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dimanche 8 mars 2015

ETAT ISLAMIQUE ET "GLOBALISATION" DU CALIFAT : LE CAS DE BOKO HARAM

Mowag Piranha de l'armée nigériane capturé par les combattants de Boko Haram, repris fin 2014 par les forces nigérianes (le cliché choisi ici). Le blindé figure sur plusieurs vidéos de propagande de l'organisation d'Aboubakar Shekau. Sa "saisie" par les soldats nigérians est donc symboliquement importante et peut être considérée comme une petite victoire morale. Victoire qui malheureusement n'a pas été relayée comme elle aurait dû l'être. (Source : réseaux sociaux)



Boko Haram (Jamaat 'u Ahlis Sunna lidda'Awati wal-JihadGroupe Sunnite pour la Prédication et le Jihad) a donc « prêté allégeance » à l’État Islamique. Contrairement à nombre d'experts pour qui « ça n'est pas une surprise », je n'attendais pas ce ralliement avant davantage de défaites des combattants de Shekau face aux troupes tchadiennes, nigériennes, camerounaises et nigérianes qui multiplient les actions offensives depuis le début février 2015. Cette erreur d'appréciation de ma part est pourtant synonyme d'une bonne nouvelle : Boko Haram se révèle donc beaucoup moins puissant que redouté. Non sans le bémol de rigueur : « à condition d'y consacrer les moyens adéquats. »

C'est essentiellement cela que je retiens du bay'a prononcé au bénéfice de l’État Islamique. Concernant la motivation du chef de l'entité entre secte et organisation insurrectionnelle comme en connaît le Nigeria depuis des décennies1, elle s'inscrit dans la nécessité de redonner vigueur au mouvement après plusieurs défaites qui nuisent à son aura d'invincibilité cultivée à outrance, en particulier au sein des forces de sécurité nigérianes. Pour cela, le « mythique » État Islamique qui terrorise le monde est parfait. Toutefois, j'ai la conviction que sans cette accumulation de revers et si la puissance « d’Épinal » de Boko Haram n'avait pas été sérieusement entamée, ladite allégeance ne serait pas survenue. Un seul fait étaie mon hypothèse mais il n'est pas négligeable : pourquoi Shekau a-t-il attendu aussi longtemps avant d'épouser l’État Islamique ?

Livrons-nous à petit exercice de politique-fiction. Nous sommes fin 2019. En Syrie, ne subsistent plus que quelques poches de militants de l'EI que Damas laisse mourir à petit feu en les isolant toujours plus des localités majeures. En Irak, les sunnites ont obtenu un statut d'autonomie équivalent à celui des Kurdes. Statut que leur garantit Téhéran en échange d'une solution en Syrie favorisant le maintien de Bachar el-Assad. Ce dernier a accepté des avancées démocratiques locales (à défaut de nationales) tout en poursuivant son programme de réconciliation auquel a souscrit le reliquat de l'ASL et la majorité de la population, lasse de la dévastation et de la mort.

Cette logique de détente au Moyen-Orient doit beaucoup à un renouveau pragmatique de la diplomatie américaine un an auparavant. Plutôt que d'essayer de contraindre Israël à créer un véritable État palestinien, Washington opte pour le levier du Golan, à l'image de la rétrocession du Sinaï à l’Égypte en 1982. En somme, selon l'expression du secrétaire d’État américain (héritier spirituel de Kissinger2) au sujet des Palestiniens « Mettons-les entre parenthèses, verrouillons le clavier et changeons de tablette. » La Maison Blanche négocie donc secrètement avec Moscou, Damas, Téhéran et Tel Aviv. Le 17 août 2018, à Camp Rashid près de Bagdad, Américains, Russes, Iraniens et Israéliens signent un accord historique. En échange d'un traité de paix entre Israël et la Syrie, les États-Unis et la Russie se portent garants de la sécurité d'Israël quant à la ré-émergence d'un programme nucléaire iranien (secrètement, des scientifiques israéliens sont autorisés à accompagner les inspecteurs russes).

