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lundi 2 mars 2015

TORDRE LE COU AU MYTHE DE L'INVINCIBILITE DE l'ETAT ISLAMIQUE


Ainsi que me l'a judicieusement fait remarquer Laurent Tirone (merci à lui !), le char qui figurait sur la photographie illustrant précédemment le début de cet essai-critique était un Type 69 détruit... en 1991 ! Sur le cliché ci-dessus, il s'agit bien, cette fois-ci, d'un T-55 de l'EI détruit dans les environs de Kobané par les YPG. (Photos : réseaux sociaux)




Parmi l'ensemble des documentaires ou reportages que j'ai choisi de regarder sur Arte depuis qu'existe la chaîne, j'ai très rarement été déçu. Malheureusement, pour la première fois, un documentaire m'a laissé dubitatif : « Daech, naissance d'un état terroriste ». La réalisation a beau être globalement encensée, même en admettant le format très limité d'à peine une heure, je ne vois qu'un travail bâclé. Quand je lis l'Express évoquant une « (…) enquête précise bourrée d'intervenants éclairés et d'images tétanisantes » je suis conforté dans mon regard critique. Car il y a un problème de taille : les images tétanisantes ne font pas la qualité d'un « doc » si le commentaire qui les accompagne est truffé d'erreurs, d'approximations, d'omissions, de simplifications outrancières. Au bout du compte, la qualité dudit documentaire est très hétérogène : contestable au cours des deux premiers tiers, un peu meilleur dans le dernier tiers notamment grâce aux propos de Romain Caillet, Jean-Charles Brisard1, d'Hubert Védrine ou encore d'Athil al-Nujaifi, gouverneur de Mossoul. Au bilan, l'ensemble est médiocre. Évidemment, il ne s'agit pas de tirer gratuitement à boulets rouges sur cette réalisation de Jérôme Fritel. J'étaie ma critique dans le long développement qui suit en apportant les éléments qui manquent fâcheusement pour véritablement comprendre la naissance de l’État Islamique2 (EI ; Dawlat al-Khilifa).

Ajout du 02 juin 2015 : si je déconseille le visionnage de « Daech, naissance d'un état terroriste », en revanche je recommande sans réserve celui de « Daech, les racines du mal » http://www.france5.fr/emissions/le-monde-en-face/daesh-les-racines-du-mal_331135
NB : pour une lecture plus fluide (en particulier en ce qui concerne la multitude de notes), je recommande le téléchargement en pdf du document, via ce lien


Erreurs factuelles dans les images

Dès les premières secondes, le ton est donné : « Le 11 septembre 2001, l'Amérique et l'Occident découvrent le visage de leur nouvel ennemi » tandis que l'on voit une vidéo de Ben Laden s'exprimant dans une grotte d'Afghanistan suite aux attentats de New-York et de Washington. Prononcée avec une gravité théâtrale, cette phrase a eu le mérite de me prévenir sur ce à quoi je devais m'attendre. Ainsi donc, l'Amérique et l'Occident auraient découvert « le visage de leur nouvel ennemi » en septembre 2001 ? J'invite le lecteur à visionner cet extrait (2 minutes) d'un JT de France 2 du 10 août 1998, suite aux attentats de Nairobi et Dar es Salaam le 07 août 1998 par le Front islamique mondial contre les juifs et les croisés3. L'on y voit des photos de Ben Laden. Sont également diffusées quelques secondes d'un entretien mené par un journaliste d'ABC avec une des figures majeures du dudit « front »qui n'est autre que Ben Laden... De fait, la France découvre Ben Laden en 1998, après deux attentats d'envergure en Afrique qui tuent plus de 213 personnes et en blessent au moins 4 000...

Il ne faut pas longtemps avant que ne survienne une autre erreur. Sur fond de discours de George Bush qui appelle à l'élimination du terrorisme est montré le décollage d'un appareil depuis un porte-avions. Images qui évoquent a priori l'intervention militaire américaine en Afghanistan, fin 2001. Or, l'appareil en question est un drone X-47B dont les premiers essais à terre ont lieu en 2009, puis les essais en mer, depuis un porte-avion, en 2012... D'aucuns me diront que c'est un détail sans importance. Reste que cela me gêne beaucoup lorsque un documentaire me donne à voir quelque chose qui ne correspond pas au contexte. Le drone que l'on voit décoller ne va pas accomplir de mission contre al-Qaïda et lorsqu'il décolle, George Bush n'est plus Président des États-Unis. Admettons que je pinaille... Mais j'attends du sérieux dans le choix des images d'un documentaire qui se veut être une référence. Et ce défaut apparaît encore par la suite, au sujet du « matériel dernier cri de l'armée américaine » qu'aurait capturé l'EI en Irak (j'y reviens en détails plus loin).

XB-47B UCAS, drone de démonstration destiné à opérer notamment depuis les porte-avions. La campagne d'essai est menée à bord du CVN 75 USS Harry S. Truman fin 2012. De fait, les images de XB-47B qui illustrent l'action américaine suite aux attentats du 11 septembre 2001 sont quelque peu... erronées. (Photo : Northrop Grumman)



Méconnaissance d'al-Qaïda et du jihad, approximations sémantiques

« Détruire Daech comme il s'agissait hier d'abattre al-Qaïda. Sauf que les jihadistes ne se cachent plus aujourd'hui dans des grottes » est-il déclaré de manière sentencieuse. Analyse porteuse d'un cliché effarant de stupidité. Sous-entendre que l'organisation de Ben Laden s'est transformée en une espèce de communauté troglodyte coupée du monde est un non-sens que contredisent l'adaptation contrainte par l'action militaire américaine, la multitude d'attentats déjoués connectés à des cadres d'al-Qaïda, l'évolution des groupes jihadistes en Afrique, et même la naissance de l'EI elle-même ! Non-sens que contredisent également des documents d'AQC diffusés récemment dans lesquels il apparaît que l'organisation est restée bien plus forte en Afghanistan après 2003 que ne le croyait les services de renseignement américains4. Du même acabit, « l'ambition des « terroristes a mûri », elle ne serait  « plus seulement de  frapper l'Occident mais de construire un état. » Si l'on en croit ce qui précède, le projet de Ben Laden consistait donc uniquement à attaquer l'Occident. Pour quelle raison ? Pour attaquer l'Occident. Cette analyse ne considère que le principe de l'ennemi lointain auquel adhérait Ben Laden de son vivant et auquel se conforme aujourd'hui al-Zaouahiri. Or, ce principe s'inscrit dans une théorie du jihad beaucoup plus vaste à partir de laquelle ont été définies des stratégies pour atteindre des objectifs. Non, le projet stratégique d'al-Qaïda ne se résume pas à « frapper l'Occident ». Outre de chasser les Américains (et par extension les Occidentaux) et Israéliens des lieux saints de l'Islam, al-Qaïda a toujours voulu la mise en place d'un état islamique qui évoluerait ensuite en califat. Une des différences majeures entre al-Qaïda et l'EI ne porte pas sur l'instauration d'un califat, mais sur « l'agenda » pour aboutir à celui-ci. Les cadres d'al-Qaïda prônent une mise en place progressive, considérant qu'il est beaucoup trop tôt et que les conditions ne sont pas réunies quand Abou Bakr al-Baghdadi le veut sans délai. Cette querelle n'est pas sans rappeler la controverse entre les chantres des guerres révolutionnaires tout au long des années 1960 à 1970, entre les partisans de la théorie du foco et ceux d'un long processus par étape selon la théorie de Mao5.

Les lacunes ne s'arrêtent pas là. Ainsi est-il asséné : « plus qu'un mouvement terroriste l'organisation est devenue une sorte d'état hors-la-loi ». En fait, un terme qualifie parfaitement ce genre d'entités. C'est une organisation jihadiste. Je comprends le choix des mots « mouvement terroriste ». Il répond à une logique journalistique à laquelle je me suis moi-même plié. Malgré tout, je le déplore : on ne définit pas un tout avec une partie de celui-ci6. Ici, en parlant de « mouvement terroriste » est une fois de plus oublié que le terrorisme est une méthode de combat et non une cause. Certes, l'EI noie ceux qui lui résiste dans des flots de sang par le biais de cette méthode. Il n'en reste pas moins que les jihadistes affrontent aussi leurs ennemis (gouvernementaux syriens et irakiens, kurdes, autres jihadistes) avec des méthodes de guérilla et des méthodes conventionnelles : chars, artillerie... Les batailles dans les localités, notamment contre les Kurdes, sont menées dans les règles du combat urbain. Des villes (Kobané), camps militaires et et villages sont assiégées, se déroulent des batailles pour tenir ou reprendre des positions fortifiées sur des collines, sur des points stratégiques... L'EI mène le jihad en recourant à tout un panel de méthodes dont le terrorisme. Mais pas exclusivement celui-ci.


Al-Qaïda supplanté par Daech en Syrie ?

Nous est aussi asséné que « Treize ans plus tard, al-Qaïda et Ben Laden laissent place à une menace inconnue... Daech. » Le reportage nous indique donc que l'EI a supplanté al-Qaïda et que ce nouveau venu représente quelque chose d'inédit. Le postulat est faux. En premier lieu en ce qui concerne ce qui serait l'évincement d'al-Qaïda. Cette appréciation est encore cultivée par la suite dans le documentaire lorsque le commentaire laisse entendre que l'EI régnerait désormais unilatéralement sur la Syrie « Début 2014, Daech impose définitivement sa loi en Syrie. En deux années de guerre, l'organisation a éliminé ses rivaux. » C'est incroyablement faux ! En effet, une sanglante guerre « fratricide » oppose toujours les islamistes insurgés syriens. Depuis la fin 2013, groupes du Front Islamique (qui se compose d'une myriade de factions au sein de ces groupes), al-Nosra, Khorasan et EI se massacrent allègrement pour le contrôle des territoires, des populations et des ressources en Syrie. Tueries intestines sur fond de défections au sein des groupes concernés, de scissions et d'allégeances plus souvent motivées par les intérêts des chefs de factions qu'en raison de leurs convictions idéologiques...

Ces entités qui s'affrontent impitoyablement en Syrie depuis le 07 décembre 2013 jusqu'à aujourd'hui se répartissent ainsi (Ne sont pas mentionnés les groupes considérés comme « modérés », tels que la Légion du Sham) :

=> Le Front Islamique (al-Jabhat al-Islamiyyah) ; constitué le 22 novembre 2013 par l'amalgame de plusieurs groupes insurgés, à savoir :
  • L'Armée de l'Islam (Jaysh al-Islam ; ex-Brigade de l'Islam/Liwa al-Islam) ;auparavant membre du Front de Libération Islamique Syrien ; organisation salafiste fortement soutenue par l'Arabie Saoudite ; fin 2013, elle amalgame plus de 60 factions, tandis que jusqu'à 200 souhaitent l'intégrer du fait de ses moyens financiers. Elle est connue pour avoir opéré de concert avec al-Nosra.
  • Ahrar al-Sham (Mouvement des Hommes Libres du Levant) ; auparavant membre du Front islamique Syrien ; organisation salafiste soutenue par le Qatar. Elle comprend de nombreux volontaires étrangers. Elle est également un des éléments majeurs du Front qui décline cependant tandis qu'al-Nosra7 monte en puissance vers la fin 2012. Début 2013, Ahrar al-Sham se compose de 83 factions qui sont en principe amalgamées en janvier de la même année). Son chef, Abou Khaled al-Suri est un proche8 de feu Ben Laden et d'Ayman al-Zaouahiri. Il est également proche des Talibans. Il est nommé représentant d'al-Qaïda historique/al-Qaïda Central9 (AQC) en Syrie via une lettre d'al-Zaouahiri en mai 2013 et à ce titre, chargé de résoudre la querelle entre Jabhat al-Nosra et l'EIIL. La lettre adressée par al-Zaouhiri à Abou Khaled al-Suri désigne donc de facto Ahrar al-Sham comme le groupe le plus légitimement affilié à AQC (de préférence à al-Nosra identitairement lié à l'EIIL) dans la lutte d'influence qui s'esquisse alors avec ce qui est encore l'EIIL. Moins d'un an plus tard, le 24 février 2014 l'EI s'attaque à Ahrar al-Sham, tuant plusieurs de ses chefs dans un attentat-suicide, dont Abou Khaled al-Suri. Le représentant d'AQC projetait vraisemblablement d'initier une fusion entre Ahrar al-Sham et al-Nosra de manière à prendre le contrôle de ce dernier et ainsi, constituer une force de combat non négligeable face à l'EI. Abou Bakr al-Baghdadi ne pouvait évidemment accepter que se constitue ce front jihadiste rival. Avant la mort de son chef, Ahrar al-Sham est considéré par des analystes du renseignement américain comme l'un des groupes rebelles syriens les plus efficaces. En 2014, il rassemble de 10 000 à 15 000 combattants. A noter enfin que l'organisation dément tout lien avec al-Qaïda ce qui lui permet de toujours pas être inscrite sur la liste américaines des organisations terroristes début 2015...
  • La Brigade de l'Unicité (Liwa al-Tawhid) ; auparavant membre du Front de Libération Islamique Syrien qui se compose des brigades Fursan al-Jabal, Daret Izza et Ahrar al-Shamal, soit plus d'une trentaine de petits groupes ; le mouvement est relativement modéré.

  • La Brigade des Combattants de Syrie (Ansar al-Sham) ; auparavant membre du Front islamique Syrien ; organisation salafiste créée par un vétéran du jihad en Afghanistan avec une quinzaine de factions fin 2012 ; extrêmement radicale.

  • Brigade Moussaab Ben Omar (Katiba Moussaab Ben Omar) ; organisation salafiste de taille et capacités extrêmement réduites.

