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vendredi 12 juin 2015

LA BAIE DES COCHONS (Batailles & Blindés) & LA GENESE DE L'ARME BLINDEE CASTRISTE






  Une quinzaine de jours plus tôt a été publié mon premier article pour Batailles & Blindés (au passage, merci aux éditions Caraktère !), consacré aux engagements des blindés lors de l'opération de la Baie des Cochons, du 17 au 19 avril 1961. Bien que portant sur une bataille de faible ampleur, outre son importance symbolique, celle-ci est passionnante de par sa richesse tactique : une opération amphibie et aéroportée, des opérations aériennes (voir le très bon article de Santiago Rivas dans Aérojournal n°47 à ce sujet), des opérations spéciales, des combats qui confinent parfois à la guerre hybride (entre les Brigadistas et les miliciens débraillés et mal armés). Elle représente de quoi grandement satisfaire à la fois les amateurs de wargames (avec figurine ou encore, les adeptes de SPBMT) et à la fois les passionnés de combats blindés méconnus.

 En complément, ce qui suit offre quelques considérations sur la genèse de l'arme blindée cubaine après la Révolution. Je les ai concoctées à partir de multiples documents déclassifiés de la CIA (FOIA), ainsi que de nombreux témoignages de tankistes cubains parus dans la presse cubaine et de quelques éléments d'histoire officielle. Concernant les vétérans cubains (de la Révolution à l'Angola), si leur vision est fragmentée, perçue par le "bout de la lorgnette", elle n'en reste pas moins très informative au sujet de l'entraînement et des tactiques. En revanche, empreinte de propagande indigeste, elle est à considérer avec prudence en ce qui concerne le moral ou encore les commentaires sur la valeur de l'adversaire, les pertes infligées (et celles subies), etc... C'est d'ailleurs avec cette logique de nuance que j'ai rédigé l'article "Hasta la victoria siempre !". J'ai décortiqué les actions point par point tout en les considérant dans la globalité de la bataille. Au bilan, par exemple, à l'évidence aucun Sherman n'a participé à la contre-attaque. Ou encore, les chiffres des pertes blindées ne correspondent pas exactement à ceux avancés et répétés depuis plus de cinquante ans.

  Bonne lecture et merci pour les commentaires sympathiques qui m'ont été adressés quant à l'article dans Batailles & Blindés !


Un des A34 Comet pris par les révolutionnaires cubains aux forces de Fulgencio Batista lors du "défilé de la victoire" le 1er mai 1959 à la Havane. Au moment de l'opération de la Baie des Cochons, quelques Comet sont toujours en service. En mauvais état mécanique et considérés comme moins puissants que les T-34/85 en cours de livraison, ils ne sont pas déployés contre les Brigadistas. (Collection Privée)

La genèse de l'arme blindée castriste

   Après la fuite de Batista, les forces insurgées ont récupéré l'ensemble des moyens blindés des gouvernementaux désormais déchus. Dans l'inventaire établi par la CIA en novembre 1960 figurent 12 chars légers M3A1, 7 chars M4A3(76)W, 15 nouveaux A34 Comet ainsi que 19 M3A1 Scout Car et une vingtaine d'automitrailleuses M8. Durant le conflit entre le régime de Batista et les insurgés de tous bords, la Havane s'est efforcée de développer son parc blindé : 8 autres Sherman que lui refusent les Etats-Unis (étant estimé que l'armée loyaliste serait incapable de les absorber) et les 15 Comet reçus en décembre 1958. Par ailleurs, des contacts avaient été pris avec l'Espagne pour l'acquisition de PzKpfw IV qui sont finalement vendus à la Syrie (peut-être via la Tchécoslovaquie) ! Par ailleurs, le Government of Cuba (GOC) songe à se procurer 6 chars légers M3A1 et 20 automitrailleuses M8 supplémentaires. Mais à l'instar des 8 Sherman, le projet n'aboutit pas. Le seul succès portera sur l'achat de 28 T17 Staghound par une délégation cubaine. Celle-ci se rend au Nicaragua le 1er février 1958 où elle obtient les blindés précédemment cédés à Luis Somoza1 par Israël. Vingt seront livrés au cours de l'année 1958.

   Début 1959, la plupart des chars légers ne sont plus opérationnels, seule une partie des M4A3(76)W fonctionnent ainsi que les Comet et les Staghound. Le 1er mai 1960, à l'occasion de la fête du Travail, défilent notamment Sherman et Comet. Les liens qui se tissent avec les pays proches de Moscou, tout spécialement la Tchécoslovaquie par l'entremise de l'URSS, permettent à Cuba de recevoir du matériel lourd moderne dès le mois de septembre 1960. Le 28 octobre est rapporté que 2 000 miliciens s'entraînent dans les environs d'une grande ferme de Pinar del Río de concert avec quatre chars d'origine soviétique. En novembre est estimé que Castro alignerait 40 chars moyens T-34/85, 10 canons d'assaut SU-100 et 60 transporteurs de troupes BTR-152 (en réalité, ils n'ont pas encore été livrés) auxquels s'ajoutent près de 600 jeeps dont une partie armées de mitrailleuses. 

