Translate

mardi 5 avril 2016

Histoire : LES RAIDS MOTORISÉS DES FORCES SPÉCIALES RHODÉSIENNES, LES "PSEUDO OPERATIONS"






   D'abord cantonnés à des actions sur le sol rhodésien, les Selous Scouts, unité de forces spéciales de Salisbury, devinent qu'ils ne tarderont pas à être engagés dans les pays limitrophes. Désormais, le Mozambique indépendant constitue un sanctuaire parfait pour les insurgés de la ZANLA. L'idée des « pseudo operations »1 destinées à tromper l'ennemi en revêtant ses uniformes, en camouflant les véhicules comme les siens, en utilisant ses armes et surtout, en recourant à des combattants « retournés » du camp adverse, se prête parfaitement à des infiltrations au Mozambique. Et le spectre des missions envisageables est vaste : reconnaissance en profondeur, raids motorisés à l'image de ceux des LRDG dans le désert libyen au cours de la Seconde Guerre Mondiale... Reid Daly, chef des Selous Scouts, est un fervent partisan de cette philosophie d'action. Il se heurte toutefois à une multitude de détracteurs, à commencer par Ken Flower, Directeur Général de la CIO (Central Intelligence Organisation – le service de renseignement stratégique rhodésien). Ce qui n'empêche pas Daly d'aboutir à ses fins. Le premier raid extérieur des Selous Scouts est mené en mars 1975, contre un petit camp de la ZANLA à Caponda, au Mozambique. Celui-ci tourne court : du fait d'une épidémie de choléra, le camp est quasiment désert.


Pseudo operations motorisées : dans l'esprit des LRDG2 en Libye

   L'acquisition en 1976 d'Unimog 404/6 auprès de l'Afrique du Sud apparaît comme l'outil motorisé qui jusqu'alors manquait aux Selous Scouts. Désignés localement Rodef 25 afin de masquer tant le fabriquant – Mercedes Benz – que le fournisseur intermédiaire – l'Afrique du Sud -, le Rodef 25 est une merveille de robustesse et de mobilité. A condition de faire preuve d'imagination, une grande variété d'armements peut être adapté à cette « mule » qui convient parfaitement au bush. En outre, sa silhouette est identique à celle de l'Unimog 411 utilisé par les forces de Lisbonne au Mozambique. Abandonnés en grand nombre dans le pays par les Portugais, l'Unimog 411 est désormais utilisé par le FRELIMO3. Un premier essai de pseudo operation motorisée est accompli en mai 1976 : l'opération Detachment. Vingt hommes, en uniformes du FRELIMO, et quatre véhicules, peints comme ceux du FRELIMO, s'infiltrent au Mozambique. La mission est des plus simples avec des objectifs limités : attaquer un camp de la ZANLA à environ 160 kilomètres de la frontière, collecter du renseignement et placer des mines. En revanche, plus délicate est la procédure : emprunter des routes fréquentées. Par ailleurs, les Selous Scouts savent qu'ils ne peuvent requérir d'appui aérien si jamais ils sont engagés par l'adversaire. Nonobstant ces difficultés, l'opération est un franc succès.

   Le résultat valide donc le concept. Est alors lancée l'opération Long John en juin 1976. Plus ambitieuse, celle-ci vise deux camps de transit de recrues de la ZANLA au Mozambique. Chicualacuala à une vingtaine de kilomètres de la frontière constitue l'objectif secondaire, Mapai, à une quarantaine de kilomètres, est l'objectif principal. Cette fois-ci, quatre camions transportent soixante Selous Scouts qu'appuient deux Ferret empruntés au RhACR. A Mapai, le portail du camp est ouvert par une sentinelle qui ne se méfie pas. A l'intérieur, les Selous Scouts détruisent treize autobus Mercedes et en capturent un quatorzième, dans l'optique de le réutiliser ultérieurement. Au moins dix-neuf insurgés sont tués et dix-huit blessés, mais un Selous Scout est également tué et un autre grièvement blessé. Il ne fait plus de doute que les flying columns (« colonnes volantes »), ainsi qu'elles sont désormais nommées, représentent un potentiel considérable.