  • La Brigade de la Vérité (Liwa al-Haqq) ; auparavant membre du Front Islamique Syrien ; organisation salafiste qui ne représente plus grand chose à la mi-2014.
  • La Brigade Tempête du Nord (Liwa Asifat al-Shamal) ; comprend de nombreux Kurdes ; est considérée comme peu efficace.

  • Le Front Islamique Kurde

  • Les Faucons de Syrie (Suqour al-Sham) ; auparavant du Front de Libération Islamique Syrien ; organisation relativement modérée durement étrillée par l’État Islamique début 2014, sa faction principale cesse d'ailleurs les hostilités avec l'EI et se sépare alors des Faucons de Syrie. Le nouveau groupe, Jaysh al-Sham se radicalise considérablement et une nouvelle scission se produit en son sein, des éléments rejoignant l'EI en juillet 2014.
L'ensemble regroupe environ 45 000 hommes à l'été 2014. Il se bat contre les forces gouvernementales syriennes mais aussi contre l'Armée Syrienne Libre (opposée au gouvernement syrien) fin 2013 avant que les deux ennemis ne s'allient pour combattre l’État Islamique (l'Armée Syrienne Libre fournissant alors des armes au Front Islamique). Fin 2014, la lutte contre l’État Islamique est toujours à couteaux tirés.

Abou Khaled al-Suri, à gauche, un des cadres d'Ahrar al-Sham désigné par al-Zaouahiri en tant que médiateur dans la querelle entre Jabhat al-Nosra et l'EI. (Photo via Long War Journal)
=> Jabhat al-Nosra
Implanté en Syrie à l'initiative de ce qui est alors l’État Islamique en Irak à la mi-2011 mais de manière anonyme. Se révèle en tant que Jabhat al-Nosra en janvier 2012 ; les États-Unis ne l'inscrivent qu'en décembre 2012 sur la liste des organisations terroristes. Le mouvement profite d'alliances plus ou moins solides avec des petits groupes islamistes locaux. En avril 2013, Baghdadi indique qu'al-Nosra se bat sous la bannière de l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL), ce que rejette le chef d'al-Nosra, Abou Mohammed al-Jawlani, qui lui affirme sa loyauté à al-Qaïda historique, déclenchant une guerre entre les deux organisations.

=> Khorasan
Les informations sont confuses et éparses ; il apparaît que le groupe constitue une émanation d'al-Qaïda en Syrie, idéologiquement très proche d'AQC. Ses éléments particulièrement bien entraînés et opérationnels comprendraient des membres issus d'Ahrar al-Sham. Ce qui contribue à brouiller les pistes au sujet de Khorasan, c'est son origine liée aux éléments d'al-Qaïda implantés en Iran après l'intervention américaine en Afghanistan en 2003. Parmi les cadres d'al-Qaïda qui bénéficieront de la paradoxale protection iranienne figure Saïf al-Adel. Relativement méconnu en Occident celui-ci assure pourtant l'intérim à la tête d'AQC à la mort de Ben Laden, juste avant al-Zaouahiri... De fait, l'indépendance de Khorasan en temps que groupe à part entière est douteuse.


La problématique de l'allégeance

Sur la problématique des allégeances à l'EI, quelques explications absentes dans le documentaire sont nécessaires. Certes, le mouvement de Baghdadi a bénéficié de nombreux « serments » de la part de groupes jihadistes implantés dans le monde entier. Amplement médiatisées, ces annonces donnent le sentiment de la prééminence de l'EI. Elles induisent le sentiment d'un tsunami jihadiste. Elles provoquent la crainte d'une effrayante capacité de subjugation fanatique. Or, le phénomène des allégeances est à considérer dans toute ses nuances quant à des réalités souvent bien contradictoires avec la théorie. Le Larousse décrit l'acte comme une « Manifestation de soutien, voire de soumission envers quelqu'un ou un groupe.» Cependant, la traduction de bay'a par « acte d'allégeance » ou « serment d'allégeance » en français ou anglais ampute toute la dimension politico-religieuse et sociale qu'exprime la racine de bay'a dans l'Islam sunnite. Tout d'abord, ce dernier signifie « transaction ». En droit public musulman, au sens figuré, il implique donc une idée d'échange réciproque10 (à laquelle fait écho le principe de tamkin dont il est question plus loin) vis-à-vis des croyants. Ainsi, schématiquement, une autorité11 assure la sécurité dans la justice12 de la charia à ceux qui, en contrepartie, se soumettent à lui. Le bay'a tient notamment lieu d' « élection par validation » de ladite autorité. Mais alors qu'une élection consiste à désigner quelqu'un, dans le cadre du bay'a, il s'agit davantage d'une investiture, le choix étant dans l'absolu celui de Dieu... Le flou « constitutionnel politique13 » explique en partie l'évolution quant à la désignation du calife14 : des quatre premiers désignés par des sages islamiques aux califes par filiation des dynasties qui suivent à Abou Bakr al-Baghdadi. Les jurisconsultes musulmans (et penseurs du jihad) médiévaux al-Ghazali, Ibn Taymiyya et Ibn Khaldun estiment qu'uniquement ceux qui disposent de la puissance militaire et économique15 peuvent désigner le chef par un choix que confirme ensuite la communauté16.

En théorie, le bay'a est régi par des conditions bien spécifiques qui ne sont pas systématiquement respectées. Il implique tout d'abord la consultation des membres de l'entité qui va accorder le bay'a via la tenue d'un conseil (la shura). Pour être valable, l'acte ne doit en aucun cas être contraint (ce qui constituerait un motif de révocation dudit acte). Enfin, la souveraineté appartient à la shura qui prend sa décision et est autorisée, selon la jurisprudence islamique, à ne plus reconnaître l'autorité nommée. De fait, si le bay'a est - toujours en théorie - irrévocable, il reste possible d'arguer de manquements dans la « transaction » pour dénoncer le « lien contractuel ». Est ainsi contournée l'irrévocabilité par une sorte « d'exception d'inexécution » de loyauté. L'Histoire de l'Islam foisonne d'exemples de bay'a dénoncées sur la base d'accusations plus ou moins fondées17. Ces motifs sont nombreux et propices à l'interprétation. En premier lieu, le bay'a peut-être révoqué si l'autorité concernée s'éloigne de la charia18. En second lieu est considérée l'incapacité physique ou mentale. Évidemment, l'autorité doit être totalement indépendante de toute influence et n’œuvrer que pour la communauté. A noter que ladite influence peut être exogène comme endogène, à savoir que si l'autorité est, par exemple, sous l'emprise d'un conseiller, le bay'a est également révocable19. Vient ensuite l'obligation de « résultats ». Tout d'abord, l'autorité doit être en mesure de gérer correctement les affaires de la communauté (bien entendu, en respectant la charia). Pour ne pas tomber sous la coupe d'un adversaire, elle doit de facto éviter les défaites militaires ou du moins ne pas être défait stratégiquement. C'est d'ailleurs une des raisons de l'entêtement de l'EI à vouloir prendre Kobané assez subtilement transformée en « meat grinder20 » par les Américains. A savoir créer un pôle d'attraction des moyens conventionnels ennemis qui vont se concentrer autour de celui -ci, puis les user au fil des frappes aériennes21. Si le prestige militaire du califat est obtenu grâce au calife qui prouve ainsi tout le bien fondé du bay'a de la communauté, en revanche, la défaite par manque de discernement, pour avoir été dupé par l'ennemi (par exemple en le sous-estimant) est une cause de révocation du bay'a.

Dans « l'univers » jihadiste, hilf (alliance) et bay'a (« allégeance ») ont la vie courte et avant cela, sont toutes relatives. Paradoxalement, une alliance peut s'avérer plus solide (car plus ancrée dans une réalité locale) qu'une allégeance beaucoup plus théorique, pour des questions de « realpolitik jihadiste ». Les unes et les autres surviennent depuis des décennies au rythme des intérêts des protagonistes, selon les situations conjoncturelles et structurelles respectives. Elles sont aussi communes que le sont les trahisons et défections. Des factions se forment, deviennent des groupes éphémères (n'étant parfois que des prête-noms)... La crise malienne avec des acteurs comme AQMI, le Mouvement pour l'Unicité et le Jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO) et des groupes touaregs plus ou moins teintés d'islamisme salafiste à l'instar d'Ançar Eddine l'illustre très bien. La scission au sein du groupe Islamique Armé (GIA) en Algérie qui a conduit à la création du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) relève de ces ruptures de « loyauté », quels qu'en soient les motifs. Dans la même logique, le bay'a d'Abdelmalek Droukdel, chef du GSPC, envers al-Qaïda, donnant naissance à al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), n'a pas été plébiscité par tous les cadres et jihadistes du GSPC d'alors, accentuant tensions et rivalités constitutives du groupe depuis sa création. Concernant l'EI, cette fluidité des alliances et allégeances vaut aussi bien en Irak qu'en Syrie ou encore dans le monde entier. Le bay'a relève d'un souci d'exister au travers la notoriété qui émane de l'autorité qui en bénéficie plus que d'un véritable serment de loyauté. Notons aussi que dans les faits, le bay'a envers l'EI n'est pas synonyme de révolution opérationnelle (ni même fondamentalement idéologique). Ainsi, un groupe qui prêtera allégeance continuera de tuer avec la même sauvagerie dont il faisait preuve avant d'épouser l'EI. Et, pour une multitude de raisons, il répudiera l'EI avec autant d'aisance au moment opportun. Il n'est pas de meilleur exemple que l'EI qui existe en tant que tel pour avoir révoqué le bay'a qui le liait à AQC (al-Baghdadi ayant lui même fait acte d'allégeance à al-Qaïda !)...

Sachant que le bay'a est d'une certaine manière un plébiscite, l'on ne peut nier que ceux prononcés au bénéfice de l'EI ont des conséquences et lui donnent un ascendant « moral » sur d'AQC. L'on ne peut non plus nier qu'AQC s'en trouve affaibli. Ce d'autant plus que l'organisation de feu Ben Laden est dématérialisée22 depuis l'intervention occidentale en Afghanistan. Privée de sanctuaire territorial défini, l'influence constitue sa substance vitale qui se concrétise en source d'inspiration pour les jihadistes (dont ceux qui pratiquent le terrorisme). D'où la stratégie de l'EI de vampiriser cette influence et ainsi, de réduire la capacité d'AQC à être cette source d'inspiration. Il n'en reste pas moins que l'EI et al-Qaïda s’entre-tuent en Syrie « (…) mais au-delà de la zone (en dehors de Syrie et d'Irak), les différences idéologiques (car c'est bien ainsi qu'il faut les appeler) entre les deux courants qui se réclament d'une même inspiration religieuse tendent à s'estomper. Ce d'ailleurs dans l'esprit de ce que cherchait à promouvoir Ben Laden via le jihad global : des actions au nom d'une source d'inspiration commune (certes représentée par une autorité unique, celle d'al-Qaïda !) mais sans nécessairement appartenir à al-Qaïda. » ainsi que je l'écrivais dans un commentaire de mon blog, le 20 janvier 201523. Insistons sur ce point essentiel, bay'a et hilf sont tout relatifs dans l'univers des organisations jihadistes. Par ailleurs, si l'EI profite d'allégeances multiples au cours des huit derniers mois, il convient de ne pas oublier qu'un grand nombre de groupes – et pas des moindres – restent loyaux à AQC tandis que d'autres, suffisamment puissants pour exister sans devoir dépendre d'une notoriété extérieure, félicitent l'EI sans toutefois se plier au principe du bay'a, à l'instar de Boko Haram au Nigeria ou des Talibans en Afghanistan. Contrairement au discours du reportage, AQC n'a pas disparu « dans ses grottes » ; cette analyse souffre d'une myopie prononcée24.


Daech, menace inconnue ?

En second lieu, à propos de la « menace inconnue » que serait l'EI, le reportage cède une fois de plus au regrettable dogme du factuel plutôt qu'à celui plus complexe mais aussi plus rigoureux de la mise en perspective. En dépit de ce qui est avancé, la mainmise d'une entité (quelle que soit son idéologie) non étatique sur un territoire, à grande échelle, avec de dramatiques conséquences géopolitiques, n'a rien d'une nouveauté. Pas plus que le développement, par ladite entité, d'une administration parallèle à celle qui existait auparavant afin de contrôler et pressurer populations et ressources des territoires parasités. L'exemple le plus emblématique de réussite dans le domaine est assurément celui du Viet Minh face à la France, en Indochine, dès la fin de 1945... Mais il en est d'autres, plus proches de nous dans le temps. Je restreins la liste à deux illustrations édifiantes. Il ne s'agit pas de comparer trait pour trait, mais de tordre le cou à cette hystérie de « L'EI, menace inconnue » alors qu'une multitude de précédents existent.

Dans les deux cas, les organisations citées à titre d'exemples disposent d'effectifs et de moyens financiers énormes, mettent en avant une idéologie donnée (respectivement politique et religieuse) vite teintée de pratiques relevant de la criminalité organisée. Dans les deux cas, elles développent une administration. Tout d'abord, l'União Nacional para a Independência Total de Angola (UNITA), acteur d'une guerre civile qui fait plus d'un million de mort de 1975 à 2002 en Angola comme son nom l'indique. Vers 1995, le mouvement dispose d'environ 60 000 hommes dont au moins 24 000 immédiatement opérationnels25. L'UNITA possède un armement considérable, ainsi qu'une richesse qui alimente son fonctionnement : les diamants. De fait, 70 % des ressources diamantifères du pays sont aux mains de l'organisation. La fortune accumulée au fil des années, via des réseaux de trafiquants qui vendent les précieux cailloux, notamment aux Pays-Bas, est estimée en fourchette haute à 3,7 milliards de dollars de 1992 à 199826 ! Soit bien davantage que le pétrole de l'EI.