Dans un tel contexte, l’État Islamique qui s'est déjà étiolé au fil des années, se voit privé du soutien des tribus sunnites, tout comme l'organisation de feu Zarkaoui douze ans plus tôt. Les milices sunnites, désormais « chez elles » traquent impitoyablement les combattants de l'EI repoussés au-delà de la frontière « fédérale » irakienne, en Syrie. La mort d'Abou Bakr al-Baghdadi dans un attentat-suicide organisé par le nouveau chef d'AQC, le mystérieux Jafar al-Sudani qui s'autoproclame Mahdi (en se disant descendant de Muhammad Ahmad ibn Abd Allah al-Mahdi3) accentue l'émiettement de l'EI dont le califat n'est plus qu'un souvenir. A l'inverse AQC profite du grignotage territorial et surtout politique4 des Talibans en Afghanistan pour se réimplanter dans le « Khorasan » (la zone pakistano-afghane). Le massacre du Parlement Européen (14 octobre 2017, 21 tués dont les quatre terroristes armés de fusils d'assaut) et la tentative de double attentat-suicide avec une camionnette de fleuriste bourrée d'explosifs contre le Premier ministre français (quatre morts parmi le service de sécurité, un civil plus la terroriste, une Belge d'origine turque) tous revendiqués par les Moudjahidines du Khorasan5 ont permis à AQC de briller de nouveau « dans la galaxie du jihad »6.

C'est là que nous retournons au Nigeria. Annoncé mort à deux reprises, Aboubakar Shekau est pourtant toujours bien présent dans le nord du Nigeria. Faute d'avoir autorisé les forces tchadiennes à pénétrer profondément sur leur sol, les autorités nigérianes ont manqué l'occasion d'éradiquer militairement Boko Haram. Faute de réformes véritables, de la mise en place d'une administration non-corrompue et du déploiement de forces de police compétentes, le mouvement islamiste teinté de mysticisme et de salafisme est parvenu à survivre, à se reconstituer. Comme en 2013 et en 2014, il renoue avec les actions violentes contre les écoles, contre les édifices religieux (et ceux qui s'y trouvent). Ses combattants se répandent de l'autre côté des frontières nigérianes où, non sans fatalisme mécontent, le Tchad intervient encore. Et comme début 2015, Boko Haram subit des pertes non-négligeables, perd du terrain. Différence par rapport à 2015 : cette fois-ci, Abuja signe un « traité d'alliance »7 avec N'Djaména. Désormais, les unités d'élite présidentielles tchadiennes vont pouvoir opérer avec l'aide de forces spéciales françaises8, en coopération avec les unités nigérianes, dans tout le nord du Nigeria. Le 05 décembre 2019, Aboubakar Shekau, peinant à masquer un tremblement9, annonce qu'il prête allégeance à AQC pour « défendre l'Islam contre les hypocrites et les kouffar qui veulent faire triompher Iblis avec leur puissante magie »10.

Cet exemple qui n'existe pas (et ça n'est pas demain la veille qu'une telle harmonie géopolitique est envisageable) s'appuie néanmoins sur des précédents dans la tumultueuse et complexe histoire des organisations jihadistes, des rapports entre elles. Ainsi que je l'ai expliqué dans le billet précédent, le bay'a d'un groupe envers un autre doit être considéré avec nuance. A ce titre, je ne suis pas d'accord avec l'assertion selon laquelle l'EI serait désormais un acteur géopolitique en Afrique. Boko Haram se range sous la bannière de l'EI car tel est son intérêt. Ses actions seront désormais éclairées par ce « projecteur ». Alors qu'auparavant, l'essentiel des médias occidentaux généralistes n'évoquaient que les enlèvements de 200 collégiennes ou les attentats-suicides à la bombe perpétrés par des fillettes de dix ans, désormais les actions terroristes de l'entité nigériane seront davantage relayés en rappelant à chaque fois ladite allégeance.

Évidemment, ce label publicitaire (plutôt que choix idéologique) « acheté »11 auprès de l'EI est susceptible d'augmenter le nombre de volontaires qui rejoindront Boko Haram12. Mais une fois encore, il importe de nuancer : la spécificité régionale d'une organisation insurrectionnelle islamiste ne peut être balayée de quelques mots. Il s'agit de facteurs qui ont toujours handicapé al-Qaïda dans sa démarche de jihad global. Or, si l'EI sort de sa sphère régionale privilégiée (Irak-Syrie) pour être de facto amené à gérer une « mondialisation » du califat, il n'est pas certain qu'il sera à la « hauteur » (pour ma part je ne le crois pas). En outre, qu'en sera-t-il des combattants des groupes en périphérie de ce territoire (à l'instar du Nigeria) où l'identité, la culture locale, se mêlent intimement au religieux ? Groupes qui s'estimeront rapidement lésés et « acteurs de seconde zone » dans une propagande de l'EI qui les représentera assez peu. La difficulté du GSPC à devenir AQMI ou plus encore, celle d'AQI à se conformer aux exigences d'AQC l'illustrent : le parcours jusqu'au califat n'est pas un long sentier tranquille.