De la politique à l'action : Eland

   Le 5 août 1976, une soixantaine d'insurgés frappe la base de Ruda. Implantés dans la zone d'Umtali, ces derniers suscitent l'inquiétude de par leur combativité et leur entraînement meilleur que celui de leurs pairs. Ils proviennent du camp géant du ZANU/ZANLA à Nyadzonya, à une quarantaine de kilomètres au nord-est d'Umtali, au Mozambique. En réalité, l'incident va servir de prétexte à une des actions les plus controversées du conflit, menée avec des moyens blindés et motorisés. Les Rhodésiens comprennent l'ampleur du camp depuis peu. Début 1976, les effectifs de la ZANU/ZANLA y sont estimés à 800. Le Special Operations Committee s'interroge alors sur les chances de succès d'une opération pour le démanteler. Celles-ci semblent nulles et le projet en reste là. Malgré tout, les Selous Scouts n'abandonnent pas l'idée de se « payer » Nyadzonya. A partir de juillet4 1976, ils planifient et préparent une intervention. La mission est confiée au capitaine Bob Warracker. Grâce aux informations obtenus avec des vols de reconnaissance, une maquette du camp est construite. Les hommes peuvent y mémoriser la configuration générale, tandis que les différentes options d'attaque sont discutées. Fin juillet, un insurgé capturé apprend qu'au moins 5 000 rebelles sont en cours de formation à Nyadzonya. Sitôt qu'ils seront prêts, dans un délai de quelques semaines, ils mèneront des infiltrations massives en Rhodésie. Reid Daly est aussitôt averti.

   Cette fois-ci, l'affaire est trop grosse : Ken Flower et le général Walls sont informés. Le général est réticent donner son autorisation. D'une part, l'opération empiète sur les plates-bandes des SAS, chapeauté par le CIO, en théorie chargés de type d'action au-delà des frontières. Mais surtout, elle est par essence très agressive alors même que l'indispensable allié sud-africain, sous l'égide du Premier ministre John Vorster, peine à initier une détente politique avec l'Afrique noire5 depuis 1974. Dans ce but, il demande notamment à la Rhodésie de libérer Robert Mugabe, alors emprisonné. Ce que fait Salisbury en décembre 1974, bon gré, mal gré. Pour Vorster, au moins jusqu'en 1975, mieux vaut s'entendre avec les pays indépendants voisins, tout spécialement depuis la chute du régime portugais de Salazar, que de devoir déployer en Rhodésie6 des moyens militaires toujours plus importants – et donc, coûteux -. Certes, en 1976, l'Angola est une menace confirmée pour l'Afrique du Sud. Le réchauffement des relations avec l'Afrique noire voulu par Vorster a donc du plomb dans l'aile. Néanmoins, une conférence est prévue en septembre à Genève. Une opération rhodésienne contre Nyadzonya pourrait tout faire capoter, déclenchant l'ire sud-africaine. La Rhodésie serait alors totalement isolée et vouée à périr.


Progression au clair de lune

   Le risque militaire est également considérable : si les renseignements sont erronés, les moyens et le niveau de préparation des insurgés pourraient être bien supérieurs à ce qui est estimé. Les Selous Scouts seraient alors massacrés et l'impact politique d'une telle défaite aurait également des conséquences intérieures catastrophiques. Afin de « limiter la casse » en cas d'échec militaire et pour atténuer le courroux de Pretoria, Reid Daly est prévenu que si le raid est lancé, la Rhodésie doit être en mesure de nier qu'elle en est responsable ! Fortement soutenue par le ministre de la Défense Pieter Kenyon Fleming, l'opération reçoit finalement l'aval de Peter Walls. La flying column se compose de dix Unimog. Deux ont des canons Hispano de 20 mm récupérés sur des vieux Vampire de la Rhodesian Air Force (RhAF). Un est doté d'une M2HB de .50, un avec une DShK de 12,7 mm, cinq avec des jumelages de MAG et enfin, un dixième, non armé. Celui-ci transporte des artificiers. Ils ont pour mission de détruire le pont de Pungwé afin d'empêcher l'arrivée de renforts ennemis. L'élément blindé comprend quatre Ferret du RhACR qui ne servent plus guère qu'à rouler lors de cérémonies. Mais elles ont l'avantage d'avoir une silhouette plus « neutre » que celle des Eland 90. Les équipages sont constitués par les Selous Scouts. En effet, pour des raisons de sécurité, Daly ne veut pas de ceux du RhACR !Un camion Berliet ayant appartenu aux Portugais doit en théorie servir de poste de commandement mobile.