Ensuite, comment ne pas songer aux Talibans27 ? Avant d'aller plus loin, rappelons toutefois que contrairement à l'EI, les Talibans n'expriment aucune idée de « conquête » en dehors de l'Afghanistan. Ceci étant dit, régnant sur une partie de l'Afghanistan (et du Pakistan), leurs effectifs avant l'intervention américaine en 2001 sont estimés entre 30 000 et 40 000 hommes pour le noyau, auxquels s'additionnent environ 70 000 combattants par effet d'alliances avec des chefs de groupes locaux. Entre 1994 et 1999, 100 000 Pakistanais sont formés dans les camps d'entraînement islamistes d'Afghanistan. Et les Talibans alignent eux aussi une multitude de volontaires étrangers. Le phénomène est passé inaperçu (et est aujourd'hui oublié de la plupart des observateurs) car ces combattants ne viennent pas de nos contrées occidentales et qu'il n'a pas la dimension « familiale » de la stratégie de hijrah développée par l'EI. Il est néanmoins réel : sur 353 jihadistes tués par les forces de sécurité pakistanaises entre mars 2004 et septembre 2005 (c'est à dire avant l'offensive de printemps « refondatrice » de 2006), 175 sont des étrangers originaires d'Ouzbékistan, du Tadjikistan, du Turkménistan et bien entendu de Tchétchénie et du monde arabe...

Un peu moins de dix ans avant l'EI, les Talibans reconstruisent un semblant d'administration28 dans un pays où celle-ci est en ruine depuis une dizaine d'années29. Par ce biais, ils peuvent appliquer deux des principes essentiels de la théorie générale du jihad, vieille de plus de 1 200 ans. Principes indissociables l'un de l'autre : d'une part une autorité centrale qui permet de régner sur les territoires possédés, d'autre part des ressources via les taxes ou une exploitation des ressources naturelles. Si le mollah Omar édicte une fatwa en juillet 2000 rendant en principe illicite la culture du pavot, rien qu'en taxes douanières avec le Pakistan, les talibans récoltent 75 millions de dollars en 1997 (110 millions en dollars constants 2015). Ils comptent aussi sur la construction d'un gazoduc depuis le Turkménistan jusqu'aux ports du Pakistan qui transiterait par leur territoire, leur assurant des sommes confortables, notamment via la firme américaine Unocal. Après l'intervention américaine en 2001, l'interdiction de culture du pavot devient évidemment caduque. Dès lors, de 2003 à 2005, l'opium rapporte de 125 à 150 millions de dollars annuels30. En 2010, les estimations les plus pessimistes avancent des chiffres entre 300 et 500 millions de dollars annuels. Il est vrai que la production augmente sensiblement au fil du temps : selon les chiffres de l'UN Office of Drugs and Crime, tandis que les Talibans contrôlent 104 000 hectares de culture de pavot en 2005, cette surface estimée est de 165 000 hectares en 2006...

Enfin, la cruauté des Talibans n'a rien à envier à celle de l'EI31. En 1998, 5 000 à 8 000 Hazaras32 sont massacrés. Beaucoup meurent asphyxiés dans des containers où ils sont enfermés à dessein. A l'instar de ce que font les chefs de guerre somaliens, les Talibans instrumentalisent la famine. Le viol est fréquemment utilisé comme arme de terreur. D'une manière très similaire au nihilisme de l'EI, un groupe proche des services de renseignement pakistanais et des Talibans assassine dix diplomates iraniens en août 1998, provoquant l'ire de Téhéran qui déploie alors 200 000 hommes à sa frontière avec l'Afghanistan33... Les civils qui n'appartiennent pas aux communautés qui soutiennent les Talibans sont contraintes à l'exil via la violence : leurs maisons et cultures sont détruites. Lors de la prise de Bamian en 1999, plusieurs centaines d'hommes, de femmes et d'enfants sont exécutés. Ces exactions se déroulent notamment à l'occasion de la conquête de la plaine des Shomali. Des centaines de femmes sont également enlevées et vendues dans des bordels au Pakistan ou à des particuliers comme esclaves34. L'on semble avoir oublié les exécutions publiques dans le stade Ghazi de Kaboul, au nom de la charia35... Rien qu'en 2006, année du « renouveau » des Talibans, au moins 669 civils sont assassinés36 dont plus de 20 instituteurs. Les enlèvements, notamment de femmes ensuite violées et contraintes au mariage, se multiplient...

Exécution d'une femme dans le stade Ghazi de Kaboul par les Talibans lorsque ceux-ci régnaient sur la majeure partie de l'Afghanistan avant l'intervention américaine de 2001.

Arrêtons de mythifier l’État Islamique

Ouvrons une parenthèse toutefois en lien avec ce qui précède, cette fois-ci à propos du C dans l'air du 13 février 2015. Jean-Charles Brisard déclare « (…) Si l'on parle d'organisation terroriste, aujourd'hui la scène jihadiste mondiale est dominée par une organisation, l’État Islamique (…) s'autofinance, c'est à dire que cette organisation génère l'essentiel de ses revenus de ressources naturelles qu'elle a sous son contrôle parce qu'elle contrôle un territoire et c'est tout à fait nouveau c'est ce qui même la distingue de toutes les autres organisations terroristes modernes (…) de ces trente dernières années y compris al-Qaïda. » Heureusement que l'expert est autrement plus pertinent dans « Naissance d'un état terroriste ». En toute humilité, je me permets de rappeler à Jean-Charles Brisard que l'EI est une organisation jihadiste et non pas juste « terroriste ». Ainsi que je l'explique en détails plus haut, on ne définit pas un tout avec une partie de celui-ci.  De fait, une fois encore, l'EI met en œuvre des méthodes de guerre conventionnelle, de guérilla et de terrorisme. Pas uniquement de terrorisme.

De plus, je suis interloqué quant à l'assertion selon laquelle le contrôle d'un territoire et de ressources naturelles par une organisation de ce genre serait « tout à fait nouveau ». Il faut d'arrêter avec cette imposture intellectuelle qui consiste à présenter l'EI comme quelque chose de « jamais vu auparavant », « d'inconnu », de « nouveau ». Avant l'EI, au cours des trente dernières années, une multitude d'organisations de type « insurrectionnelle » ont contrôlé des territoires, administré leurs populations, exploité leurs ressources naturelles. Outre les exemples précédents, mentionnons encore les Contras au Nicaragua (avec l'exploitation de la cocaïne) et les FARC en Colombie, le LTTE au Sri Lanka... Mentionnons aussi une « célèbre » entité jihadiste, l'organisation des Shebabs en Somalie qui, fin 2013, profite de 200 000 à 600 000 dollars mensuels en taxes sur la contrebande d'ivoire à destination de l'Asie... Arrêtons cette mythification de l'EI qui dessert la vérité.

Cessons de présenter l'EI comme du « jamais vu ». Dans une note qui précède, je mentionne un entretien accordé à Mediapart37 par Romain Caillet. D'ordinaire critique à l'encontre de cet organe de presse, j'en salue cette fois-ci la démarche. Quant à ce qu'explique Monsieur Caillet, quiconque travaille sur l'EI devrait l'avoir à l'esprit. « On est dans le sensationnel, dans le 'glauque', on joue sur les sentiments en nous expliquant que sa grande sœur l'appelait Nanou. Qu'est-ce qu'on en a à faire... Tout cela ne fait pas sens. De mon côté, je n'ai quasiment jamais travaillé sur les jihadistes français, alors que la majeure partie des journalistes qui me contactent le font pour m'interroger sur le sujet ». Je ne peux que souscrire à la suite de l'entretien en remerciant Monsieur Caillet de dénoncer cette frénésie de la surenchère au sujet de l'EI38 : « La question des chiffres est également problématique : les autorités françaises évoquent le chiffre de 1 000 personnes concernées par le phénomène, qui ont essayé de partir, pour environ 400 combattants sur place. Puis on voit surgir d'autres chiffres dans des livres ou la presse comme le chiffre de 2 000 (d)jihadistes français avancé par Fabrice Balanche (géographe) immédiatement repris par Samuel Laurent (auteur très contesté de plusieurs ouvrages sur le (d)jihad). Ces estimations-là ne reposent sur aucun travail sérieux : 2 000 jihadistes français au sein de l'EI en Syrie, cela voudrait dire qu'il y a plus de (d)jihadistes français que marocains. C'est absurde. »

Cette mythification se construit des exagérations sensationnelles colportées avec la frénésie d'être « celui qui va donner l'information cruciale ». Elle s'inscrit dans une dialectique malsaine où l'éjaculation d'ego répond au besoin de fantasmes populaires, de « légendes urbaines vraies ». Celles-ci envahissent notre affect nourri des informations toutes plus horribles les unes que les autres. Elles contribuent ainsi à bâtir la conviction d'une organisation monstrueuse invincible et impossible à arrêter. Or, si elle est bien monstrueuse et réellement puissante39, l'organisation de Baghdadi n'est pas moins vulnérable. L'Histoire foisonne de barbares et envahisseurs terrifiants rendus autant – si ce n'est plus – invulnérables par l'imaginaire qui les entoure que par leurs capacités réelles : hordes germaines, Vikings, Mongols... Pourtant, militairement, un 4x4 de l'EI armé d'un ZPU-2 en Irak se pulvérise aussi bien à la bombe AASM qu'un même 4x4 d'AQMI dans le nord du Mali. « Politiquement »40, l'EI serait tout aussi manipulable41 que le sont TOUS les groupes jihadistes. L'EI est une entité composée d'humains, avec comme dans tout ensemble humain, un pourcentage non négligeable de faiblesses... L'EI n'a rien d'un « super-vilain » du terrorisme.

Obusier ex-américain M198 de 155 mm pris aux forces irakiennes par les jihadistes de l'EI, détruit par une frappe aérienne américaine ; il n'est de matériel lourd aux mains de l'EI qui ne se détruise aisément par les moyens aériens. Et les cibles existent toujours notamment parce que l'EI ne peut se contenter d'une armée qui serait invisible pour contrôler son territoire. (Photo Matthew Fisher)
Conséquence navrante, cette mythification irraisonnée sert directement (même si involontairement) la propagande de l'EI. Ainsi conforte-t-elle ceux qui soutiennent l'EI dans l'illusion que personne ne viendra à bout de l’œuvre de Baghdadi, que l'espoir de justice pour les musulmans porte désormais un nom et que les kouffar sont terrifiés devant la toute puissance d'Allah... Autre conséquence, grave celle-ci, l'EI est comme un serpent qui nous hypnotiserait avant... qu'un autre serpent ne nous morde ! En effet, le déferlement des succès militaires42 de l'EI et de massacres tous plus abominables les uns que les autres dans une logique d'actions de TSV (voir plus loin) nous amènent à considérer al-Qaïda comme ayant vécu, étant sur le déclin, etc... Ce postulat se heurte tout d'abord à l'histoire de la résilience d'AQC. Celle-ci a été annoncée comme « finie » après l'intervention américaine en Afghanistan, puis en 2008-200943. Certes, l'entité a durement souffert des coups portés, mais en s'adaptant plus ou moins consciemment à la doctrine du nizam, la tanzim prônée par Abou Musab al-Suri, elle a survécu, mutant d'une organisation verticale très structurée en une source d'inspiration qui ne demande qu'à renaître de ses cendres.

Au sujet d'un AQC « ringardisé » par l'efficience de la communication de l'EI il convient également de nuancer. Tout d'abord, d'où provient cette ringardisation ? Actuellement est fréquemment répété que l'EI aurait « inventé » la com' pour les jihadistes par une grande « nouveauté » : s'appuyer sur Internet et sur les réseaux sociaux pour diffuser ses messages. C'est encore une erreur : l'Internet foisonne de vidéos, de discours, de sites, de forums, de pages Facebook de jihadistes (ou a minima, de profils qui ne cachent pas leur admiration pour le jihad) au nom d'al-Qaïda ce dès le début des années 2000 (dans la seconde moitié des années 2000 pour Facebook) comme le démontre ce reportage de France 2 du 13 septembre 2001 et la liste des articles sur le sujet est interminable44. De fait, non, l'EI n'a pas inventé la com', il n'a pas été le premier à utiliser le support de la vidéo spectaculaire. Pour être encore plus exact, l'EI a repris les méthodes de communication d'AQC en les faisant évoluer. Mais il ne les a pas « inventées » ; le fond est identique, ce qui change c'est la forme. Sur ce point, l'évolution est sensible. Tandis qu'AQC privilégiait les communiqués de ses cadres lettrés (à commencer par Ben Laden et al-Zaouhiri) en faisant assez peu de cas des « réalisations » des jihadistes « lambda », AQC procède à l'inverse : l'espace de communication est laissé aux jihadistes et à ceux qui les soutiennent, les cadres restant en retrait. A cela s'ajoute une présentation plus travaillée des vidéos de combat ou de massacres, avec des logiciels facilement accessibles sur Internet (piratés ou non). Alors qu'AQC a inventé la communication jihadiste en privilégiant une forme d'élitisme, l'EI a repris le concept de la com' mais en l'adaptant afin d'en faire un outil populaire. J'ose une comparaison triviale : la différence entre la communication d'AQC et celle de l'EI est équivalente à la différence entre le Grand échiquier et les Anges de la téléréalité...

