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lundi 9 février 2015

Contre-insurrection : ETUDE n°36 DE L'IRSEM et DE HOTFOOT A LIGHT FOOT


Rangers boliviens du 2ème Bataillon engagés dans la traque de Che Guevara et du groupe d'insurgés à ses côtés, au sein de l'Ejército de Liberación Nacional de Bolivia (ELN). Avant les Philippines et la Colombie, la Bolivie constitue un des succès encore relativement peu étudié de la contre-insurrection à l'américaine, succès qui s'inscrit pourtant en "patrimoine génétique" de l'actuel concept d'empreinte légère.



   La lecture de l'étude numéro 36 de l'IRSEM, La stratégie américaine en Afrique, sous la direction de Maya Kandel, me donne l'occasion de revenir sur le concept de « l'empreinte légère » particulièrement bien présenté à l'aulne de l'Afrique via l'étude mentionnée. Si l'Afrique constitue bien un laboratoire de la smart power  qui s'appuie sur le concept de l'empreinte légère, les éléments constitutifs dudit concept existent depuis des décennies. L'innovation consiste à les avoir assemblés et structurés comme ils ne l'avaient jamais été auparavant1. En l'occurrence, l'adage « faire du neuf avec du vieux » décrit très bien la démarche américaine.


La stratégie américaine en Afrique : rigueur et qualité d'une étude indispensable

   A propos de l'étude de l'IRSEM, l'ensemble du travail est intelligent, permettant d'appréhender la question de la sécurité africaine sous un angle autre que celui franco-français. Si des rivalités surviennent de temps à autre entre Paris et Washington, la cohérence sécuritaire implique cependant de savoir trouver des passages au milieu des récifs qui bordent les intérêts géopolitiques des uns et des autres. Nécessité d'autant plus impérieuse qu'elle sert également les intérêts de ceux qui sont concernés au premier chef, à savoir les Africains ! Dès lors, réfléchir avec acuité à ce qu'est la stratégie américaine dans cette partie du monde s'avère indispensable. Cette étude le réussit avec brio et j'en recommande la lecture à ceux qui se soucient des questions de sécurité en Afrique, à ceux qui se soucient de leur évolution depuis la Guerre Froide et de leur futur. Ainsi qu'à ceux qui se préoccupent des problématiques lutte contre les insurrections et les guérillas.

   Je tiens à souligner un détail emblématique de la qualité et de la rigueur de l'étude. Est expliqué par Maya Kandel que « (…) contrairement à ce que pourraient faire croire certains articles contemporains, l'intérêt américain pour l'Afrique n'est pas inédit dans l'histoire. » Pour ma part, je l'avais évoqué dans un article consacré à la coopération militaire entre le Niger et les Etats-Unis (et plus globalement, entre les Etats-Unis et l'Afrique). En effet, Washington n'a pas découvert l'Afrique après les attentats du 11 septembre 2001, tout comme les crises africaines n'ont pas systématiquement été « refourguées » à la France durant la Guerre Froide et depuis cette période.

   Considérons ainsi une implication américaine discrète mais bien réelle au Zaïre (exemple parmi d'autres, des C-5 Galaxy américains qui contribuent à l'acheminement des moyens français pour l'opération à Kolwezi en mai 1978) ou encore une implication significative dans les guerres au Tchad (contre Kadhafi). Considérons une diplomatie sécuritaire active dans l'est du continent (Soudan, Somalie...). Citons également le cas de l'Afrique du Sud, surveillée de près par Washington (bombe atomique sud africaine oblige). N'oublions pas non plus que l'Angola aurait pu précéder l'Afghanistan de cinq ans sans le Watergate. En effet, Nixon escomptait vraisemblablement y « embourber » les communistes notamment via le Zaïre et surtout, l'Afrique du Sud.