   Dans la nuit du 8 au 9 août 1976, « déguisée » en colonne du FRELIMO, la force motorisée roule vers la frontière en bénéficiant de la clarté de la pleine lune. La nuit favorise le subterfuge tandis que la lune facilite la navigation. Tombé en panne, le camion Berliet n'est pas de la partie. L'élément de commandement se serre donc à bord d'un Unimog avec jumelage de MAG. Les quatorze véhicules emportent 84 hommes – Blancs et Noirs - vers le Mozambique. La colonne franchit la frontière à 00 heure 05, elle emprunte des chemins de traverse dans le bush. Elle a été précédée par une équipe qui a coupé les câbles téléphoniques du secteur relié à Vila de Manica où se tient une garnison du FRELIMO. Pour ne pas trop susciter la méfiance sans néanmoins attirer excessivement l'attention, les feux de stationnements des véhicules sont allumés. Sur le trajet, les patrouilles du FRELIMO sont égales à ce qu'en attendent les Rhodésiens : incompétentes. Seule la poussière des pistes constitue un obstacle au périple. Elle provoque d'ailleurs la perte de la Ferret du capitaine Malley. Elle manque un pont et tombe dans le petit cours d'eau que surplombe celui-ci. Par souci de discrétion, l'automitrailleuse ne peut être détruite. Vila de Manica est traversée sans encombre vers 02 heures 00. Au passage devant un poste de garde, à la place des sentinelles n'est perceptible qu'une odeur de marijuana. A l'extérieur de la localité, les câbles téléphoniques reliant à Chimoio sont à leur tour sabotés et des mines sont posées. Le village de Vanduzi est dépassé, le pont de Pungwé traversé.

   La flying column s'arrête quelques heures à partir de 03 heures 30. A l'abri du bush, les Selous Scouts attendent l'arrivée d'un convoi de ravitaillement du FRELIMO qui, en théorie, approvisionne le camp tous les lundis matins. Le plan consiste à lui emboîter le pas et à pénétrer ainsi dans le camp. Mais finalement, sans grande surprise, le convoi est en retard. Or, plus le temps passe, plus les risques d'être repérés augmentent. Décision est donc prise d'agir sans plus de délai. Les moteurs redémarrent. A un peu moins d'une dizaine de kilomètres du camp, les deux Unimog avec les commandos portés, aux ordres du sergent-chef Ben Botha, sont détachés et positionnés en embuscade. Lorsque la colonne atteint enfin Nyadzonya, deux sentinelles fatiguées d'agapes d'une période de fête qui s'achève, laissent le passage aux « frères » du FRELIMO, sur un ordre lancé en portugais... Alors qu'ils n'éveillent pas encore la méfiance, les servants de deux mortiers de 81 mm sautent des Unimog avec leur tube qu'ils mettent aussitôt en batterie.


L'attaque du camp

Camp de Nyadzonya et position des véhicules rhodésiens. (Droits Réservés)

   Si les effectifs de la ZANLA sont pléthoriques, dans les fait, la grande majorité d'entre-eux n'est pas armée. La protection de l'implantation revient donc à un détachement d'une cinquantaine d'hommes du FRELIMO. Or, ils sont ivres lorsque les Rhodésiens entrent dans le camp ! Seulement munies d'armes en bois, des grappes de recrues de la ZANLA s'agglutinent joyeusement autour des véhicules. Ils croient que ceux-ci viennent les conduire jusqu'à des terrains d'entraînement. L'Unimog de commandement avance vers la place d'appel, flanqué à proximité, de part et d'autre, par les deux Unimog avec les Hispano de 20 mm. A droite et à gauche, roulent les deux Unimog avec mitrailleuse lourde : celui avec la M2HB le long du chemin depuis l'entrée, sur la gauche ; celui avec la DShK couvrant le flanc droit. Plus en arrière, au nord, excentrées, les trois Ferret ont pour rôle de bloquer une fuite éventuelle des rebelles en direction de la rivière Nyadzonya tout en protégeant le flanc découvert du dispositif. Deux autres Unimog avec jumelage, se déploient quant à eux sur la gauche de la ligne de feu prévue, au milieu des baraques.