La disparition d'al-Zaouahiri et son remplacement par un « jeune » qui reprendrait à son compte l'agressivité médiatique de l'organisation d'Abou Bakr al-Baghdadi tout en rénovant le discours et l'approche jihadiste autoriserait la renaissance d'un AQC encore plus dangereux. Surtout que paradoxalement AQC bénéficie de la focalisation de toutes les attentions sur l'EI. Cette situation rappelle l'écran que constituèrent les groupes en Irak affiliés à al-Qaïda, dès l'été 2003 au profit des insurgés sunnites non-liés aux jihadistes. Les services de renseignement américains voyaient al-Qaïda derrière chaque action violente, négligeant de fait de travailler prioritairement sur les groupes sunnites... Est également alarmante cette pression « publique » et « médiatique » qui ne peut qu'avoir des conséquences sur les décisions politiques quant à la problématique du retour des jihadistes partis en Syrie, alors que statistiquement ceux qui ne sont jamais partis se révèlent beaucoup plus dangereux. Il faut surveiller ceux qui rentrent (et pas uniquement de Syrie) en donnant aux services de renseignement les capacités de le faire. Mais l'attention ne doit pas se limiter à ce que mettent en exergue les médias, encouragés en cela par des piliers de plateaux de télévision. Le terrorisme au nom du jihad ne se restreint pas à l'EI. Or, c'est malheureusement le sentiment que donnent actuellement les discours des décideurs politiques. En poursuivant dans cette voie, nous allons droit à une catastrophe bien pire que celle de Charlie Hebdo.

Photo de l'avis de recherche de Saïf el-Adel (dans le courant des années 1980). Considéré avec suspicion par certains au sein d'al-Qaïda du fait d'un long exil « protégé » en Iran, il ne « préside » AQC que le temps de la nomination d'al-Zaouahiri. Perçu comme plus « viril » qu'al-Zaouhiri, bien davantage préoccupé par les questions opérationnelles en raison de sa formation dans les commandos égyptiens, Saïf al-Adel aurait probablement fait évoluer al-Qaïda très différemment s'il était resté. Dans tous les cas, rien ne dit qu'al-Zaouahiri restera éternellement à la tête de l'organisation ; un jeune aux « dents longues » ne manquerait pas d'appréhender la rivalité avec l'EI d'une toute autre manière. (Source : FBI)

Pour revenir à Al-Qaïda, l'organisation n'a pas disparu et al-Qaïda survivra à l’État Islamique. Ce dernier n'existe que tant qu'existe le soi-disant « califat ». Sa défaite peut être plus ou moins longue selon la détermination internationale, mais dans tous les cas, elle surviendra, concomitante aux dissensions qui ne vont pas manquer de naître au sein-même de l'organisation (si elles n'existent pas déjà comme en témoigneraient les exécutions de jihadistes de l'EI par l'EI) : désolidarisation des sunnites irakiens susceptibles de prendre leur distance par rapport aux crimes abominables, doutes d'une frange de radicaux quant à la légitimité du meurtre d'autres musulmans45. Par ailleurs, paradoxalement, la puissance acquise par l'EI grâce à ses conquêtes territoriales est aussi sa plus grande vulnérabilité. Dans des proportions moindres, le cas de figure d'AQMI et d'Ançar Eddine au Mali est parlant. L'un et l'autre n'ont pas été complètement éradiqués. Mais si les efforts sont maintenus durant des années, les groupes jihadistes sahéliens s'estomperont (certes, avec la possibilité d'évoluer, d'être remplacés, etc). Il en va de même pour l'EI, à condition d'engager des moyens sans commune mesure avec ceux nécessaires au Mali. Et à condition de réfléchir à « Et ensuite ? ».


Processus d'implantation de l’État Islamique – la stratégie

Cette force matérielle de l'EI qui le rend difficile à vaincre constitue paradoxalement un point faible. En effet, défaire une organisation dématérialisée (sans territoire et dont l'existence repose pour l'essentiel sur ce que j'appelle « le principe de la source d'inspiration ») telle qu'al-Qaïda est extrêmement difficile. Dans ce cas de figure, il « existe » autant de « groupes » qu'il existe d'individus partageant une vision commune, à l'instar de la « filière » des Buttes-Chaumont (qui n'a rien d'un réseau). « Groupes » qui peuvent émerger du jour au lendemain, s'éteindre en quelques minutes suite à une interpellation, se reconstituer avec un seul individu, etc... Inversement, causer d'importants préjudices à une organisation qui existe matériellement gérée par une structure politique (ou religieuse, ou religio-politique) clairement établie, alignant des moyens militaires conventionnels, bénéficiant d'infrastructures administratives, profitant d'infrastructures économiques et de sites d'exploitation de ressources naturelles, à condition que cette organisation ne puisse se prévaloir d'une absolue légitimité populaire locale, est extrêmement simple. Coûteux car impliquant une utilisation massive de moyens militaires, mais très simple en pratique. En revanche, la phase suivante est autrement plus difficile à mettre en œuvre : l'anéantissement physique de l'ennemi doit s'accompagner d'un projet politique réaliste et cohérent de manière à ce que cet adversaire ne puisse survivre moralement.

Malencontreusement, depuis ses victoires militaires et son expansion en Syrie et en Irak, l'EI jouit à la fois d'un déficit de volonté politique de ses détracteurs, notamment de l'administration américaine, et à la fois de l'absence de projet politique. Ce dernier point, le reportage l'évoque – enfin – très bien, via les réflexions d'Hubert Védrine et d'Athil al-Nujaifi, gouverneur de la région de Mossoul : « Il y une pensée politique extrémiste qui doit être traitée. Il faut prendre du temps pour la traiter. Sinon, même si on se débarrasse de Daech, d'autres groupes extrémistes prendront le relais. » Cet entretien avec le responsable irakien, la docte clairvoyance de son propos contribuent à sauver la réalisation de Jérôme Fritel. Car il est indéniable qu'éradiquer l'EI ne réglera pas le problème du vide qui serait alors créé. Vaincre militairement l'EI est possible et, à condition de s'en donner les moyens, relativement facile puisque l'organisation possède une « armée » et un territoire. En revanche, remplir le vide est autrement plus complexe, fourmillant d'incertitudes et de dangers (notamment la résurgence d'un EI « talibanisé »). Suite qui impliquerait un Irak démantelé (territoire quasi indépendant des Kurdes et des sunnites), porte ouverte à toutes les crises avec l'Iran en point central. Suite qui impliquerait également de se positionner clairement vis-à-vis de Bachar el-Assad ; la realpolitik exigeant malheureusement de serrer la main de ce dernier.

Notons d'ailleurs que l'EI s'est lui-même édifié à partir du vide, suivant la stratégie propre à l'organisation depuis Zarkaoui. Ironiquement, cette stratégie s'inspire des réflexions d'un théoricien du jihad affilié à al-Qaïda, Abou Bakr Naji46, publiées en 2004 dans Idarat at-Tawahhush : Akhtar marhalah satamourrou biha i ummah (La gestion de la sauvagerie : les étapes les plus critiques par lesquelles passera la oummah). Tout aussi ironiquement, sera reproché à Zarkaoui, chef de ce qui deviendra l'EI moins de dix ans plus tard, de s'éloigner de ce processus de qital47 al-tamkin en ne privilégiant que le qital al-nikayah48. La notion de tamkin est complexe. D'origine soufie – courant que haïssent pourtant les salafistes - le mot signifie la fermeté dans la création d'un lien, d'un rapport entre deux éléments induit au fil d'un cheminement. De fait, le tamkin recouvre une idée de consolidation et de permanence. Elle s'exprime notamment dans les relations conjugales, le tamkin étant ainsi la soumission morale et sexuelle qu'une épouse doit à son mari. En matière de théorie du jihad, le qital al-tamkin désigne donc « l'action politique » à la jihadiste, ou en d'autres termes ce qui pourrait très schématiquement être comparé au principe de « gagner les cœurs et les esprits » en matière de lutte anti-insurrectionnelle. Combat qui est mené en apportant aux territoires dévastés la sécurité, l'administration, le travail et bien entendu, la charia. Reprenant la pensée de Naji49, l'EI prône donc l'implantation sur un territoire où les autorités centrales sont faibles. S'établit alors un sanctuaire où se rassemble la communauté des croyants via la hijrah. Là peuvent ensuite s'entraîner les recrues. Face aux actions de guérilla et de terrorisme (le qital al-nikayah), les forces gouvernementales sont contraintes d'abandonner les zones rurales et de se replier dans les villes ou sur des positions fortifiées. Le vide ainsi créé est propice au chaos (le tawahhush50) : les administrations (école, hôpitaux, électricité, eau) ne fonctionnent plus, les bandits rançonnent les honnêtes gens, l'ordre n'existe plus. Dans ce vide s'engouffrent51 alors les jihadistes. Ils interviennent dans l'instabilité et par leur action ferme et réfléchie, ils ramènent l'ordre (le tamkin) via les « bienfaits » de la charia ce qui permet ensuite l'établissement du califat.

Illustration du tawahhush ; profiter du chaos (en y contribuant fortement) pour ensuite s'implanter dans le vide ainsi créée. Sur l'image, un MiG-21 « gate guardian » (à savoir, appareil déclassé et non opérationnel exposé à l'entrée d'une base) syrien utilisé par la propagande de l'EI pour montrer sa toute puissance. Si les vidéos et photos de matériel diffusées sur Internet, ensuite reprises à outrance par les médias généralistes sans aucune explication, donnent le sentiment d'une entité jihadiste surpuissante, dans les faits, les MiG-21 pris aux Syriens sont usés jusqu'à la corde par des décennies d'entretien insuffisant puis par une guerre civile qui n'a épargné ni les cellules ni les réacteurs. (Photo via réseaux sociaux)

Frappes aériennes et économie

L'intensification des opérations jordaniennes suite à l'abominable exécution du pilote du royaume hachémite ou encore la montée en puissance très progressive du dispositif aérien français (envoi du groupe aéronaval du Charles de Gaulle) démontrent bien que la puissance des opérations militaires est inférieure à ce qu'elle pourrait être si la communauté internationale le décidait. Un chiffre est édifiant : fin décembre 2014, sur les 78 camps jihadistes (tous courants islamistes confondus) repérés par les États-Unis, seuls une vingtaine ont été frappés, avec pour conséquence l'abandon d'une dizaine d'entre-eux52... Il est vrai que donner les ordres pour les bombarder se heurte à des considérations morales et de communication. Ainsi, que faut-il faire contre les camps dans lesquels sont formés au jihad enfants et adolescents ? Plus généralement, des frappes plus nombreuses accroîtraient d'autant le risque de dommages collatéraux. Les « services » de communication de l'EI si habiles à présenter les exactions de leur mouvement comme des « grandes choses » au nom de la justice divine ne manqueraient alors pas de diffuser les images de civils mutilés par les raids aériens en criant à l'injustice ! De fait, le moindre dommage collatéral est susceptible d'être instrumentalisé53. Des actions aéroterrestres extrêmement ciblées impliquant des forces spéciales, à la manière de ce qui a déjà été fait au Pakistan, en Afghanistan et plus récemment en Libye et en Somalie constitueraient une alternative. A condition toutefois de vouloir engager des troupes plus « concrètement » (avec actions au sol) et dans ce cas, de risquer des pertes.

Les limites des frappes aériennes s'expriment aussi dans la « guerre économique » menée à l'EI. Là aussi, il s'agit moins d'inefficacité matérielle que de contraintes diverses. L'EI exploite raffineries et sites d'extraction pétrolier en Syrie et en Irak, glanant ainsi des revenus considérables, de 500 000 à un million de dollars par jour54 avant le déclenchement des opérations aériennes. Or, il apparaît que les infrastructures pétrolières aux mains de l'EI en Irak ou en Syrie n'ont pas été rayées de la carte. Des raids ont effectivement été menés réduisant d'autant la manne pétrolière (environ de moitié), mais ils restent relativement modestes par rapport à ce qu'ils pourraient être55 et l'EI continue donc de profiter du pétrole irakien et syrien. Moins, mais toujours. Parmi les raisons, tout d'abord l'appréhension des dommages collatéraux. Ainsi, tous les sites sur les territoires contrôlés par l'EI ne sont pas nécessairement directement gérés par les jihadistes, mais par des « indépendants » et sur ces sites, sont susceptibles de travailler des Irakiens ou des Syriens sans aucun lien avec l'EI. En outre, il importe de songer à l'avenir et de ne pas réduire totalement en poussière le patrimoine économique de régions entières dans l'optique de l'après-EI.

Enfin, L'organisation de Baghdadi (et de ses prédécesseurs) n'a pas attendu d'avoir des ressources pétrolières (dès 2012) pour disposer de revenus alimentant le jihad. De fait, la suppression de la manne pétrolière ne constitue pas une solution idéale, tout au plus une partie de celle-ci. Outres les trafics divers (dont les antiquités archéologiques), l'EI (et ses avatars antérieurs) ont mis en place un système de taxes56 (taxes routières, commerciales, etc) justifiées comme étant le zakat, à savoir l' « aumône légale » que doit tout musulman57 et via le versement duquel il purifie son âme. Quant à l'argent récupéré dans les banques de Mossoul, la somme de 400 à 430 millions de dollars alors évoquée (et répétée depuis) est pourtant contestée depuis le début58. Comme l'explique Jean-Charles Brisard, la lutte financière contre l'EI promet d'être difficile, surtout qu'elle a pris énormément de retard. Ainsi a-t-il fallu attendre le 12 février 2015 pour qu'une résolution de l'ONU rappelle aux États leurs responsabilités en la matière (notamment au sujet du trafic d'antiquités et autres trésors archéologiques)...


Retour aux sources : Irak 2002-2003

Photo d'Abou Moussab al-Zarkaoui extraite d'une vidéo capturée en 2006 en Irak ; le Jordanien utilise une mitrailleuse légère (SAW) américaine M249 ; tout un symbole encore aujourd'hui largement exploité par les jihadistes qui aiment exposer le matériel d'origine américaine dont ils disposent. (Source : réseaux sociaux)

Le reportage réussit l'exploit de vouloir expliquer la naissance de l’État islamique sans citer une seule fois le nom d'Abou Moussab al-Zarkaoui59 ! C'est tout simplement incompréhensible car l'EI descend en ligne directe de la branche irakienne d'al-Qaïda60 dont les fondations sont mises en place par Zarkaoui un peu avant l'intervention américaine en Irak en mars 2003. L'on ne peut donc comprendre la naissance de l'EI sans considérer l'évolution des rapports entre AQC et sa branche irakienne. Ce qui suit s'attache donc à expliciter ces rapports, à apporter les éléments qui font cruellement défaut dans la réalisation diffusée par Arte.

