle.
153 Facteur récurent à la base de beaucoup de « vocations » jihadistes : les enfants tués de Palestine, d'Irak (sont fréquemment mentionnés 500 000 ou un million d'enfants qui seraient morts des suites de l'embargo en Irak, chiffre qui évidemment ne reposent sur rien) ou encore d'Afghanistan. Évidemment, les jihadistes sont moins dissertes au sujet des fillettes nigérianes, des adolescentes yézidies... Quoi qu'il en soit, l' « image »d'enfants tués ou blessés est évidemment facilement exploitable par la propagande.
155 Rappelons qu'il est encore le « chef spirituel » d'al-Qaïda à cette époque.
157 Prouvant que les hommes (et femmes) politiques – et par extension, public – peuvent constituer des cibles privilégiées ; l'impact étant multiplié via les médias. L'action terroriste contre la rédaction de Charlie Hebdo le démontre.
158 Mort entre la fin 2012 et le courant 2013 des blessures subies au cours de l'attaque d'un drone.
159 De ceux qui conduisent à la désagrégation du GIA en Algérie, à la naissance de l'EI en Irak, etc.
163 La majestueuse au sens de la femme majestueuse.
166 Services de renseignement pakistanais.
167 Entretien accordé à Asia Times Online ; https://www.youtube.com/watch?v=qSg_ys_qrgo
168 Ou du moins supposée telle.
170 http://www.longwarjournal.org/archives/2011/06/pakistan_claims_25_taliban_fig.php ; par la suite « éjecté » du mouvement par l'émir du TTP, Fazal Hayat alias Fazlullah, il crée son propre groupe, le Jamaat-ul Ahrar. Il fait acte de bay'a au profit de l'EI en espérant recevoir un soutien matériel. Espoir déçu qui l'amène finalement à se rapprocher de l'insurrection talibane « historique » ; voir ici : http://www.reuters.com/article/2015/03/12/us-pakistan-militants-alliance-idUSKBN0M81WF20150312
173 Le même jour, le parlement somalien est attaqué ; action simultanée qui souligne une tendance de plus en plus marquée, celle des actions simultanées ou à quelques heures d'intervalle afin d'amplifier l'effet en occupant l'espace médiatique et de semer la confusion au sein des services de renseignement et des forces de sécurité ; l'opération « bricolée » contre la rédaction de Charlie Hebdo couplée aux actes terroristes perpétrés par Amedy Coulibaly.
174 Elle vend son témoignage à la presse britannique pour une somme non négligeable.
175 Qui semble avoir été tué en septembre 2013 en Somalie, par les Shebabs alors qu'il appartenait lui-même à une faction islamiste dissidente de celle de Godane.
177 Le seul que j'ai répertorié dans l'ensemble du Maghreb pour l'heure.
178 Ne sera révélé que plus tard qu'il s'agit d'une femme.
180 Une vingtaine selon les sources.
182 De la même manière qu'un jihadiste n'est pas systématiquement un terroriste, un islamiste radical n'est pas automatiquement un jihadiste.
184 Les enfants qui vont perpétuer l'Islam et les femmes à mêmes de les enfanter.
185 op. cit.
186 La terreur est un des outils qu'utilisent la plupart des organisations insurrectionnelles, à des doses variées et le plus souvent en offrant des « avantages » que ne propose pas le pouvoir légal : distribution des richesses et des terres, mise en place d'école, de dispensaires. L'exécution abominable d'un traître apparaît dès lors comme un avertissement sans pour autant faire figure de politique générale du mouvement. Dans le cas de Boko Haram en dehors de la destruction et du meurtres, y compris de musulmans dont des enfants, il n'y a pas grand chose si ce n'est une alternative nihiliste aux problèmes de la société nigériane. Aucun projet susceptible de « séduire » et de fait, il en faudrait relativement peu pour que s'étiole Boko Haram, à l'instar de la Lord Resistance Army (LRA) de Joseph Kony.