   Le caporal Rodriguez, maîtrisant parfaitement le portugais, détaché du SAS au titre d'interprète, a l'idée d'utiliser un haut-parleur pour annoncer en lusitanien la défaite de la Rhodésie. Il est relayé par le sergent Gombeni, un autre interprète, Noir, des Selous Scouts. Il s'exprime quant à lui en shona. Le stratagème fonctionne à merveille. Cependant, des cadres de la ZANLA s'étonnent maintenant de la présence des Ferret. Ils donnent l'alarme. En vain. Dans la vague d'allégresse qui submerge leurs recrues, au milieu des rires, des cris et des chants, les chefs ne contrôlent plus rien. Lorsque les recrues réalisent à leur tour que des Blancs sont juchés sur les camions, l'euphorie se transforme en panique ponctuée des rafales qui fauchent la masse compacte. C'est une hécatombe. Les insurgés sont littéralement hachés par les armes automatiques des Rhodésiens. Le vaste espace de la place d'appel n'offre d'autre alternative que de courir désespérément en direction des cantonnements aux cloisons peu épaisses, faites de bois et boue séchée. Pendant plusieurs minutes, des dizaine de milliers de cartouches sont tirées. Particulièrement bien placées, les Ferret prélèvent un lourd tribut sur ceux qui tentent de se jeter dans la rivière7. A leur tour, les mortiers entrent en lice. Une traçante – probablement de 12,7 ou de 20 mm – touche le bâtiment qui fait office d'hôpital. Il s'enflamme en quelques instants, piégeant les blessés et ceux qui se sont réfugiés à l'intérieur.

   Des hommes du FRELIMO qui tentent de s'interposer sont aussitôt dispersés. Du côté de l'élément aux ordres du sergent-chef Ben Botha se présente une Land Rover. Elle se précipite dans la « kill zone » de l'embuscade et cinq de ses six occupants sont tués, dont trois officiers du FRELIMO et un responsable de la ZANLA. Un commissaire politique de l'organisation insurgée est également capturé. Grièvement blessé, ce dernier succombera alors qu'il est conduit en Rhodésie. Dans le camp, quatorze rebelles sont faits prisonniers et d'importantes quantités de documents saisies. Tandis qu'est menée la collecte de renseignement, avec deux autres Unimog - dont celui avec la DShK - Warracker rejoint le groupe de Ben Botha en compagnie duquel il file en direction du pont de Pungwé. L'ouvrage d'art doit être détruit afin de garantir le repli de la flying column. Est en effet à craindre une intervention des troupes du FRELIMO basées à Chimoio. Alertés par la fusillade à Nyadzonya, des soldats mozambicains se positionnent d'ailleurs pour protéger le point de passage. Les Rhodésiens les balaient facilement. D'autres véhicules adverses s'approchent. Ils sont pris pour cible par la Douchka, permettant ainsi aux artificiers de placer leurs charges puis de faire sauter le pont.

   Entendant la sourde déflagration, l'élément qui fouille le camp sait que désormais, il est temps de rompre le contact. Pour rentrer, les Rhodésiens doivent maintenant franchir la frontière en sens inverse. Une des Ferret en panne doit être remorquée par un Unimog. Dans un village, les Selous Scouts se trompent de chemin et sont accrochés par des combattants du FRELIMO plus vindicatifs, qu'appuient une DShK et plusieurs mortiers de 82 mm mis en batterie. Un appui aérien est aussitôt sollicité. Deux Hunter se chargent du travail, straffant la 12,7 avec leurs canons de 30 mm et provoquant l'explosion d'un dépôt de munitions. Un avion d'observation Lynx survole et éclaire l'itinéraire de repli qui est emprunté sans encombre jusqu'au moment où... les Selous Scouts réalisent qu'ils ont oublié deux des leurs – des Blancs8 – dans l'enceinte même du camp ! Par chance pour eux, ceux-ci réussissent à s'exfiltrer à pied jusqu'en Rhodésie. Mais la leçon sera retenue : toujours vérifier que tout le monde ré-embarque après un raid !