Al-Qaïda en Irak germe avec Ansar al-Islam61, organisation sunnite islamiste sur laquelle Ben Laden a accru son emprise dès octobre 2000 par le biais des différents groupes agglomérés au sein dudit Ansar al-Islam. Organisation qui naît en décembre 2001 de la fusion entre Jund al-Islam62 et plusieurs factions du al-Harakat al-Islami fi Kurdistan al-Eiraq63 ou Buzutnawah : à savoir le Islah que dirige le mollah Fatih Krekar, le Markaz i-Islami64 auprès duquel Ben Laden délègue Abou Abdul Rhaman al-Shami qui sera tué peu après et enfin, le Komal. Jund al-Islam est lui-même composé de factions du Buzutnawah : al-Tawhid créé en 2000 dont « s'empare » Zarkaoui en juillet 2001 en le « noyautant » par l'envoi de vétérans d'Afghanistan et en entraînant ses membres à Herat, le Hamas kurde qui intègre al-Tawhid également en juillet 2001 formant ainsi le Front Islamique al-Tawhid qui devient en septembre 2001 Jund al-Islam. A noter qu'Ansar al-Islam dispose d'une cellule de soutien en Allemagne, al-Tawhid (distincte d'al-Tawhid composante du Jund al-Islam)65.

A la veille de l'invasion américaine, al-Qaïda est indéniablement implantée en Irak, plus exactement au Kurdistan irakien. Pour de nombreux analystes de la CIA, il ne fait aucun doute que l'organisation de Ben Laden bénéficie de l'aide de Saddam Hussein. L'hypothèse séduit Washington qui veut la peau du dictateur. Hypothèse d'autant plus convaincante qu'elle repose sur des faits concrets : bien que Ben Laden soit perplexe au sujet de Zarkaoui66 qui n'hésite pas à critiquer le précédent, Zarkaoui est devenu un des cadres de son organisation. La raison en est simple : il connaît très bien la mouvance islamiste jordanienne, ce qui permettrait à al-Qaïda de s'y ancrer. La mainmise de Zarkaoui sur Jund al-Islam, élément constitutif majeur d'Ansar al-Islam, tandis que le mollah Krekar (auprès duquel Ben Laden envoie ses émissaires) ne cache pas son admiration pour Ben Laden67, accréditent qu'al-Qaïda est bien représenté dans la région.

A ce sujet, les Américains ne se trompent pas. Cependant, ils se fourvoient quant au soutien dont bénéficierait l'organisation de la part de Saddam Hussein. Certes, plusieurs analystes rejettent cette hypothèse et le font savoir. Cependant, ils ne sont pas entendus, contrairement à ceux qui affirment que Saddam Hussein et al-Qaïda sont alliés, encouragés à défendre cette théorie68. Pourtant, fin 2001, l'organisation terroriste considère Saddam Hussein comme un ennemi. Cela n'est pas pour rien qu'Ansar al-Islam se maintient au Kurdistan, en pleine zone d'exclusion aérienne où les avions irakiens ne peuvent entrer en action sous peine d'être abattus par les chasseurs américains ou britanniques... Le groupe vilipende le caractère séculariste du régime ainsi qu'en témoigne une des raisons d'être du Jund al-Islam : « défendre les zones sous l'influence des musulmans et les protéger contre les influences et le contrôle des sécularistes »69. Par ailleurs, le mollah Krekar n'a pas oublié l'utilisation des armes chimiques à Halabja du 16 au 19 mars 1988 contre les Kurdes. A l'époque, il avait d'ailleurs sollicité d'Abdallah Azzam, mentor de Ben Laden, une aide financière pour les victimes et leurs familles... Quant à Saddam Hussein, il se montre méfiant à l'encontre des islamistes et de leur « dérivé » jihadiste avant de songer que ceux-ci pourraient avoir une certaine valeur face à la menace américaine. Mais lorsqu'il l'envisage, les Américains ont déjà décidé du sort de son régime.

Cette valeur des jihadistes, Saddam Hussein en prend conscience courant 2002. Il devine aisément que tôt ou tard, les États-Unis passeront à l'attaque. Faisant preuve d'une lucidité qui tranche avec l'image d'un fou véhiculée par l'administration américaine et relayée par les médias internationaux, le dictateur n'ignore pas que lui et son régime n'ont aucune chance de survivre à moins de recourir à des méthodes de guerre non conventionnelles70. En conséquence de quoi il ordonne de préparer l'Irak à déclencher une vaste guérilla si le pays venait à être envahi. Sous l'égide du général Izzat Ibrahim al-Douri sont ainsi développés toute une série de projets destinés à favoriser une rébellion à grande échelle : Projet 111 pour les communications, Projet 459 pour la destruction des systèmes d'approvisionnement en eau de tout le pays... En septembre 200271 est lancé le Projet Défi qui porte sur les engins explosifs improvisés (EEI) alors qu'un mois auparavant (en août) ont commencé d'être aménagées pléthore de caches d'armes et d'explosifs sur l'ensemble du territoire. Caches dispersées dans lesquelles se trouvent notamment des obus de 122, 130, 152 et 155 mm, des roquettes de 122 mm susceptibles de constituer la base de ces EEI ainsi qu'une multitude d'obus de mortiers. Au même moment débute l'entraînement aux techniques insurrectionnelles de plus d'un milliers d'officiers méticuleusement sélectionnés au sein des forces irakiennes.

Le 20 mars 2003, la Coalition dirigée par les États-Unis est en guerre contre l'Irak. Dès le 29 mars72, le premier attentat-suicide survient contre les troupes américaines au nord de Najaf. Il est l’œuvre d'un des membres des Fedayeen de Saddam, le sergent Ali Jaafar al-Nomani. Créée en 1995, la milice paramilitaire que commande l'un des fils de Saddam (Uday Hussein) depuis 1998 s'inscrit parfaitement dans la stratégie insurrectionnelle voulue par le dictateur. En ce mois de mars, alors que les forces régulières s'effondrent rapidement et que les unités de la Garde Républicaine ne livrent que des combats « pour le principe », les Fedayeen deviennent le cauchemar de la Coalition. Le Vice président, Taha Yassin Ramadan déclare : « L'ensemble du peuple irakien, y compris ses femmes, se transformera en fedayeens. (…) Quiconque mènera une opération martyre n'a pas besoin d'ordres. (…) N'importe quelle méthode qui stoppera ou tuera l'ennemi sera utilisée. Que sont-ils venus faire sur notre terre ? (…) Les États-Unis tourneront l'ensemble du monde [musulman] en martyrs contre eux. A quoi s'attendent-ils ? »73 Un nouvel attentat-suicide quelques jours plus tard confirme ses dires : le 03 avril 2003, deux femmes (dont une enceinte)74 font exploser leur véhicule contre des Ranger américains au barrage d'Haditha. Sur une vidéo retrouvée par la suite, Nour Qadour al-Shanbari jure sur le Coran de défendre son pays et de faire payer les ennemis de l'Islam. Derrière elle, au mur, est déployé un drapeau irakien... Al-Qaïda n'y est pour rien : les services spéciaux irakiens ont simplement allumé la mèche de la bombe islamiste, jouant à la fois sur une fierté arabe et à la fois sur un fort sentiment religieux, partie intégrante de cette fierté.


Abou Moussab al-Zarkaoui ; de la Jordanie au Pakistan, du Pakistan à l'Afghanistan, de l'Afghanistan à l'Iran, de l'Iran à l'Irak, de l'Irak à la Syrie, de la Syrie... à l'Irak

Dans un tel contexte, l'installation du groupe terroriste d'Abou Moussab al-Zarkaoui ne pose aucun problème. D'origine jordanienne, Zarkaoui est une petite frappe qui sévit dans les rues de son quartier. En recherche d'autorité, il est séduit par l'Islam qui le cadre. Dans le même temps, il est fasciné – à l'instar de beaucoup de jeunes de son âge – par les récits guerriers de ceux qui combattent les Soviétiques en Afghanistan. Avec un groupe d'amis de la mosquée al-Husayn Ben Ali où il se radicalise peu à peu, il part rejoindre les moudjahidines. Il séjourne au Pakistan, à Hayatabad où sont établis d'autres volontaires étrangers. Lorsqu'il est finalement conduit en Afghanistan les Soviétiques se retirent du pays. Mais débute alors une autre guerre contre le régime pro-soviétique de Kaboul, puis entre factions opposées à celui-ci. Zarkaoui reste et travaille dans un premier temps comme journaliste, « lui qui écrit pourtant si mal l'arabe » comme l'explique Jean-Charles Brisard75. Il est également formé dans les camps d'entraînement sous le contrôle de Gulbuddin Hekmatyar tout en se rapprochant de ceux qui organisent ce qui va devenir al-Qaïda. Début 1993, il rentre finalement en Jordanie où il est arrêté en 1994 alors qu'il s'improvise terroriste. Incarcéré dans la prison d'al-Suwaqah, il s'y impose par le fanatisme et la violence. Brute épaisse76, il n'hésite pas à à menacer et à tabasser ses codétenus modérés. En outre, il défend ardemment l'idée de la renaissance du califat.

Libéré au printemps 1999, il ne tarde pas à reprendre son prosélytisme jihadiste tout en décidant de la préparation d'attentats en Jordanie pour le passage à l'an 2000. Convaincu qu'il finira tôt ou tard par retourner derrière les barreaux, il décide de se mettre hors de portée au Pakistan qu'il regagne à l'été 1999. Manque de chance pour lui, sur place, il est interpellé par la police pakistanaise. Mais sa détention est de courte durée : une semaine plus tard, il est dehors et opte pour la sécurité que représentent l'Afghanistan et les Talibans. Quelques mois avant les attentats du 11 septembre 2001, il prête allégeance à Ben Laden. Il bénéficie alors du soutien de plusieurs cadres d'al-Qaïda qui apprécient sa détermination, dont Abou Muhammad al-Maqdisi un des jurisconsultes contemporains du jihad et Saïf al-Adel. Ce soutien lui permet de bénéficier de l'aide matérielle d'al-Qaïda alors que Zarkaoui, peu enclin à se placer sous l'autorité d'une hiérarchie, prend de la distance (géographique et idéologique) avec ses bienfaiteurs, créant son propre réseau depuis Herat et une cellule, al-Tawhid77 en Allemagne. Distance qui arrange aussi lesdits bienfaiteurs puisqu'ils veulent quant à eux limiter les contacts avec Zarkaoui78.

L'intervention américaine en Afghanistan amène Zarkaoui à s'exfiltrer en Iran en décembre 2001 notamment grâce à l'aide financière de sa cellule allemande al-Tawhid et à la complaisance des services de sécurité iraniens. Complaisance d'autant plus probante qu'il séjourne près de quatre mois en Iran... Il y sera bien arrêté, mais également très vite relâché. En mai 2002, il est vraisemblablement hospitalisé à Bagdad pour des blessures subies lors de la fuite d'Afghanistan. Il reste un peu plus de deux mois en Irak au cours desquels ils se rend en Syrie et de là, en Jordanie où est préparé l'assassinat de Laurence Foley, cadre de la United States Agency of International Development (USAID) le 28 octobre 2002. Le 17 juillet 2002, les forces de sécurité irakiennes reçoivent l'ordre de mettre la main sur lui. Mais il n'est plus en Irak, installé en Syrie avec la « bénédiction » des services de renseignement de Bachar el-Assad. L'homme les intéresse pour les mêmes raisons qu'al-Qaïda : il connaît parfaitement les réseaux (et individualités) jihadistes qui parasitent le royaume hachémite, ennemi de la Syrie. Quelques semaines plus tard, il séjourne de nouveau en Irak, désormais sans aucun problème car les terroristes sont devenus un atout pour Saddam Hussein.

Au cours des heures qui suivent l'invasion de l'Irak, raids aériens et actions terrestres se focalisent contre Ansar al-Islam qui perd près d'un tiers de ses combattants et se voit contraint de se réfugier en Iran où l'accueil est bon. De là, les terroristes peuvent se réorganiser et préparer le jihad contre les Américains grâce aux fonds qui affluent rapidement de l'étranger. En juin 2003 se constitue un groupe prête-nom d'Ansar al-Islam dont le nom est révélé en septembre 2003, Ansar al-Sunna sous l'autorité d'Abou Abdullah Hassan Ben Mahmoud, frère d'Abou Abdul Rhaman al-Shami79 mais dont le véritable chef serait pour certains Abou Moussab al-Zarkaoui. D'autres organisations sunnites plus « modérées » apparaissent dans le même temps, à l'instar de Jaysh al-Islami al-Irak80. A l'été 2003, Zarkaoui dernier revendique l'attentat du 19 août contre le bâtiment de l'ONU à Bagdad où sont tués le représentant de l'organisme international, Sergio Vieira de Mello et 21 personnes et l'attentat du 29 août contre la mosquée d'Ali à Najaf dans lequel sont tués 85 chiites. Si Ansar al-Sunna est considéré comme un coupable crédible, d'autres ne peuvent être écartés à commencer par ceux que les Américains désignent sous l'abréviation de FRL, les former regime loyalists81.


