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samedi 14 novembre 2015

Terrorisme : COMPRENDRE L'OPERATION JIHADISTE A PARIS


Paris, nuit du 13 au 14 décembre 2015 (Via réseaux sociaux/DR)




L'attaque lancée par plusieurs jihadistes contre Paris dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015 n'a rien d'inédite. Tout du moins, si la méthode est nouvelle en France, elle ne l'est pas dans l'histoire récente1 de la guerre hybride (ou de la guerre non-linéaire comme elle est aussi parfois judicieusement définie). Si l'on fait abstraction de l'émotion et si l'on réfléchit cliniquement au-delà de la tragédie elle-même, le massacre pourrait représenter une évolution de la compréhension et du traitement du jihadisme contemporain, avec une ennemi enfin défini par les autorités politiques.


Deux précédents en 1997 et 2008

Deux carnages marquent la funeste chronologie des opérations hybrides, avec une dimension qui entremêle indissociablement actions militaires et terrorisme. Chronologie qui inclut une kyrielle d'autres attaques du même genre (avec plus d'un tueur), bien que plus modestes, en Afghanistan, en Irak, en Syrie. Le premier de ces deux carnages survient à Louxor (Egypte). Le 17 novembre 1997, six jihadistes de la Gamaa al-Islamiya (liée aux Frères musulmans) assassinent 62 personnes (une majorité de touristes). Les terroristes se suicident ensuite, dans une cave. La seconde hécatombe « de référence » se déroule durant trois jours, du 26 au 29 novembre 2008. Dix jihadistes lancent dix attaques à Bombay (Inde). Ils massacrent 173 personnes et en blessent 312 autres. Neuf des dix hommes sont tués, le dixième, capturé, sera exécuté le 21 novembre 2012. Les auteurs appartiennent au Lashkar e-Taiba, proche d'al-Qaida. Ils ont reçu un entraînement militaire basique (armes légères et explosifs) au Pakistan.


Soft target, le multiplicateur de force des terroristes

Les attentats de janvier 2015 à Paris s'inscrivent dans cette logique hybride, mais avec un « succès » relativement limité. Soulignons que, contrairement à ce qui est trop fréquemment allégué, le résultat de ce type d'opération d'une violence extrême n'est pas nécessairement corrélé à une préparation exceptionnelle de tous les membres du groupe. Le degré de vulnérabilité de la cible (« soft target »2 dans la nomenclature anglo-saxonne) augmente d'autant les « performances » de l'assaillant. Le fanatisme et la « chance » sont d'autres facteurs tout aussi prépondérants que le professionnalisme3. Ainsi ne suffit-il que d'un planificateur un peu plus chevronné que les autres, d'une bonne discipline (notamment pour tout ce qui concerne les règles de sécurité quant à la communication entre les membres/cellules du groupe) et de savoir manier une Kalachnikov (ce qu'apprennent facilement des adolescents dans nombre de pays). En résumé, plus une cible est vulnérable plus une attaque pourra être sanglante sans nécessairement impliquer des super jihadistes. Efficaces face à des civils désarmés, les jihadistes qui ont frappé Paris ont été incapables d'affronter durablement les services de sécurité.


Gestion de la crise

Soulignons également que la gestion immédiate de la crise par les autorités politiques a été admirable, avec les bonnes décisions prises rapidement. Les services de sécurité ont contrôlé tant que faire se peut alors que la situation était cauchemardesque. Les services de secours ont eux aussi fait preuve de la même efficacité. Ce scénario est l'un des pires (outre les POM, POM simultanées, attentats NBC) et pourtant, très vite, les uns et les autres étaient en place, déployés au bon endroit avec une concentration de moyens. Dans ce genre d'attaque en zone urbaine, le nombre de victimes est inévitablement considérable. Or, si le bilan n'a pas été plus lourd, c'est parce que les autorités politiques, les services de sécurité et de secours ont fonctionné en parfaite synergie. Dernier point : l'attitude des médias a été très différente de celle qui avait prévalu lors des actions jihadistes de janvier 2015. Cette fois-ci, tous paraissent avoir été responsables.