Objectif militaire

   La communauté internationale condamne l'opération. Le Mozambique jubile quant à lui de faire savoir par l'entremise d'une association anti-apartheid qu'un poste radio TR15A31 a été retrouvé à bord de la Ferret perdue. Produit par la société anglaise Racal, celui-ci est fabriqué sous-licence en Afrique du Sud. Le Premier ministre de la Couronne est donc informé que le « (…) public britannique sera choqué de découvrir que l'armée rhodésienne a utilisé de l'équipement britannique lorsqu'elle massacra d'innocents zimbabwéens. » En Afrique du Sud, John Vorster fait savoir son mécontentement à Ian Smith. L'ambassadeur rhodésien en Afrique du Sud est contraint de déclarer publiquement que l'action a été déclenchée sans l'accord de Pretoria. Plus grave pour la Salisbury, les Alouette III et leurs équipages sud-africains « mutualisés » sont retirés de Rhodésie tandis que John Vorster coupe les vivres à son voisin. Pour tenter d'apaiser les choses, Pieter Kenyon Fleming fait office de fusible : il perd son portefeuille de ministre de la Défense. Quant à Ken Flower, il critique une action qu'il juge contre-productive pour la Rhodésie, face à ce qu'il décrit comme un camp de transit.

   De fait, la propagande hostile au régime rhodésien s'empare très logiquement de la tuerie. Elle vilipende le massacre de réfugiés innocents, femmes, enfants... Comme souvent dans les conflits insurrectionnels la vérité se tient dans un no man's land aux contours flous. Contrairement aux affirmations des anti-rhodésiens, Nyadzonya est bien une installation militaire et donc, clairement un objectif légitime. Des cadres du ZANLA le confirmeront eux-mêmes plus tard. Mais, Ken Flower a raison : il s'agit d'un camp de transit où sont cantonnées les recrues de tous âges et tous sexes avant d'être envoyées dans de véritables camps d'entraînement, plus petits. Des documents capturés par la suite font état de 1 028 tués, 309 blessés et de plus de 1 000 disparus (notamment dans l'hôpital ou noyés)9. Cinq Selous Scouts sont blessés, dont un gravement, démontrant que des armes étaient bien présentes dans le camp.


Opération Mardon

Inspiré par l'UR416, le premier Pig est fabriqué en deux jours et entre en action lors de l'opération Mardon, le 30 octobre 1976. Le Pig roule le plus souvent en tête des flying columns. Attirant le feu des armes légères contre lequel il est quasiment immunisé, son armement lui permet de faire pleuvoir un déluge de feu sur les adversaires. Il est en revanche vulnérable aux mines. (Droits réservés)
 
   Quelques semaines plus tard, le 30 octobre 1976, les Selous Scout lancent une autre flying column, dans le cadre de l'opération Mardon. Elle vise le réseau logistique de la ZANLA dans la province de Gaza, toujours pour casser dans l'oeuf le projet d'infiltrations massives depuis le Mozambique. Pour la première fois, le Pig, blindé conçu dans les ateliers des Selous Scouts est mis en ligne. Fabriqué à partir d'un châssis d'Unimog sur lequel est monté un blindage similaire à l'UR416, lourdement armé, le Pig roule le plus souvent en tête de colonne. Attirant le feu des armes légères contre lequel il est immunisé, son armement lui permet de faire pleuvoir un déluge de projectiles sur les adversaires. L'objectif principal de la colonne est situé non loin de Jorge do Limpopo, avec Chigamane et Massangena comme objectifs secondaires. Afin de compartimenter le champ de bataille, des Selous Scouts sont parachutés en deux points de la voix ferrée qui traverse Jorge do Limpopo, avec la mission de stopper l'arrivée d'éventuels renforts du FRELIMO depuis Barragem.

   En dépit de quelques accrochages, Chigamane est atteinte aisément. Devant Jorge do Limpopo, des mortiers sont mis en batterie et entreprennent un tir de couverture. La colonne fonce alors, balayant un groupe d'insurgés à l'exercice, avant de prendre le contrôle de la localité et d'y détruire les infrastructures logistiques. Le 31 octobre, la colonne se dirige sur Massangena. Un informateur prévient les Selous Scouts qu'ils vont droit dans une embuscade tendue par le FRELIMO. Les dispositions sont prises et les Freddies, ainsi que les Rhodésiens surnomment les combattants mozambicains, sont les arroseurs arrosés. L'exfiltration des Selous Scouts parachutés est épique, mais la flying column retourne à bon port sans encombre.