Le legs de Saddam Hussein et al-Qaïda en Irak

Le 10 avril 2004, l'Américain Nicholas Berg, homme d'affaire en télécommunications est enlevé. Il sera décapité quelques jours plus tard82, vraisemblablement par Zarkaoui lui-même, et son corps retrouvé le 08 mai 2004. Toujours en mai émerge un groupe jihadiste aux ordres du Jordanien, Jamaat al-Tawhid wal Jihad83. Avec cette organisation Zarkaoui compte rassembler les jihadistes en Irak, y compris ceux d'Ansar al-Islam. Pour la forme, son organisation prête allégeance à al-Qaïda. Pour la forme seulement comme en témoigne une lettre destinée à al-Qaïda84 dans laquelle Zarkaoui explique sa stratégie. Il conclut en substance que si celle-ci ne convient pas à AQC, elle n'occasionnera pas de brouille entre les deux organisations... L'esprit de la missive ne manque pas de sel car en principe, le Jordanien est sous l'autorité d'al-Qaïda et que donc, toujours en principe, il reçoit des ordres et obéit quant à la stratégie à suivre, déterminée par les cadres d'AQC. Or, ce courrier démontre le contraire : Zarkaoui impose sa vision et sa stratégie et si l'une et l'autre ne plaisent pas à Ben Laden, à al-Zaouahiri et aux autres... eh bien tant pis pour eux ! Sans grande surprise, il n'est pas renié par AQC qui reconnaît le groupe le 19 octobre 2004. Deux jours plus tôt, le 17 octobre, celui-ci est devenu Tanzim Qaïda al-Jihad fil-Bilad al-Rafidayn ou Organisation de la Base du Jihad en Mésopotamie plus connue sous son nom raccourci d'al-Qaïda en Irak (AQI).

Il ne sera pas davantage renié lorsque lui sera reproché d'abuser du principe de takfir85 de privilégier le qital al-nikayah, notamment contre les chiites, aux dépends du qital al-tamkin pourtant considéré comme essentiel par d'éminents jurisconsultes d'AQC ou proche de celle-ci86. AQC a besoin de Zarkaoui comme emblème d'un renouveau du jihad et de la terre d'Irak où planter celui-ci. Emblème d'autant plus visible que Zarkaoui et ses séides, comme nous le mentionnions plus haut, sont désormais désignés comme auteurs de la plupart des attentats, de la plupart des actions de guérilla... Au centre de toutes les attentions, il engendre le sentiment qu'al-Qaïda est partout en Irak, omniprésent face à des troupes américaines et à des forces de sécurité irakiennes dépassées. Cette impression sert ceux qui sont les véritables responsables d'une majorité des actions violentes qui ensanglantent l'Irak : les FRL. En tirant la couverture à lui, Zarkaoui facilite les opérations des nationalistes irakiens, des ex-Baasistes, que négligent les services de renseignement américains. Pour eux, al-Qaïda est à la base du chaos en Irak. Dans les faits, les FRL sont autrement plus actifs que les jihadistes d'Ansar al-Islam (et des groupes prête-noms) et surtout, de Tawhid al-Jihad/AQI. De 2003 à 2009, environ 89 00087 FRL affrontent les Américains et les nouvelles forces de sécurité irakiennes : environ 29 000 insurgés les armes à la main et 60 000 sympathisants qui participent accessoirement aux combats tout en accomplissant pour l'essentiel des missions de soutien.

Illustration de cette cacophonie insurrectionnelle où Zarkaoui crie le plus fort sans être celui qui a le plus de « coffre », une multitude de groupes islamistes sunnites (modérés ou non, incluant des FRL ou non) prolifèrent entre l'été 2003 et la deuxième bataille de Falloujah (novembre 2004). Ceux qui existent encore au moment de cette bataille se rassemblent en partie sous l'égide d'un Commandement général de la Résistance Islamique d'Irak qui rejette toute idée d'allégeance à Zarkaoui. Néanmoins, ses survivants seront absorbés par l’État Islamique en Irak (EII) en 2012. Dans la même période (novembre 2004), les islamistes radicaux (salafistes et chiites) ne sont que 5 500 combattants et 11 000 sympathisants, tandis que ceux affiliés à AQI « culminent » à 1 300 jihadistes. Au regard de ces chiffres, on comprendra aisément qu'ils sont loin d'être les seuls responsables de la violence qui ensanglante l'Irak. Pour l'essentiel, il s'agit du legs de Saddam Hussein : transformer l'Irak en une terre de rébellion que devront quitter des Américains meurtris sous les coups des partisans du régime. Zarkaoui n'a pas créé cet espace. Il en profite. Pour tenter de rationaliser la lutte contre les Américains et les chiites, il encourage la mise sur pied du Majlis Shura al-Mujahideen fil-Irak88, connu sous son nom anglo-saxon de Mujahidin Shura Council (MSC) censé chapeauter une myriade de groupes salafistes de tailles variables. Ces groupes ont parfois des liens entre eux mais agissent souvent indépendamment les uns des autres. Quoi qu'il en soit, les contacts entre les FRL sunnites et les jihadistes salafistes ne datent pas de l'emprisonnement du futur Abou Bakr al-Baghdadi contrairement à ce qu'affirme le documentaire et ils ne sont pas à son initiative. Ils existent déjà avant la seconde bataille de Falloujah89.

Les chiffres évoqués ci-dessus bien supérieurs aux évaluations de l'époque : fin 2004, les services de renseignement américains n'admettent que l'existence de 8 000 à 12 000 « islamistes », 20 000 en comptant les sympathisants90. Évaluations qui nient la réalité du phénomène des FRL et qui ne considèrent que des « islamistes » sans prendre en compte la spécificité idéologique des FRL (mélange de communautarisme tribal, de sunnisme radical et de nationalisme irakien). Sans non plus prendre en compte la coercition qu'exerce Zarkaoui à l'encontre de notables sunnites réticents à suivre sa stratégie. Pour les convaincre, le Jordanien n'hésite pas à recourir à la violence la plus extrême, à enlever des membres des familles de ceux qui ne le soutiennent pas, à faire violer leurs filles pour ensuite les marier de force à ses hommes... L'appui des tribus sunnites à AQI ne se résume pas à des discussions en prison entre quelques ex-responsables du régime de Saddam Hussein et le futur chef de l'EI... Malheureusement ce manque de discernement dans le reportage traduit un regard plus général : pour la majorité des gens, les tribus sunnites et l'EI, c'est la même chose. Or, il y a là une monumentale erreur : les tribus sunnites constituent un des nombreux points faibles de l'EI comme nous allons le voir.


Les successeurs de Zarkaoui

Le « lion de Mésopotamie » Zarkaoui est finalement tué le 07 juin 2006. Cependant, son organisation lui survit. Non sans quelques vicissitudes. En effet, las des massacres, un nombre croissant de membres des tribus sunnites veulent sortir de la logique de violence. En particulier dans la province d'Anbar. A l'initiative du Cheikh Abdoul Sattar Abou Risha al-Dulaimi, chef de la plus grande tribu locale, est créé une organisation sunnite hostile aux jihadistes, le Sawahat al-Anbar91. La démarche provoque des conséquences immédiates : d'autres tribus se désolidarisent d'AQI. Abou Ayoub al-Masri (alias Abou Hamza al-Muhajir) nommé par AQC à la tête d'AQI dès le 12 juin 2006 saisit rapidement la nature du danger. Les tribus sunnites sont essentielles à son existence. Si elles venaient à se désolidariser de l'organisation salafiste, l'espérance de vie de cette dernière ne serait plus qu'une question de mois, voire de semaines. En réaction, il propose par l'intermédiaire du MSC la création d'une alliance plus forte entre AQI et les tribus, la Khalf al-Mutayibeen92. Réaction d'autant plus nécessaire que deux redoutables groupes jusqu'alors rangés sous la bannière d'AQI choisissent de se rallier au gouvernement de Bagdad : Ansar al-Sunna et Jaysh al-Mohammed... Pour aider à la consolidation de la Khalf al-Mutayibeen, AQC dépêche l'un de ses plus brillants émissaires, Khaled Abdoul Fatah Dawoud Mahmoud al-Mashhadani alias Abou Shaheed. Conseillé par lui, al-Masri peut édifier ce qui devient l'Etat islamique en Irak (EII) en octobre 2006. Coup dur pour cette évolution d'AQI, Abou Shaeed est arrêté le 04 juillet 2007 à Mosoul.

Arrestation que ne tardent pas à faire payer l'EII en assassinant le Cheikh Abdoul Sattar Abou Risha al-Dulaimi le 13 septembre 2007. L'organisation mise également sur des attentats au camion piégé comme en août 2009 avec l'attaque du ministère des Affaires étrangères et celui des Finances, provoquant 250 morts. Un hôtel où se tient une réunion du conseil du Sawahat al-Anbar est également frappé. Les attentats-suicides visent notamment des cibles sous le nez des journalistes (y compris les lieux où sont installés lesdits journalistes) de manière à s'inscrire dans une logique de TSV (Terror shock value ; valeur du choc induit par la terreur93). Toutefois, ce déferlement de violences témoigne d'une impuissance de l'EII à reprendre l'ascendant en territoire sunnite. Revenus des lamentables erreurs commises au cours des années précédentes, les Américains ont complètement réorienté leur travail de renseignement. Ils oeuvrent à retourner les sunnites tout en distinguant désormais FRL et jihadistes. Beaucoup de leurs officiers de renseignement sur le terrain et d'analystes à Washington savent désormais nuancer. Ce travail porte ses fruits : le 17 avril 2010, les forces spéciales irakiennes tuent al-Masri et son bras droit, Abou Oumar al-Baghdadi94. Cette victoire considérable est néanmoins ternie par une contrainte liée à l'élection d'Obama : le départ américain d'Irak. Paradoxalement, celui-ci survient au moment où il était possible d'éradiquer l'EII.


Le désastreux Maliki et l'inattendu Abou Bakr al-Baghdadi

Livrées à elles-mêmes, les forces de sécurité irakiennes n'ont pas l'efficacité péniblement construite par les Américains. La politique inique de Nouri al-Maliki à l'encontre des sunnites détruit tous les efforts de l'administration américaine et de certains officiers clairvoyants des forces de sécurité irakiennes. Désastre d'autant plus regrettable que AQC manque alors de candidats valables à placer à la tête de l'EII. Le choix se porte finalement sur Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri, alias Abou Bakr al-Baghdadi, resté « insignifiant »95 tout au long des années Zarkaoui qu'il passe pour l'essentiel en prison, arrêté fin 2005 et libéré seulement à la fermeture du camp d'incarcération de Bucca en 2009. Il est nommé par une shura qui se tient dans le nord de l'Irak, avec neuf voix sur onze en sa faveur. Conformément au principe qui veut que ceux dont on attend peu réussissent beaucoup, il surprend rapidement. Il est vrai qu'il hérite d'une structure bien en place et qui retrouve de la vigueur du fait de la politique de Maliki. Abou Bakr al-Baghdadi décide donc de ne pas perdre de temps en renouant avec les actions sanglantes « zarkaouiennes », tout spécialement en ciblant les chrétiens d'Irak. Le 31 octobre 2010, un commando de l'EII attaque ainsi la communauté chrétienne dans le quartier de Karada, à Bagdad. Ils investissent l'église Notre Dame de la Sauvegarde, prenant en otages deux prêtres et cent fidèles. En outre, ils piègent l'édifice. Les forces de sécurité donnent l'assaut au cours duquel quarante trois otages, dont les deux prêtres, sept policiers et les huit terroristes sont tués.

Fort du soutien retrouvé d'un nombre croissant de sunnites, les volontaires affluent au profit de l'EI. Dès lors, en 2012, Abou Bakr al-Baghdadi est en mesure de lancer l'opération « Détruire les murs » en attaquant l'administration irakienne et ses représentants. Il applique ainsi le principe de tawahhush énoncé plus haut, si bien mis en œuvre par Abou Moussab al-Zarkaoui. L'enjeu est triple : d'une part, façonner le chaos dans lequel s'installeront les jihadistes qui eux, créeront la stabilité via la charia. Ensuite, démontrer que l'administration du détesté Maliki est frappée et que ceux qui l'attaquent défendent donc les intérêts des sunnites. Et enfin, souligner que les forces de sécurité sont incapables d'arrêter les « lions indomptables » qui les affrontent. A ce titre, il déclenche l'opération « Moisson de soldats » en septembre 2012. Les chefs tribaux Sawahat al-Anbar sont quant à eux mis au pied du mur : soit défendre un gouvernement qui les méprise, soit voir leurs filles violées, leur famille massacrée avant d'être à leur tour assassinés... La décision est assez facile à prendre, d'autant qu'au gré de leurs succès contre l'administration et les forces de sécurité, les jihadistes s'emparent d'une masse de données informatiques dont les listes des collaborateurs du gouvernement, des membres de Sawahat al-Anbar... Dans la nuit du 21 au 22 juillet 2013, l'EII réussit un coup de maître. Deux attaques simultanées surviennent contre les prisons d'Abou Graïb et de Taji. Tactiquement, le résultat est mitigé : les jihadistes échouent devant la prison de Taji. Mais ils atteignent leurs objectifs contre le symbollique centre de détention d'Abou Graïb, libérant plus de 500 membres d'AQI. Plus grave encore : l'incurie des forces de sécurité est mise en exergue.


L'insurrection en Irak et le coup de force en Syrie

Contrairement à ce que laisse entendre le reportage, l'insurrection dans le nord de l'Irak n'est pas lancée à l'initiative de l'EI mais de celle des sunnites. Indéniablement, l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) a créé les conditions nécessaires via le tawahhush, par exemple avec l'assassinat le 21 décembre 2013 du général Mohammed al-Karaoui, un des quelques excellents officiers que compte l'armée irakienne, chef de la 7ème Division dans la Province d'Anbar. L'officier général est tué avec son état-major alors qu'il visite une safe house de l'EIIL. Bien qu'en théorie sécurisée, celle-ci a été diaboliquement piégée. L'explosion est déclenchée lorsque al-Karaoui et ses officiers sont à l'intérieur, ne leur laissant aucune chance. Sa mort efface un obstacle non négligeable pour l'EIIL. Néanmoins, la révolte sunnite éclate sans concertation avec les jihadistes d'Abou Bakr al-Baghdadi. Celui-ci a attendu que le fruit mûr tombe de l'arbre, le 28 décembre 2013, en le secouant un peu. Et encore ne tombe-t-il pas exactement là où il aurait dû.