   Une fois la Guerre Froide « achevée », si l'attention américaine envers l'Afrique tend à s'assoupir, elle ne disparaît pas, comme en témoignent les Etats qui ont bénéficié du programme IMET dans les années 1990 (à commencer par le Niger). La sanglante déconvenue somalienne amène Washington à détourner son attention de la Corne de l'Afrique au profit de l'Afrique centrale, notamment de l'Ouganda. Non sans susciter le mécontentement de Paris : l'Ouganda soutient officieusement les rebelles de Paul Kagamé qui veulent faire tomber le régime Habyarimana au Rwanda. La France suppose que les Etats-Unis veulent étendre leur influence dans ce que Paris considère comme son « pré carré ». Sept ans plus tard, les attentats du 11 septembre 2001 conduiront Washington à s'impliquer plus encore en Afrique. Il n'empêche que des années 1960 à aujourd'hui, l'Afrique est restée bien présente dans l'esprit de plusieurs diplomates et militaires américains avisés.


De Hotfoot à light foot

   J'en arrive à l'empreinte légère. Maya Kandel explique que « Le light footprint repose en priorité sur l'emploi de forces spéciales américaines (…) et surtout sur la coopération (formation, entraînements conjoints) entre les militaires américains et les forces armées locales » et plus loin, que « Les forces spéciales américaines ont deux emplois majeurs : la 'chasse à l'homme' (au terroriste – 'counterterrorism manhunting capability') et la formation-coopération, c'est à dire le travail avec et aux côtés des forces armés locales pour combattre les terroristes, insurgés et autres réseaux criminels transnationaux à travers toute une série de programmes et d'actions de défense et de formation, mais aussi de programmes civils dans les domaines les plus variés. » et enfin, « Hormis les forces spéciales, l'autre mode d'intervention mis en avant dans le concept de light footprint et privilégié par les Américains en Afrique est la voie des partenariats. »

   Ce que l'on appelle aujourd'hui communément « forces spéciales », doivent notamment aux Special Forces américains dont l'origine remonte au bataillon de Rangers américains formé en juin 1942 en Irlande, puis à la création de la 1st Special Service Force (avec des Américains et des Canadiens) aux Etats-Unis, mais aussi aux Operational Groups (OG), aux Jedburgh2 ou encore au Detachments 101 et 102 de l'Office of Strategic Services (OSS ; schématiquement l'ancêtre de la CIA). Après la Seconde Guerre Mondiale, les Rangers sont mis à contribution en Corée jusqu'en 1951. Un an plus tard est activé le 10th Special Forces Group (Airborne) (SFGA), à Fort Bragg. En parallèle, le général McClure fait progresser le projet d'une force américaine entraînée à la guérilla. Avec la Guerre Froide, le principe des Special Forces suscite un intérêt croissant de la part des décideurs. Kennedy, grand amateur de James Bond, est fasciné par l'univers des Green Berets. Fascination qui s'exprime dans le traitement de la confrontation avec Fidel Castro à Cuba (allant jusqu'à l'entraînement clandestin d'une force d'invasion cubaine anti-castriste) et dans l'engagement croissant des Etats-Unis en Asie du Sud-Est3.

   Au Laos, cet engagement débute dès 1955. Pour contourner l'interdiction d'une mission militaire4, un Programs Evaluation Office (PEO) est mis sur pied à Vientiane (capitale du Laos). En théorie civil, le PEO chapeaute à partir de 1959 les Mobile Training Teams (MTT) composées de Special Forces dans le cadre de l'opération Hotfoot. La mission consiste à améliorer les capacités de la médiocre armée laotienne. Evidemment avec un minimum de discrétion, le tout dans un contexte délétère : le pays est en passe de sombrer dans la guerre civile, déstabilisé par les communistes qui s'ancrent chez le voisin, le Vietnam du Sud. La tâche est compliquée par une offensive de la guérilla locale communiste (le Pathet Lao, soutenu par le Vietnam du Nord qui soutient également la guérilla communiste au Vietnam du Sud) contre des garnisons laotiennes.