Colonnes volantes dans le bush : opérations Aztec et Virile

   Le 28 mai 1977 est lancée l'opération Aztec contre des implantations du ZANU/ZANLA au Mozambique. D'envergure, l'offensive est menée par des éléments du 2 RR, du Rhodesian Engineers et surtout, des éléments du 1 RLI et des Selous Scouts. L'aviation appuie l'ensemble. Les Selous Scouts engagent 110 hommes et des véhicules : les blindés Pigs du Support Commando, la désormais habituelle ménagerie des Rodef 25 armés, ainsi qu'un camion DAF et une Jeep capturés. Outre les mortiers de 81 mm, la puissance de feu est renforcée d'un canon sans-recul de 75 mm lui aussi capturé ultérieurement et monté sur la Jeep. La colonne ainsi formée avancera le long de la ligne de chemin de fer qui va jusqu'à Jorge do Limpopo au sud. La progression se fait sans encombre. Mais est découvert que l'ennemi s'est retiré de Jorge do Limpopo, se réfugiant à Mapai, plus au sud. Immédiatement, la décision est prise de prolonger l'opération contre Mapai, avec la flying column des Selous Scouts renforcée de quelques parachutistes du 1 RLI. Au bilan, 32 insurgés sont tués.

   Quelques mois plus tard, la ZANLA tire les leçons des revers de Nyadzonya et de Mapai. Désormais, les camps sont dispersés sur des dizaines de kilomètres carrés. Les installations ne sont occupées que temporairement, alternativement, de manière à ce que les Rhodésiens ne puissent déterminer précisément si un camp est en fonction ou délaissé. En outre, des emplacements pour des pièces antiaériennes sont creusés. Des bunkers, capables de résister à l'impact proche de bombes de 350 kg, reliés par des tranchées sont aménagés. Le tout est de mieux en mieux camouflé tandis que les dépôts de munitions et de vivres sont enterrés. Ces mesures rendent extrêmement difficiles, voire impossible, le repérage aérien. Désormais les raids motorisés comme à Nyadzonya ne sont plus envisageables contre les complexes fortifiés qui émergent. Du moins pas sans un solide soutien blindé.

   En novembre 1977, les Selous Scouts s'en prennent à la logistique de la ZANLA entre Dombe et Espungabera au Mozambique. La mission consiste à détruire cinq ponts routiers par le biais d'une flying column. Comme toujours, celle-ci se singularise avec un « bric à brac » de véhicules : un Pookie qui emmène la colonne jusqu'à la frontière, l'autobus Mercedes capturé lors de l'opération Long John avec une DShK montée sur le toit à l'avant et deux M2HB à l'arrière, deux Pig avec canons de 20 mm, un Rodef 25 avec un jumelage de .30, deux Rodef 25 chacun avec un jumelage de MAG et une MAG qu'utilise le passager à côté du conducteur, deux Rodef 25 dans la configuration précédente avec également un mortier de 81 mm et transportant chacun deux mortiers de 60 mm, un Rodef 25 dans la même configuration de base avec un panier à roquettes pour roquettes de 37 mm SNEB, un Rodef 25 avec un canon de 20 mm, un Rodef 25 avec pas moins de cinq MAG et un mortier de 81 mm, un Rodef 25 avec une 12,7, un camion Scania pour les artificiers avec à son bord cinq tonnes d'explosifs, un Berliet surnommé « Brutus » avec encore cinq tonnes d'explosifs (et un canon de 20 mm !), et enfin un camion Mercedes 4.5 avec deux tonnes d'explosifs !

Unimog (Rodef 25) avec lance-roquettes SNEB de 37 mm utilisé au cours de l'opération Aztec. (Droits Réservés)

   Initialement, est prévu de déclencher l'action trois jours avant l'opération héliportée Dingo. Mais cette dernière est considérée comme prioritaire. De fait, pour éviter de mettre en alerte la ZANLA et le FRELIMO, le lancement de Virile est donc retardé jusqu'à la nuit du 26 au 27 novembre 1977. Comme les restrictions quant à l'appui aérien ne sont maintenant plus de rigueur, outre sa grande puissance de feu, la colonne bénéficie donc du renfort de la redoutable RhAF. Un Lynx éclaire en permanence la progression des Selous Scouts tout en étant prêt à diriger une frappe aérienne si nécessaire. Nonobstant le délai de quelques jours, Virile est un succès : tous les ponts sont détruits. Le 1er décembre 1977 le représentant du Mozambique à l'ONU adresse une protestation au Secrétaire Général de l'organisation internationale à propos de 105 incursions rhodésiennes, de mai à octobre, menées avec « l'aviation en appui des blindés », au cours desquelles ne sont tués que des « civils ». En 1979 survient la plus grande opération interarmes menée par la Rhodésie, à laquelle participent les moyens motorisés des Selous Scouts : l'opération Miracle qui est justement décrite dans le numéro 72 deBatailles & Blindés (voir aussi un autre complément de l'article de B&B, ici).