Ainsi, des milices sunnites restent fidèles à Bagdad et affrontent même l'EIIL dans le secteur de Ramadi. A Falloujah, dont le gouvernement irakien perd quasiment le contrôle entre le 03 et le 04 janvier 2014, les sunnites voient d'un mauvais œil la déclaration de l'EIIL selon laquelle la ville serait désormais un état islamique. La tension augmente aussi avec le Parti Islamique Irakien (PII) et avec le Hamas al-Iraq. Afin d'« unifier les coeurs », Baghdadi applique donc à la lettre la théorie de Naji. Celle-ci préconise de polariser les tribus. Pour cela, il recommande (conformément à la charia, à savoir donner de l'argent pour Dieu soit pour entretenir l'armée soit sous forme de charité aux pauvres) de recourir à l'argent96. Il applique également les principes plus expéditifs de Zarkaoui, employant violence et chantage comme par le passé, d'autant qu'il dispose des bases de données dans lesquelles sont listés les membres et sympathisants de Sawahat al-Anbar. Il est donc aisé de « récupérer » les succès des tribus sunnites avant de les faire fructifier en lançant une guerre éclair avec des unités de 4x4 armés que les Américains surnomment Toyotas Task Forces (TTF) le 05 juin 2014, permettant la prise de Mossoul entre le 06 et le 09 juin, puis celle de Tikrit le 11 juin. 

MA1 irakien détruit par l'EI ; version loin d'être aussi bien protégée que l'quivalente autrefois en service dans l'US Army (elle avec le blindage à l'uranium appauvri), les M1A1 irakiens représentent des proies relativement faciles pour la plupart des missiles antichars aux mains de l'EI, voire des lance-roquettes antichars comme le RPG-7. D'où le nombre important de M1A1 détruits au combat ou après avoir été abandonnés par leurs équipages. Sans compter ceux neutralisés par l'EI après avoir été capturés plus ou moins intacts (parfois en panne du fait d'un entretien défaillant) mais sans que les jihadistes ne soient en mesure de les utiliser (faute de personnels formés aux Abrams, autrement plus complexes que les T-55 et T-62). (Photo via Oryx Blog)
 
Au sujet de la conquête jihadiste, le reportage s'inscrit une fois de plus dans l'erreur en nous rabâchant sans aucune recherche que l'EI a hérité de l'équipement « dernier cri » des Américains. Illustrant le propos, apparaissent chars, blindés, missiles balistiques... De quoi convaincre le profane. Reste que le matériel qui défile à l'image n'est composé que de vieilleries : chars T-55 ou T-62, BMP-1, un missile Scud capturé sur sa remorque de transport et ne pouvant être tiré, de vieux automoteurs 2S1, des pickups avec les classiques montages de ZPU-2 ou ZU-23-2 et que la vidéo présentée a été filmée lors du « grand défilé » militaire de Raqqah, avec du matériel militaire capturé aux forces syriennes et non pas irakiennes ! Quant au matériel pris aux Irakiens, il comprend pléthore de Hummer (blindés ou non) que détestent les soldats américains depuis la Somalie pour leur vulnérabilité aux roquettes antichars de RPG-7 et surtout, aux EEI. Concernant les quelques M1A1 Abrams dont s'emparent les jihadistes (au moins ceux qui sont en état de marche), il s'agit d'une version dégradée, sans le blindage à l'uranium appauvri97. Si le ghanimah98 est très important, non, dans l'ensemble il ne s'agit pas du « matériel dernier cri de l'armée américaine ». Enfin, il convient d'avoir à l'esprit que l'armée irakienne déployée dans les zones attaquées par les jihadistes est à des années lumières de celle décrite dans les médias généralistes : elle est en sous-effectifs, de 60 à 80 % des matériels ne sont pas opérationnels (en panne) faute d'entretien depuis le départ des Américains... Le travail de Pierre-Jean Luizard99 qui lui aussi démonte ce mythe d'une puissante armée irakienne qu'auraient battu une poignée de jihadistes mérite d'être signalé et applaudi. Vaincre les forces irakiennes dans le secteur de Mossoul n'avait rien de très difficile100.


Conclusion : lire l'étude du CTC

Le 15 juin, Abou Bakr al-Baghdadi rejette clairement l'autorité d'al-Zaouahiri déclarant qu'il ne lui obéira plus. Ainsi révoque-t-il de facto le bay'a d'AQI envers AQC. Le 29 juin, il annonce la dissolution de l'EIIL et proclame le califat, son organisation devenant simplement l’État Islamique. Il s'arroge également le titre de calife Ibrahim, précisant que tous les musulmans sont désormais sous son autorité. Voilà comment s'est déroulée la naissance de l’État Islamique... Au bilan, je recommande plutôt la lecture de la très riche étude du Combating Terrorism Center (CTC) de West Point, The group that calls itself a State, understanding the evolution of the Islamic State101 par Muhammad al-Ubaydi, Nelly Lahoud, Daniel Milton et Bryan Price, citée à plusieurs reprises dans ce qui précède, que le visionnage de ce décevant documentaire.