187 L'idée d'un « fanatisme domestique » peut nous sembler absurde en tant qu'Occidentaux, il n'en reste pas moins réel, avec des femmes « revendiquant » de n'avoir d'autres fonctions que celle de mère au foyer dans toutes les contraintes et les restrictions de liberté et contraintes imposées par la stricte application de la charia. Ce, encore une fois, même si cela dépasse notre entendement.
188 A commencer par les étrangères.
190 Outre de pouvoir sortir afin d'étudier « les sciences de la religion » et les femmes-médecins ou les professeures « mais elles doivent adhérer strictement aux règles de la charia » (tenue vestimentaire, être accompagnées d'un homme...
191 A savoir, s'ils accomplissent bien leur devoir collectif de jihad mais qu'ils ne se trouvent pas à l'endroit où l'ennemi fait porter son attaque.
192 http://al-shorfa.com/en_GB/articles/meii/features/2014/03/07/feature-01 ; le terme de « brigade » revient fréquemment, traduction de « katiba ». Pour le profane, une centaine d'individus représentent une petite compagnie. Pas un bataillon et encore moins une brigade.
193 Trois seulement évoquées dans Becoming Mulan ? Female Western migrants to ISIS, Carolyn Hoyle, Alexandra Bradford, Ross Frenett, Institute for Strategic Dialogue 2015 http://www.strategicdialogue.org/ISDJ2969_Becoming_Mulan_01.15_WEB.PDF
194 Ibid.
195 Au moins un cas. Ibid.
196 FND ; voir mon étude sur les forces armées syriennes 2011-2014 http://conops-mil.blogspot.fr/2014/07/revue-de-details-les-forces.html
198 Le cas particulier n'est pas exclu. Mais encore une fois, absolument aucun texte sacré n'étaie cela. Voir http://www.vox.com/cards/isis-myths-iraq/isis-female-soldiers
199 Bien entendu, du moment que la religion est au centre des études.
200 Pour abominables qu'elles soient – je ne cautionne évidemment pas – les images pédophiles retrouvées sur les ordinateurs de Chérif Kouachi et d'Amedy Coulibaly pourraient s'expliquer par l'idée du mariage des filles à partir de neuf ans, pervertissant totalement la morale. Hypothèse qui me paraît plus crédible que celle des « messages » intégrés à des photos pédophiles pour être adressés ensuite à un complice. En effet, des millions de clichés pornographiques circulent chaque jour sur Internet, dans un flux devenu quasiment « naturel ». Pourquoi alors se servir d'images pédophiles, qu'il faut récupérer sur un site, forum, liste de diffusion, etc, alors que la pédophilie est traquée ? Pourquoi ne pas utiliser des images totalement anodines et certainement moins susceptibles d'attirer l'attention ?
201 Migrantes ; Muhajirun désigne ceux qui ont accompagné le prophète lors de la hijra – l'hégire – de la Mecque à Médine.
202 Becoming Mulan ? op.cit.
208 Si l'une d'elles y parvient, tout devrait être mis en œuvre afin de la protéger de la tornade de sollicitations qu'elle ou sa famille recevront de la part des médias. Son témoignage très important ne devrait pas être « stupidifié » des habituels commentaires débiles, il conviendrait d'éviter les surnoms aussi bêtes que contre-productifs en terme d'action psychologique à l'égard des autres candidates qui pourraient être influencées positivement par ledit témoignage et finalement ne pas partir : « La rescapée de l'enfer jihadiste », « La fiancée de Daech », etc...
210 L'on pourrait même le qualifier de « philosophe d'Histoire militaire » ; je suis pourtant loin de toujours partager son point de vue. Au sujet de l'entretien : http://static.speakersacademy.com/files/publications/1630/publication_1508.pdf
211 Marc Sageman op. cit.
212 Migrer d'une terre de mécréance à ce qui serait la terre de l'Islam, en l'occurrence aujourd'hui, le califat.
213 Constations personnelles et voir aussi Becoming Mulan ?, op. cit.
214 Ce qui permet de tuer tous ceux qui le représentent en évacuant les problèmes de conscience.
215 Ce qui ne signifie pas que celles qui renoncent ne sont pas menacées.
218 Attentats plus ciblés.