Les attaques suicides, une tactique

Le recours aux attaques suicides à partir desquels se déclenche l'opération est depuis quelques années un « classique » en Afghanistan, en Irak et en Syrie, parfaitement maîtrisé par l'Etat islamique4. Les combattants les moins valables (ceux qui sont considérés comme les moins fiables au front, les plus jeunes, les plus instables, les « pieds nickelés »...) y sont prioritairement sacrifiés. Le choc physique (destruction des postes de commandement, des dispositifs défensifs...) et la stupeur morale (« décapitation » de la chaîne de commandement, effroi, frayeur...) induits par l'explosion ouvrent la route aux combattants dotés d'armes légères qui s'infiltrent alors, très mobiles, fondant ensuite sur les objectifs qui leur ont été assignés. Plusieurs attaques-suicides peuvent se produire afin de saturer les défenses adverses, d'augmenter la confusion mais aussi pour détourner l'attention de l'action principale qui, elle, se produit ailleurs. Notons – cliniquement – que les actions autour du stade de France ont été des échecs. Elles n'ont pas paralysé la chaîne de commandement, elles n'ont pas drainé des moyens de sécurité policiers et civils qui auraient ensuite manqué dans l'est parisien.


Les prise d'otages massives (POM)

Les prises d'otages massives (POM) à l'instar de celle de l'école de Beslan (Ossétie du nord, 1er septembre 20045), de celle d'In Amenas en Algérie (16 au 19 janvier 20136) ou du Westgate (Kenya, 21 au 24 septembre 2013, 68 tués) diffèrent lorsqu'elles constituent l'opération à part entière. Elles se déroulent alors en un seul lieu délimité (bâtiment ou complexe, train, métro...), sans réel préalable en-dehors dudit lieu7. Cependant, une POM est souvent partie intégrante de ce type d'opérations, en tant qu'étape planifiée ou de circonstance. Elle constitue généralement le point final de l'action pour le groupe (ou l'un de ses éléments) en charge. Mais la fin d'une action et l'élimination du groupe (ou de l'un de ses éléments) ne signifie pas nécessairement la fin d'une opération.


Une opération et des actions : la judicieuse décision de l'état d'urgence

Une opération hybride d'envergure se compose de plusieurs actions distinctes (qui, dans leur ensemble, constituent ladite opération). L'opération lancée dans la soirée du 13 novembre 2015 dans l'est parisien comprend ainsi une suite d'actions : les attentats-suicides tout d'abord, les mitraillages aveugles ensuite8. D'autres actions pourraient être programmées dans le cadre de la même opération. Une autre opération pourrait être déclenchée par un autre groupe (en région parisienne, dans une autre ville française). A quoi s'ajoute la possibilité d'actions « annexes » initiées par l'opération mais sans lien avec cette dernière ou avec le groupe impliqué. A savoir qu'il existe un risque non négligeable que des individus motivés par le « succès » de l'opération à Paris perpètrent des actes terroristes en étant inspirés par une « dynamique jihadiste ». En conséquence de quoi, le déclenchement de l'état d'urgence se justifie pleinement. La décision est judicieuse.


Armée et terrorisme

L'opération de la nuit du 13 au 14 novembre 2015 démontre tragiquement ce qui n'a pas été assez entendu depuis les attentats de janvier : le terrorisme est une méthode de combat qui s'inscrit dans une logique de conflit. Le terrorisme est l'épiphénomène d'une cause et non la cause. Il est la partie d'un tout complexe. A ce titre, parler d' « armée terroriste » comme l'a fait le Président de la République constitue un progrès. Paradoxalement, c'est aussi un non sens, qui rend plus difficile la définition de l'ennemi. En effet, une armée peut mener des actions terroristes (par le biais de ses forces spéciales). Mais une armée n'est jamais spécifiquement terroriste.


L'armée terroriste d'un Etat islamique ?