   Fin 1959, l'équipe initiale de Hotfoot est remplacée par une nouvelle. Mais l'opération reste dans l'esprit identique, nommé d'ailleurs Hotfoot 2. Malgré le travail accompli, l'armée laotienne progresse peu. Par ailleurs la situation politique favorise un coup d'état en août 1960. Résolument anti-américain, le nouveau dirigeant (Kong Le) voit évidemment Washington prendre le parti de ses opposants, dont une majorité de militaires. Sans grands résultats, si ce n'est une guerre ou aucun des camps ne semble en mesure de dominer l'autre. Les instructeurs des Green Berets (tous habillés en civil) ont néanmoins une satisfaction : les Hmong, minorité du nord-est du royaume, se révèlent être de formidables combattants.

   En avril 19615, Kennedy prend la décision de transformer le PEO en un classique Military Assistance and Advisory Group (MAAG). De fait, les militaires peuvent désormais revêtir leur uniforme. Symboliquement, l'opération Hotfoot devient White Star. Après bien des vicissitudes, un cessez-le-feu est signé entre les protagonistes, impliquant un départ des équipes de conseillers militaires américains. Les Nord-Vietnamiens ne respectent quant à eux aucun des engagements prévus, amenant Johnson6, en mars 1964, à relancer l'activité américaine dans la zone. Est déclenchée l'opération Waterpump en Thaïlande. Il s'agit de former des pilotes laotiens, tout en facilitant l'action d'unités thaïlandaises directement au Laos. Les Américains continuent aussi d'entraîner les Hmongs qui remportent de nombreux succès.

   Le Laos est désormais important pour Washington qui veut couper la « piste Ho Chi Minh » permettant aux communistes sud-vietnamiens de bénéficier d'une aide matérielle de la part du Nord-Vietnam (en contournant la frontière entre le Nord et le Sud), permettant aussi aux troupes régulières du Nord-Vietnam de s'infiltrer au Sud. Route qui passe notamment par le Laos... En conséquence de quoi, les chasseurs-bombardiers américains interviennent de plus en plus fréquemment au-dessus du pays, guidés par des petits avions à bord desquels prennent souvent place des Américains dans le cadre des opérations Cricket et Butterfly.

   Entre les opérations secrètes ou à défaut discrètes, et les programmes civils officiels (dont dépendent beaucoup les premières), l'administration américaine perd quelque peu le contrôle sur un ensemble nébuleux. Est alors initié le Projet 404, mené depuis les Etats-Unis, qui chapeaute l'action des Américains chargés de missions d'observation aériennes (« les Ravens ») au profit des chasseurs-bombardiers. Si en théorie les Laotiens accomplissent ces missions, en pratique, les Américains pilotent eux aussi les avions aux couleurs du Laos. La guerre qui touche le pays s'intensifie, mais sur le terrain, les combats au sol sont menés par les Laotiens (y compris les Hmongs) et accessoirement les Thaïlandais. Les Américains ne remplissent que des fonctions de conseillers actifs (participant éventuellement à l'action, par exemple en tant que Ravens).

   Avec le retrait américain du Vietnam du Sud à partir de 1973, Vietnam, Laos et Cambodge tombent aux mains des communistes. Bien que relativement limitée, la présence des conseillers a permis de retarder l'inévitable pendant une dizaine d'années... La situation qui prévaut au Laos, dans toutes les nuances qui changent au fil du temps, est assurément différente de celle des pays d'Afrique où opèrent les militaires américains. Il n'en reste pas moins qu'il existe des similarités flagrantes quant aux moyens mis en œuvre, faisant écho au moins en partie à ce qu'écrit Maya Kandel au sujet des dogmes de la stratégie américaine en Afrique « (…) constants depuis le début des années 2000, voire les années 1990 », à savoir :
  • « L'Afrique n'est pas une priorité stratégique ». [En Asie du Sud Est, le Vietnam du Sud était la priorité stratégique, pas le Laos]
  • L'empreinte au sol doit rester minimale. (d'où le rôle des forces spéciales) [Ce qui se vérifie au Laos dès 1957]
  • Pas d'engagement direct pour les militaires américains, ou alors secret. [Ce qui était le cas au moins dans les années 1960, avec un secret néanmoins très vite éventé]
  • Leadership en retrait et intervention par partenaire interposé. [Le projet 404 est conduit depuis les Etats-Unis tandis que la force de frappe terrestre américaine est représentée par les Hmongs et les troupes d'élite thaïlandaises] »
Fort logiquement, Washington se conforme à ces « obligations dogmatiques » en adoptant des solutions empiriques, synonymes d' « approches innovantes et à faible coût » au moins jusqu'en 1965. Par la suite, les sommes considérables qu'impliquent les bombardements aériens font mentir ce qui précède. Cependant, il importe de relativiser car la guerre menée au Laos coûte toujours considérablement moins chère que celle au Vietnam du Sud ou au-dessus du Vietnam du Nord (bombardement des voies ferrées, des ports, de Hanoï...) !