  En février 1961, l'estimation est affinée2 mentionnant un total d'environ 102 T-34/85 (que les Cubains nomment fréquemment « Staline ») alors commandés ou attendus pour 1961, 21 chars lourds IS-2M (que les Cubains appellent « T-46 »), 50 SU-100 (désignés SAU-100) et 150 BTR-152 commandés. L'armement antichar est lui aussi considérable : 72 canons antichars M1943 de 57 mm (commandés), 78 canons de campagne de 76 mm M1942 (sur 120) et 9 canons antichars de 85 mm D44 (sur 24). L'infanterie profite quant à elle de quelques canons sans-recul (9 de 57 mm M18A1 et 4 de 75 M20) et surtout, de 28 M20 Super Bazooka reçus des Etats-Unis entre 1957 et 1958 et de 68 autres M20 obtenus en Italie. En toute logique, l'artillerie monte elle aussi en puissance. Pour assurer la mobilité des pièces lourdes, des tracteurs chenillés ATS-712 sont livrés. Début avril 1961, environ 35 000 tonnes d'armes sont arrivées à Cuba.

   A priori, les forces de Castro ne manquent donc pas d'armes. Cependant, la Tchécoslovaquie annonce en mai 1960 des difficultés pour produire l'énorme quantité de munitions destinées aux fusils semi-automatiques M52 et pistolets-mitrailleurs vz. 26, aux mitrailleuses de 7,92 mm ZB-53 (auparavant désignées vz. 37) et pièces antiaériennes quadruples de 12,7 mm M53. Les besoins sont considérables d'autant que s'organise la nouvelle armée depuis janvier 1959. Le 09 août est dissoute l'armée de Batista, remplacée par les Fuerzas Armadas Revolucionarias (FAR) qui compteront bientôt 32 000 hommes. S'ajoutent la Policía Nacional Revolucionaria (PNR ; quasiment une police militaire) de 9 000 hommes et en octobre 1959, une milice populaire – la Milicia Nacional Revolucionaria (MNR) - de plus de 200 000 hommes ! Nombre de bataillons de la MNR sont dotés d'un armement hétéroclite où se mélangent fusils à répétition M1903 Springfield et fusils semi-automatiques M52. Il faut donc songer à la standardisation au sein d'une même unité et donc, des rééquipements pas toujours heureux3.

   Mais le principal souci réside dans l'entraînement insuffisant qu'accentuent les purges dans les rangs des militaires de l'ex-GOC. Pour palier ce problème, des mesures ont été prises. Dès les premières semaines de 1960, des Cubains se rendent en Tchécoslovaquie, via des vols commerciaux, pour y apprendre le fonctionnement des T-34/85 et SU-100. Leur tâche n'est pas des plus aisés : aucun ne parle le Tchèque et plusieurs, notamment parmi les membres des futurs équipages de SU-100, ne savent ni lire, ni écrire ! Courant 1960, ces « étudiants » sont une centaine : aviateurs, artilleurs et bien entendu des tankistes. En août, leur nombre s'élève à environ 150.

   A Cuba, une école des chars est créée à Managua, non loin de la Havane. Les équipages s'y familiarisent tout d'abord avec les Sherman, aidés par quelques rescapés des purges. Les meilleurs éléments sont ensuite sélectionnés pour entamer les cours de formation sur les T-34/85 et SU-100 attendus avec impatience. Enthousiastes, vingt-cinq hommes se lancent dans l'aventure. Bien que rustiques et dépassés au début des années 1960, les nouveaux blindés représentent un bond en avant considérable par rapport aux vieux Sherman à bout de souffle. En février 1961, l'organisation des premières unités s'achève. Elles sont aussitôt dispersées en différents points considérés comme menacés : une compagnie à Isla de Pinos4, une dans l'Oriente et une à Pinar del Río. Dans la foulée sont entamées les deuxième et troisième sessions de formation destinées à trois nouvelles compagnies (deux de T-34/85 et une de SU-100). Lorsque survient l'invasion de la Brigade de Asalta 2506, leur préparation est loin d'être terminée. 

 
1 Président nicaraguayen.
2 Grâce au défilé du deuxième anniversaire de la Révolution cubaine.
3 Nombre de miliciens, en particulier ceux qui se sont battus dans l'Escambray contre les guérillas anti-castristes, sont mécontents de devoir rendre leur FAL (désormais réservé à l'armée régulière) remplacé par un M52 généralement peu apprécié.
4 Aujourd'hui Isla de la Juventud.