Parler d'« armée terroriste » ouvre la porte à une contradiction. Jusqu'alors, le pouvoir français a résolument (et justement) rejeté l'idée d'un Etat islamique. L'EI est une organisation9, pas un Etat. D'autres organisations insurgées avec une forte assise territoriale ont existé avant elle (UNITA en Angola, Tamouls au Sri Lanka, Talibans au Pakistan et en Afghanistan...)10 mais sans être des Etats. Or, selon ce que l'on entend en droit international, une armée sert un Etat. Dès lors, évoquer une « armée terroriste », c'est reconnaître implicitement que l'EI est un Etat ! L'EI n'est pas pas un Etat. Il s'agit d'une organisation islamiste avec des entités religio-politiques (instances religieuses, administratives, éducatives, sociales...) et des entités jihadistes (combattantes). Il est donc plus juste de dire que l'Etat islamique est une désignation et non une qualité et que, de fait, l'organisation en question aligne des combattants (qui n'hésitent pas à recourir au terrorisme) et non une armée.


« Un acte de guerre » : légitimation en droit international des actions armées de la France

Autre évolution notable, le Président François Hollande parle d'un « acte de guerre ». C'est sans doute pourquoi il parle aussi d'« armée terroriste ». Sans cela, la frontière entre les rigides catégories de conflit armé international et conflit armé non international n'est pas clairement tracée. Ce flou a d'ailleurs conduit à un début de polémique (stupide) sur la légitimité de l'intervention aérienne française au-dessus de l'Irak et de la Syrie. Désormais, puisqu'il y a « acte de guerre » orchestré par une « armée », la notion de conflit armé international devient implicite. En conséquence de quoi, peut être mise en branle la machine onusienne avec d'éventuelles résolutions du Conseil de Sécurité. Peuvent être intensifiées les frappes. Peuvent être planifiées et déclenchées des opérations spéciales aéroterrestres ponctuelles, à l'instar des raids américains. Peuvent être éliminés les chefs d'un ennemi enfin davantage défini, ainsi que le préconise la doctrine contre insurrectionnelle française.


Les mots « acte de guerre » prononcés par François Hollande sont bien davantage qu'une formule. Ils relèvent du droit international et pointent le viseur sur l'Etat islamique. L'ennemi étant désormais considéré comme tel, il devient possible de le vaincre. Mais sans oublier que ce genre de conflits se remporte par le plus endurant des deux belligérants dans la durée. Sans oublier non plus que la guerre contre le jihadisme n'implique pas uniquement les armes. Elle ne saurait être autre que globale, avec un retour aux fondamentaux de l' « action politique » et de l' « action militaire ». Cette guerre n'est pas perdue à condition de la mener en ayant à l'esprit un des principes édictés par Clausewitz : « Si nous voulons terrasser l'adversaire, nous devons proportionner notre effort à sa résistance. Cette résistance s'exprime par un produit dont les facteurs ne peuvent se séparer, savoir : la grandeur des moyens disponibles et la force de la volonté. »


 
1 Si l'on remonte plus loin dans le temps, des opérations relativement similaires étaient menées par le Viet Cong dans les zones urbaines du Sud Vietnam, par exemple à Saigon en février 1968 lors de l'offensive du Têt avec des actions contre des entités militaires et civiles.
2 « Cible molle ».
3 Les terroristes de Bombay n'étaient pas des « super combattants »,
5 Au moins 344 tués dont 186 enfants.
6 37 otages et 29 terroristes tués.
7 Avec des nuances pour In Amenas, la POM n'étant pas l'objectif initial des jihadistes.
8 Et probablement des actions de repérage en amont, ne serait-ce que la réflexion quant au choix de la date.
9 Et utiliser le nom dont elle s'affuble n'est pas la respecter, mais simplement un souci de précision scientifique.
10 Voir Tordre le cou au mythe de l'invincibilité de l'Etat islamique ; http://conops-mil.blogspot.fr/2015/03/tordre-le-cou-au-mythe-de.html