Exemple en Amérique Latine : Che Guevara

   Les règles ci-dessus valent plus encore en Amérique Latine dans le courant des années 1960, en particulier avec la capture puis l'exécution de Che Guevara en Bolivie, le 09 octobre 1967, par le biais des Rangers boliviens, eux-mêmes entraînés par les Special Forces américains. Dans cette traque, l'approche est « innovante et à faible coût ». Cette caractéristique très spécifique de l'empreinte légère est judicieusement mise en exergue dans l'étude de l'IRSEM à propos de l'Afrique.

   Caractéristique qui ne fait pas uniquement référence à une technologie sophistiquée, par essence coûteuse, mais plutôt à la capacité à intégrer la technologie dans une démarche pragmatique plutôt que synonyme d'une débauche de moyens. Alors que les Etats-Unis dépensaient des milliards de dollars en capteurs souvent plus efficaces à l'essai que dans les jungles moites d'Asie du Sud Est, débrouillardise, improvisations et surtout, accent sur le renseignement humain ont été privilégiés en Bolivie. Pour se faire, les Special Forces américains ont notamment « investi » dans des actions purement civiles (installation d'un dispensaire et construction d'une école à La Esperanza, là où ils entraînaient les Rangers boliviens)7. Hotfoot au Laos, « happyfoot8 » en Bolivie...


En conclusion : un patrimoine génétique

   Ces quelques exemples démontrent que si le concept de l'empreinte légère est inédit à l'échelle stratégique avant l'ère de l'administration Obama, il est le fruit d'une longue gestation pendant des décennies de guerres. Dans tous les cas, il ne s'agit pas de comparaisons. Vouloir transposer une conjoncture donnée à une autre est un processus intellectuel rassurant, mais stupide et riche en erreurs9 d'appréciation. Mon propos dans ce qui précède n'est donc pas d'affirmer que le Laos ou l'Amérique Latine des années 1960 sont identiques à l'Afrique aujourd'hui, que les guérillas communistes sont identiques aux groupes jihadistes. Il est d'exposer quelques brins du "patrimoine génétique" qui ont donné vie au concept de l'empreinte légère - avec ces avantages et ses faiblesses - aujourd'hui mis en oeuvre en Afrique.



1Ou uniquement de manière très locale, opérative, comme en Colombie. Non à l'échelle stratégique d'un continent.
2Equipes formées avec des personnels de l'OSS, du SOE (Special Operations Executive - les services spéciaux britanniques) ou encore le BCRA (Bureau Central de Renseignement et d'Action – lointain ancêtre de la DGSE, service de renseignement de la France Libre) destinées à la formation de combattants civils engagés dans des actions de guérilla contre l'occupant allemand.
3A noter toutefois que les premiers Special Forces arrivent au Vietnam fin 1957.
4Selon les accords de Genève qui mettent un terme à la guerre d'Indochine.
5Le même mois est déclenché l'opération de la Baie des Cochons au cours de laquelle les Cubains entraînés par les Etats-Unis tentent de débarquer à Cuba. Ils sont écrasés par les troupes de Castro.
6Kennedy a été assassiné le 22 novembre 1963.
7Hunting Che : how a U.S. Special Forces Team helped capture of the World's mots famous revolutionary, de Mitch Weiss et Kevin Maurer, 2013, vaut le détour.
8L'auteur ne doute pas de la satisfaction de Washington à l'annonce du décès du Che.
9Toutes les absurdités quant aux comparaisons entre le Mali et l'Afghanistan l'illustrent à merveille.

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