1Beaucoup moins pertinent dans le C dans l'air du 13 février 2015.
2Je retiens le terme d’État Islamique plutôt que celui de Daech dans la mesure ou Daech est exactement la même chose que « EI » et surtout dans la mesure où scientifiquement, cela n'a pas de sens de renommer une entité pour des raisons fumeuses. Ou bien alors, il est nécessaire de rebaptiser nombre d'organisations terroristes dont le nom est susceptible de stigmatiser les uns ou les autres. Pour démontrer tout l'absurde de la chose, ne prenons qu'un seul exemple : qui aurait l'idée de renommer le groupe terroriste ETA (Euskadi ta AskatasunaPays Basque et Liberté) autrement qu'ETA sous prétexte que tous les Basques ne sont pas des terroristes et que les terroristes basques ne représentent pas vraiment la liberté ? Je propose alors Groupuscule Terroriste Atlantique (GTA) afin de ne stigmatiser personne (ni les Basques, ni la France, ni l'Espagne, ni l'Europe) ! De fait, dans ce qui suit, j'opte pour « EI » dans le cadre d'une démarche de recherche scientifique. Par ailleurs, qu'on le veuille ou non, l’État Islamique est bien islamique. Qui affirmerait que l'Inquisition n'avait rien à voir avec l’Église catholique ? Mais là n'est pas l'objet de cette critique commentée.
3Qui constituera la « matrice idéologique » d'al-Qaïda.
5La théorie du foco se nourrissant toutefois de plusieurs éléments de la théorie de la guerre révolutionnaire selon Mao.
6Barack Obama cultive à dessein cette ambiguïté au nom de la realpolitik sachant que les Américains estimeront plus légitime de combattre une organisation terroriste qu'une organisation d'insurgés. A ce titre, le tour de passe-passe de l'administration américaine voyant une différence entre l'EI (organisation terroriste) et les Talibans (organisation insurrectionnelle) ne manque pas de sel et a le mérite d'amuser les analystes du renseignement et chercheurs sérieux.
7Al-Nosra et Ahrar al-Sham coopèrent pour prendre ar-Raqqah le 08 mars 2013.
8Son nom apparaît dans le financement des attentats de Madrid en mars 2004 ; après sa mort en février 2004, AQC diffuse des photos sur lesquelles il apparaît en compagnie de Ben Laden et d'al-Zaouahiri tandis qu'al-Zaouahiri lui rend hommage.
9L'appellation est récente. Celle d'« al-Qaïda historique » fréquemment utilisée en France ne tient pas compte de l'évolution de la pensée de l'organisation, de l'évolution de sa stratégie et l'enferme dans l'a-priori d'une entité poussiéreuse. La désignation d'al-Qaïda Central qui prévaut aux États-Unis s'affranchit du cliché précédent et m'apparaît donc plus juste.
10Qui ne doit pas être confondu avec le principe d'alliance, le hilf, plus précisément le « pacte ». A noter que la traduction littérale de « serment d'allégeance » en arabe est yamin al-wala. En pratique, yamin al-wala porte sur l'accord conclu avec des non-croyants tandis que bay'a ne concerne que les musulmans entre eux.
11Il existe un bay'a majeur et un bay'a mineur. Le second fait référence à l'engagement envers des musulmans mais ne concernant pas le califat. Le second porte en revanche sur l'engagement propre au califat.
12Une des qualités essentielles qui permettent à un calife d'être calife : la justice qu'accompagne une piété sans faille permettant de veiller à une application scrupuleuse de la charia.
13De nombreux chercheurs considèrent que le bay'a est un moyen de contourner par le biais de la religion l'absence de Constitution solide ou de règles juridiques claires lorsque celui-ci est pratiqué.
14Sur le vide d'un « Islam constitutionnel », voir en particulier Afrique politique 2002 : Islams d'Afrique – entre le local et le global, Centre d’Étude d'Afrique Noire, Karthala 2003 : « La théorie du pouvoir élaborée dans le cadre du droit musulman sunnite a surtout été dégagée par la doctrine sous les Abbassides (752-1258). La théorie du khalifat, notamment développée par al-Mâwardi (…) n'est toutefois marquée que par quelques principes. Il s'agit essentiellement d'établir un régime représentatif, contractuel (par référence à l'acte d'allégeance de l'ensemble de la Communauté des croyants vis-à-vis du khalife : lien de bay'a) et élitiste, à travers l'existence d'une aristocratie du pouvoir et du savoir (« ceux qui lient et délient »). La construction du khalifat témoigne en réalité des difficultés à établir un modèle de pouvoir dans le silence du Coran, et surtout dans un environnement politique où les règles élaborées ne reflétaient pas forcément la vie réelle de l'institution khalifale. Plus généralement, le khalifat s'inscrivait dans un but de légitimation. » ou encore, Les constitutions arabes et lslam : les enjeux du pluralisme juridique par Sabine Lavorel, Presses de l'Université du Québec, 2005.
15Et donc, de la puissance politique.
16Ainsi que l'explique Nabil Mouline dans Pouvoir et transition générationnelle en Arabie Saoudite in Critique Internationale n°46, Presses de Sciences Po, ici : http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2010-1.htm
17Sur ce point et sur le bay'a en général, voir l'excellente étude The religious foundations of political allegiance : a study of Bay'a in pre-modern Islam par Ella Landau-Tasseron, Research Monographs on the Muslim World Series No 2, Paper 4, May 2010, Hudson Institute ; Center on Islam, Democracy, and the future of the Muslim World
18A commencer par l'irréprochabilité de l'autorité quant à la religion. Ce notamment au nom du hadith  : « Pas d'obéissance envers une créature dans la désobéissance au Créateur » et de celui « L'obéissance n'est admise qu'en ce qui est convenable. » Ce dernier est fréquemment cité aux convertis comme base de leur rapport avec leurs parents non-convertis. Si le respect est dû auxdits parents, leur fils ou leur fille n'a pas à leur obéir si leurs exigences vont à l'encontre des contraintes religieuses. De fait, réaffirmer que « L'Islam est compatible avec la République » comme le fait Bernard Cazeneuve se heurtera toujours au radicalisme voire à la « modération stricte » de certains pour qui la République passera toujours après la religion. A ce titre, rappelons ce qu'écrivait Émile Tyan en 1956 : « L'Islam est tout ensemble religion et nationalité. On ne peut concevoir, dans l'islam historique, une dissociation entre ces deux éléments ; on ne peut pas y concevoir qu'un individu, musulman, ressortisse à une autre allégeance, possède une autre « nationalité » que l'allégeance et « la nationalité » de l'Islam » in Institutions du droit public musulman, sultanat et califat, Siney 1956. Il convient cependant de nuancer : l'Islam n'est pas nécessairement incompatible avec la démocratie comme l'explique parfaitement Charles Saint-Prot, ici : http://www.etudes-geopolitiques.com/sites/default/files/pdf/Islam_et_democratie.pdf
19D'aucuns dans les rangs de la mouvance AQC pourront souligner l'omniprésence de « conseillers » sunnites ex-partisans de Saddam Hussein, ex-responsables militaires au sein de son régime à caractère séculier rejeté par les jihadistes avant l'intervention américaine de 2003.
20Hachoir à viande...
21Dans l'esprit de ce que voulaient faire les Français à Dien Bien Phu avec le Viet Minh. Toutes proportions gardées, ça n'est pas non plus sans rappeler les « encouragements » français à l'endroit des jihadistes présents au Mali fin 2012 – début 2013 de manière à ce qu'ils passent à l'offensive.
22S'inscrivant dans la logique de « nizam, la tanzim » réfléchie puis développée à partir des années 1990 par Mustafa Sethmariam Nasar alias Abou Musab al-Suri, théoricien du « jihad opérationnel » fréquemment en désaccord avec Ben Laden, mais dont s'est beaucoup inspiré al-Zaouahiri. Cette logique du « système, pas d'organisation » qui implique une décentralisation des organisations jihadistes pour moins de vulnérabilité est exacerbée et d'application contrainte par l'intervention américaine en Afghanistan fin 2001. Si rien de mieux n'est possible, al-Suri préconise également les actions individuelles et locales, déconnectées de l'idée de réseau élaboré, ce qui ne manque pas de faire songer aux actes terroristes des frères Kouachi et d'Amédy Coulibaly même si ces trois hommes n'avaient probablement pas conscience d'appliquer la « doctrine al-Suri ».
24Mon analyse rejoint sans réserve celle de Romain Caillet à ce sujet. Voir un entretien accordé à Mediapart par le chercheur, ici : http://www.mediapart.fr/journal/international/261114/romain-caillet-le-djihadisme-nest-vu-quau-travers-du-sensationnel-et-de-lemotion
25The Military Balance 1987-1988 de l'International Institute for Strategic Studies 1987 mentionne 26 000 « réguliers » et 34 000 « miliciens » avec un arsenal en partie composé de matériels capturés aux forces gouvernementales angolaises, à l'instar de l'EI qui a constitué son arsenal pour l'essentiel grâce aux armes prises aux forces syriennes et irakiennes. Cet arsenal de l'UNITA comprend des T-34/85, des T-55 et une artillerie considérable dont des lance-roquettes multiples BM-21, des mortiers de tous calibres, des centaines de milliers d'armes légères individuelles et collectives (dont pléthore de RPG-7), une bonne quantité de SATCP SA-7 et Stinger...
27Sur les chiffres qui suivent, voir notamment le très bon Afghanistan, arms and conflict – Armed groups, disarmament and security in post-war society par Michael Bhatia et Mark Sedra, Routledge 2008.
28Ce qui leur permet donc de contrôler la population, d'imposer la charia, de prélever des taxes, de contrôler les ressources...
29Bien davantage si l'on considère qu'en dehors de Kaboul et des principales grandes villes, l'administration pro-soviétique était inexistante.
30La CIA et la DIA ne mentionnent que 70 millions de dollars mais les chercheurs et de nombreux responsables ou ex-responsables de la DEA considèrent cette évaluation comme loin de la réalité ; sur les chiffres voir notamment The opium economy in Afghanistan – an international problem du United Nations office on drugs and crime, 2003, ici : http://www.unodc.org/pdf/publications/afg_opium_economy_www.pdf et Financing the Taliban – tracing the dollars behind the insurgencies in Afghanistan and Pakistan, par Catherine Collins et Ashraf Ali, 2010, ici : http://counterterrorism.newamerica.net/sites/newamerica.net/files/policydocs/collinsali.pdf
31De manière à gommer la « mauvaise image » induite et à corriger les erreurs commises, un « Bureau de prévention des pertes civiles » a été créé par les Talibans. Il y a donc une évolution, au moins en théorie.
32Communauté d'origine perse ; chiffres que contestent cependant les sympathisants de la cause talibane arguant de l'absence de preuves crédibles desdits massacres.
33Mondes Rebelles, guerres civiles et violences politiques, sous la direction de Jean-Marc Balencie et Arnaud de la Grange présenté par Jean-Christophe Rufin, Michalon 1999 (et éditions précédentes)
34Pratique qui cause des tensions entre les chefs talibans, tous n'étant pas favorables.
37http://www.mediapart.fr/journal/international/261114/romain-caillet-le-djihadisme-nest-vu-quau-travers-du-sensationnel-et-de-lemotion
38Et pour le terrorisme en général, du moins tant qu'une organisation est passablement « à la mode ».
39Selon les chiffres donnés par l'EI – et donc à prendre avec toutes le recul indispensable – 19 000 actions militaires de novembre 2011 à mai 2014 et ce uniquement en Irak.
40Par référence à l' « action politique » dont il était question durant la Guerre Froide en tant que principe de lutte contre-insurrectionnelle face aux mouvements révolutionnaires. En théorie, l'action politique doit prévaloir sur l'action militaire. Bernard Fall parlant notamment des guerres en Asie du Sud Est évoquait un rapport de 75 % d'action politique. Dans les faits, le rapport est à ajuster en fonction de la situation, des phases d'une opération et des caractéristiques de l'ennemi.
41Notamment via ses volontaires étrangers (en accentuant la paranoïa légitime du service de sécurité intérieur de l'organisation quant à la loyauté desdits volontaires) ou encore par le biais de programmes de « retournement » de jihadistes.
42Succès militaires d'ailleurs tous relatifs : l'EI subi de nombreux revers et ce, même depuis l'été 2014.
43Voir la passionnante réflexion de Jean-Marc Flükiger sur Terrorisme.net, al-Qa'ida : entre « triomphe » et « déclin », http://www.terrorisme.net/p/article_236.shtml
44Cf. Internet : visite d'un site jihadiste en langue française sur Terrorisme.net, du 10 octobre 2004, ici : http://www.terrorisme.net/p/article_133.shtml ou encore Usages et technique terroristes sur Internet, du 28 septembre 2005 ici : http://www.lemonde.fr/international/article/2005/09/28/usages-et-techniques-terroristes-sur-internet_693271_3210.html, etc...
45Doutes qui ont coûté très cher au GIA en Algérie, à AQI en Irak...
46Dont la véritable identité est probablement Mohammad Hasan Khalil al-Hakim, également connu sous son nom de guerre d'Abou Jihad al-Masri.
47Combat.
48Actions violentes de guérilla mais aussi de terrorisme, par exemple les attentats-suicides.
49Dont certains aspects ne sont pas sans rappeler fortement la théorie du foco de Che Guevara.
50La sauvagerie, mot qui peut aussi évoquer la brutalité.
51Selon les mots de l'EI.
52Mis en ligne sur le site Long War Journal le 06 février 2015, l'article a ensuite été retiré, ne restant qu'une version non mise à jour du 28 décembre 2014. Celle du 06 février est toutefois accessible ici : http://www.defenddemocracy.org/media-hit/bill-roggio-jihadists-continue-to-advertise-training-camps-in-iraq-and-syria1/
53La virulence pour dénoncer les erreurs des campagnes d'élimination systématique de cadres d'al-Qaïda en Afghanistan, au Pakistan ou encore au Yémen et en Somalie témoigne de l'efficacité desdites opérations qui, en contrepartie coûtent très cher en terme d'image auprès de l'opinion publique intérieure, des opinions publiques alliées, mais aussi des opinions publiques locales. C'est un atout pour des jihadistes dont la cote de popularité tend à diminuer auprès des populations des zones dans lesquels ils sont implantés.
54L'ONU mentionne de 846 000 à 1,6 millions de dollars par jour. Le Combating Terrorism Center (CTC) de West Point évoque le chiffre crédible de 263 millions de dollars annuels en décembre 2014, estimation effectuée à partir du nombre de barils issus des sites aux mains de l'EI et du prix de baril de contrebande.
55Voir notamment sur lesdits raids et leur nombre limités, 2015 complete guide to operation Inherent resolve, America's war against the Islamic State, Progressive Management Publications 2015.
57Le zakat constituant le troisième pilier de l'Islam ; les revenus collectés sont distribués à huit catégories de personnes, dont ceux qui défendent l'Islam.
58Iraqi bankers say ISIS never stole $430 million from Mosul banks, par le Business Insider
59En dépit de sa « notoriété », relativement peu d'ouvrages et d'études ont été publiées sur le jihadiste ; en français citons Zarkaoui, le nouveau visage d'al-Qaïda de Jean-Charles Brisard (Fayard 2005). Malgré un manque de mise en perspective (sur les théories du jihad) et une erreur importante (témoignage cité d'un islamiste qui parle d'un repas avec Abdallah Azzam en 1994 alors que le mentor de Ben Laden a été assassiné en 1989) néanmoins rectifiée dans le fil du texte (la date de 1989 étant également donnée), l'ensemble éclaire bien le parcours du « lion de Mésopotamie ».
60L'organisation reconnaît elle-même dans une vidéo qu'elle doit à Ben Laden et plus encore à Abou Moussab al-Zarkaoui... En revanche, dans la même vidéo, le nom d'al-Zaouahiri n'est pas une seule fois prononcé. Quoi qu'il en soit, la référence à Ben Laden est intéressante.
61Les Défenseurs de l'Islam ou les Partisans de l'Islam.
62Les Soldats de l'Islam.
63Mouvement Islamique du Kurdistan Irakien.
64Centre de l'Islam.
65Sur la genèse d'Ansar al-Islam voir en particulier Ansar al-Islam par le docte Jacques Baud ; http://www.globalterrorwatch.ch/index.php/ansar-al-islam/
66Rapporté par Saïf al-Adel, un des théoriciens d'AQC pour le jihad « opératif » ; il assure « l'intérim » à la tête d'AQC après la mort de Ben Laden avant qu'al-Zaouahiri ne soit choisi.
67Même s'il niera par la suite avoir eu le moindre lien avec al-Qaïda.
68Le carriérisme, un des plus grands fléaux des services de renseignement dans le monde entier, a endormi la lucidité de nombreux analystes de la CIA.
70Bachar el-Assad arrive à la même conclusion en Syrie, milicisant peu à peu les forces gouvernementales ou pro-gouvernementales.
71Le 12 mois, les États-Unis présentent à l'ONU la « preuve » des armes de destruction massive irakiennes.
72Selon les sources, la date du 21 est parfois mentionnée.
74Wadad Jamil Jassem et Nour Qadour al-Shanbari.
75Op. cit.
76Les jihadistes français se moquent de ceux qui font remarquer que leurs publications sont truffées de fautes d'orthographe et de syntaxe. Zarkaoui écrivait dans un arabe du niveau de celui d'un enfant.
77Unicité.
78Également rapporté par Saïf al-Adel.
79L'envoyé de Ben Laden auprès d'une des factions du Mouvement Islamique Kurde Irakien, tué en décembre 2001.
80Armée Islamique d'Irak ; composée d'ex-soldats irakiens sunnites, une partie d'entre-eux intégrera AQI, mais une faction refusera la stratégie de Zarkaoui de frapper aveuglément les chiites.
81Anciens loyalistes du régime [de Saddam Hussein].
82La date du 07 mai est fréquemment donnée.
83Groupe unicité et jihad vraisemblablement composé de membres de l'ex-Jund al-Islam.
85Schématiquement, décider qu'un musulman est en réalité un kafir, à savoir un incroyant. Qu'un musulman rase sa barbe, adopte certaines attitudes occidentales, boive de l'alcool lui vaudra par le takfir d'être considéré comme un incroyant.
86En particulier Abou Muhammad al-Maqdisi, mentor de Zarkaoui qui le désavouera finalement avec les actions sanglantes en Irak, non sans avoir tenté de le raisonner via correspondance.
87Estimations données dans The terrorists of Iraq, inside the strategy and tactics of the Iraq insurgency 2003-2014 (Second edition), Malcolm W. Nance, CRC Press 2015.
88Assemblée du Conseil des Moudjahidines en Irak.
89Initiés comme on l'a vu par les services spéciaux irakiens alors que l'invasion américaine est inéluctable.
91Réveil d'Anbar.
92Coalition de la Noblesse ou encore Pacte du peuple Choisi ; voir en particulier http://www.globalterrorwatch.ch/index.php/irak/
93Abréviation qui fait écho à la caractéristique principale du terrorisme que Raymond Aron définit ainsi : « Une action violente est dénommée terrorisme lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques. »
94A ne pas confondre avec Abou Bakr al-Baghdadi qui dirige aujourd'hui l'EI.
96Pragmatisme mêlé d'opportunisme qui rappelle – toutes proportions gardées – l'entrée en lice d'AQMI aux côtés du MNLA et d'Ansar Eddine début 2012, au Mali...
98Butin dans le cadre du jihad.
100Idem pour les forces syriennes dans la zone de Raqqah, tenue notamment par des éléments de la 17ème Division d'Infanterie Mécanisée, une des plus médiocres unités des forces syriennes. Voir mon étude à ce sujet : http://conops-mil.blogspot.fr/2014/07/revue-de-details-les-forces.html

5 commentaires:

  1. http://www.athena-vostok.com/islamisme-et-terreur-devant-le-mur-des-cons-les-hommes-libres-se-lamentent#message_1932812124

    Je suis globalement de votre avis

    Roland Pietrini

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  2. Voila un travail de fond, à partir de faits. Cela nous change des soit-disant "analyses" faites par des journaleux sans culture, qui veulent nous imposer leur vision partiale ne reposant que sur des impressions stupides et erronées, sans aucune réflexion. Félicitations !

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  3. Merci pour ce beau travail qui nous amène aux faits. Ca nous change du slogan creux et de l'image choc. Travaillant moi-même actuellement sur la stratégie du djihadisme moderne, sur sa littérature de référence et sur la manière dont tout ça est décliné sur le terrain, j'ai apprécié et c'est avec plaisir que j'ajoute votre blog à mes favoris. Au plaisir de vous relire!
    JML

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    1. Merci de votre commentaire bien sympathique. Par ailleurs, en ce qui concerne le beau travail, je vous adresse le même compliment quant à votre blog, "Kurultay". A mon grand dam, j'en ignorais l'existence jusqu'à aujourd'hui. Je manque de temps jusqu'à la semaine prochaine, mais dès mercredi prochain, je ne manquerai pas de lire l'ensemble de vos textes.

      A propos de la stratégie du jihadisme moderne, le sujet est aussi complexe que passionnant. Vaste champ de recherche en ce qui concerne sa littérature de référence sachant que celle-ci s'inspire fréquemment ou englobe des écrits classiques. Champ d'autant plus vaste qu'il implique de considérer toute une culture dans laquelle politique, social et religieux sont indissociables, avec ses différentes écoles de pensée, avec le "double sens" des mots/termes - batin/intérieur et zhahir/extérieur (qui n'est pas sans faire songer à la dualité dans la notion d'ennemi proche/lointain)...

      Travaillant sur l'évolution des théories du jihad, m'efforçant d'établir les influences extérieures sur celles-ci, c'est aussi avec plaisir que je lirai vos travaux (et futurs billets de votre blog) et j'espère que nous aurons l'occasion d'échanger à nouveau !

      Bien cordialement,
      Laurent Touchard

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  4. Merci d'avoir partagé ce superbe travail, très instructif.

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