Au bilan, oui, j'ai le sentiment qu'est par trop négligée la réalité locale de groupes comme Boko Haram et de fait qu'est surestimé l'impact stratégique des allégeances. Des années 1950 à 1975, les communistes en Asie du Sud-Est se battaient de concert contre les régimes soutenus par les États-Unis. Cependant, les différences culturelles – la réalité locale des uns et des autres – étaient telles que l'on ne pouvait affirmer que nationalistes vietnamiens, Viet Minh (puis Viet Cong), communistes du Vietnam du Nord, Pathet Lao et Khmères Rouges ne constituaient qu'un seul camp homogène. Bien au contraire13. Dès lors, je récuse l'idée d'un EI qui deviendrait acteur géopolitique en Afrique via une série d'allégeances. L'ensemble n'est pas homogène, mais (fragilement) hétérogène14. « L'ennemi de mon ennemi est mon ami » ne signifie pas la même chose que « L'ennemi de mon ennemi est pareil que moi »...





1Nigeria, retour sur quarante années de violence : http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20140902160941/ et Nigeria, le pays nitroglycérine : http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20140902170843/
2Dans les minutes d'un entretien avec le Président qui ne sera déclassifié qu'en 2038 suite à une requête FOIA d'un chercheur français.
3Meneur de la révolte soudanaise contre les Britanniques à la tête de laquelle il s'empara de Khartoum en 1885.
4Ceux-ci ayant annoncé qu'ils abandonnaient le terrorisme. Annonce biaisée par un soutien assumé, bien davantage qu'en 2001, à al-Qaïda, de manière à polariser les éléments les plus extrêmes, notamment les « transfuges » de l'EI.
5Organisation prête-nom d'AQC ; Jean-Charles Brisard rédigera d'ailleurs un ouvrage très bien documenté en 2018, du Sham au Khorasan décortiquant les liens entre cette organisation, les « transfuges » de l'EI décidés à mener un jihad plus offensif et tourné contre les « vrais » ennemis de l'Islam et AQC.
6Dixit un auteur controversé.
7Traité d'Alliance Nigeria-Tchad (TANT) ; voir l'article de l'Express du 09 septembre 2019 : « TANT, du TNT pour Boko Haram ? »
8C'est à cette occasion que seront utilisés pour la première fois les Reaper armés de l'Armée de l'Air. Par ailleurs, le Service Action réussira un coup de maître, libérant huit religieuses (une Italienne, une Belge et six camerounaises) menacées d'être décapitées par Boko Haram. L'opération sera portée au crédit des nouvelles forces spéciales nigérianes.
9Les experts de la CIA estiment alors qu'il est victime de la maladie de Parkinson.
10Rapporté par l'agence de presse mauritanienne al-Akbar le 06 décembre 2019.
11C'est d'ailleurs bien l'esprit du bay'a.
12Sans compter qu'il peut induire une augmentation temporaire de la fréquence des actions terroristes ou de guérilla, voire conventionnelles, par une sorte d'effet d'orgueil, de « vouloir être à la hauteur » ainsi que de galvanisation des combattants les plus dangereux.
13Les Khmères Rouges s'attaqueront d'ailleurs aux Vietnamiens à partir de 1978, qui eux-mêmes envahiront le Cambodge, étant alors attaqués par la Chine qui, elle, soutenait Pol Pot tandis que l'URSS choisira sans hésitation le Vietnam...
14D'autant que doivent être considérées des rancœurs quasi-culturelles entre les « Maures » et les Africains noirs. Rancœurs toujours solidement ancrées dans les sociétés africaines, à commencer par leur « lumpenprolétariat », parmi d'autres éléments.

2 commentaires:

  1. À propos de la photo. Difficile d'être certain sans voir les roues, mais il s'agirait plutôt d'un des anciens AVGP Grizzly cédés par le Canada à l'Union africaine. Le Piranha I est un 4x4 alors que le Grlizzly est un 6x6.

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    1. Bonsoir !

      Merci beaucoup pour la remarque ; je n'ai pas encore eu le temps de regarder/vérifier plus attentivement, mais je vais le faire.

      Bien cordialement.

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