Vue arrière et intérieure du Pig avec deux MAG et jumelage de .30 utilisés comme véhicule de commandement par les Selous Scouts lors de l'opération Miracle. Les combats sont difficiles et la tension est perceptible sur les visages des Rhodésiens. A noter l'AKMS accrochée au véhicule : les Selous Scouts utilisent fréquemment des armes capturées à l'ennemi. (Gerry van Tonder)



1 « Opérations sous fausse bannière ».
2 Long Range Desert Group.
3 Le parti au pouvoir au Mozambique.
4 Sans que ne soit prévenue la haute hiérarchie, pas même le général Peter Walls, à la tête des forces de sécurité, et encore moins le Operations Coordinating Committee (OCC), conseil de guerre rhodésien.
5 Il est à noter que l'Afrique du Sud ne reconnaîtra jamais la Rhodésie.
6 D'autant que Pretoria espère ainsi s'attirer la bienveillance des Etats-Unis, avec Kissinger en secrétaire d'Etat ambivalent.
7 La plupart ne sachant pas nager, au moins deux cents se noieront.
8 Le caporal des SAS et le membre d'équipage de la Ferret perdue quelques heures plus tôt.
9 Les Selous Scouts rapportent 300 insurgés tués et une trentaine d'hommes du FRELIMO.

2 commentaires:

  1. Des raids ''hit and run'' de ce style seraient efficace de nos jours contre les guérillas en Afrique et Asie ? J'ai des doutes.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Réponse très tardive, j'en suis navré. J'ai délaissé le blog pour des raisons multiples (dont la préparation de l'ouvrage...).

      Ce genre de raids, y compris dans le cadre d'opérations "pseudos" reste efficace et pratiqué. En ce qui concerne l'Afrique, les Shabaab y ont distinctement recours. Le 16 septembre 2016, grâce à une action motorisée de type "pseudo", ils s'emparent ainsi d'Elwak, à la frontière kényane.

      Les forces spéciales somaliennes ont aussi mené au moins un raid motorisé "pseudo", malheureusement non documenté. Quant aux opérations "pseudo" n'impliquant pas un ou plusieurs véhicules "déguisés", sans être fréquentes, elles ne sont pas non plus inexistantes.

      Pour ne citer qu'elles, les forces spéciales ougandaises ont aussi été formées aux opérations "pseudos". Eeben Barlow l'évoque dans son livre Composite Warfare (30° South Publishers, 2016).

      Enfin, au Moyen-Orient, les "forces spéciales" syriennes (véritables FS ou unités commandos/d'élite très polyvalentes sans être véritablement FS) pratiquent les opérations pseudos.

      Plus spécifiquement, avant d'être médiatisés, les "Faucons du désert" ont très vraisemblablement mené des actions motorisées "pseudos" contre les jihadistes. Cela n'est pas explicite, reste que leur manière de combattre, au moins à leurs débuts, favorise l'application de la méthode (que l'ennemi ne sache pas si les véhicules qu'il aperçoit sont amis ou ennemis, jusqu'à ce qu'il soit trop tard).

      Sur cette manière de combattre, je vous recommande la lecture de Syria's Desert Hawks and the Loyalist response to ISIS, ici : http://smallwarsjournal.com/jrnl/art/syria%E2%80%99s-desert-hawks-and-the-loyalist-response-to-isis. Au sujet des Faucons du Désert en général, Stéphane Mantoux avait rédigé un billet fort intéressant, malheureusement, le lien est "mort".

      Plus succinctement, j'avais aussi écris quelques lignes sur eux, page 338 de mon étude sur les forces gouvernementales et pro-gouvernementales syriennes. Elle est accessible ici : https://www.academia.edu/11777342/Les_forces_gouvernementales_et_pro-gouvernementales_syriennes_2011-2014, ou directement ici : http://conops-mil.blogspot.fr/2014/07/revue-de-details-les-forces.html. A noter qu'elle a été publiée à l'été 2014 et qu'à l'époque, les Faucons du Désert étaient quasiment inconnus.

      L'absence de documentation sur le sujet des raids motorisés "pseudos" s'explique aisément en ce qui concerne des puissances étatiques. En effet, le procédé est tout simplement interdit au regard des lois de la guerre. Il relève de la "perfidie".

      Supprimer