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mardi 29 mars 2016

Histoire : BATAILLES & BLINDÉS n°72 - GUERRE EN RHODÉSIE






   Batailles & Blindés n°72, d'avril-mai 2016, est là ! Au sommaire, tout d'abord un intéressant dossier « Chars et débarquements ». Celui-ci se compose d'un triptyque d'articles : un de Stéphane Delogu (« Les galets de la mort », consacré aux chars Churchill engagés à Dieppe le 19 août 1942) ; un de Benoît Rondeau (« Sie kommen ! », à propos des contre-attaques blindées allemandes lors de débarquement alliés) ; et enfin, un article de Hugues Wenkin (« Touché-coulé sur Omaha Beach », qui raconte l'action des blindés et tout spécialement des Sherman DD durant le débarquement du 6 juin 1944). S'ajoutent la passionnante rubrique « En bref », sur l'actualité des blindés contemporains que présente LaurentLagneau ; l'indispensable « Blindorama » de Yann Mahé. Ce mois-ci, notre culture « blindistique » est enrichie sur l'ABC péruvienne de 1936 à 1945 (avec une anecdote à propos des Tanques 39 au cours des années 1970)... Notons aussi un article sur les 100 ans du char au Bovington Museum par Marc-Eric Pontoux. Et n'oublions pas le récit du « chant du cygne » des Panther de la division Totenkopf en Hongrie, début 1945.

   Enfin, le lecteur découvrira un article dont je suis l'auteur. Le sujet porte sur les blindés de l'éphémère Rhodésie (aujourd'hui Zimbabwe). Sujet méconnu en France, alors que durant cette période, les Rhodésiens, de concert avec les Sud-africains, furent des précurseurs quant à la conception de blindés protégés contre les mines et les embuscades. Par ailleurs, bien que souvent affectés à des missions de routine et souvent sans gloire, ces blindés jouèrent un rôle essentiel pour maintenir ouvertes les voies de communication rhodésiennes, face à une insurrection recourant à un nombre croissant de mines et d'engins explosifs improvisés. Ce qui n'est pas sans évoquer des situations opératives et tactiques qui existent aujourd'hui en Afrique (Somalie, Nigeria, Mali...). Ces blindés participèrent aussi à quelques opérations d'envergure, décrites dans l'article du magazine. Par ailleurs, les forces spéciales en utilisèrent au cours de nombreux raids. Ce point sera l'objet d'un autre billet, ici, la semaine prochaine. Avant cela, en complément de l'article paru dans Batailles & Blindés, voici quelques détails sur l'arme blindée de Salisbury de 1945 jusqu'à la « guerre de Sécession » de 1965.


Marmon Herrington de la Field Reserve Reconnaissance Unit de la British South Africa Police (BSAP), la police rhodésienne. Six de ces engins patrouillent lors des violentes émeutes de juillet puis d'octobre 1960. (Collection personnelle)

Dans l'atmosphère du « Dernier train du Katanga »

   En 1945, la Rhodésie ne dispose que d'automitrailleuses Marmon Herrington qui sont alors regroupés au sein du Southern Rhodesian Reconnaissance Car Regiment (SR RCR). Dissoute en 1947 après avoir servi en Rhodésie du Nord lors de mouvements sociaux, l'unité est reformée en décembre 1948 en tant que South Rhodesia Armoured Car Regiment (SR ACR), en réponse à des troubles intérieurs. En effet, l'année 1948 a été marqué par de nombreuses grèves, en particulier à Bulawayo. Le SR ACR s'organise alors en trois squadrons (A, B et C) implantés à Bulawayo, Gwelo et Salisbury (aujourd'hui Hararé1). En 1950, le SR ACR se muscle avec l'arrivée de vingt T17 Staghound. En 1953 est créée la Fédération de Rhodésie qui englobe la Rhodésie du Nord, la Rhodésie du Sud et la colonie du Nyasaland. En 1956 le SR ACR est dissout. Les Marmon Herrington sont transférés à la Field Reserve Reconnaissance Unit2 de la British South Africa Police (BSAP), la police rhodésienne. Mécaniquement très fatigués, six sont remis en état en cannibalisant les autres. Peu efficaces dans leur rôle de véhicules anti-émeute, ils servent pour l'essentiel à montrer que la police est là et à calmer les ardeurs des émeutiers les plus belliqueux. Quant aux Staghound, elles sont transférées aux deux bataillons3 du Royal Rhodesia Regiment (RRR).

   L'organisation d'un parti nationaliste noir rhodésien en 19574 puis les événements du Katanga (province du Congo-Kinshasa qui fait sécession quelques jours après l'indépendance du Congo), et enfin les émeutes qui éclatent dans les townships de Salisbury avant de s'étendre à Bulawayo, incitent les autorités de Rhodésie du Sud à constituer des unités régulières blanches. Il s'agit de contrebalancer les unités régulières noires5 du Rhodesian African Rifle (RAR) et d'éviter toute sédition unilatérale noire au sein de la fédération. A partir de 1960, trois unités sont donc formées dans la matrice de la No. 1 Training Unit6, dont ce qui devient en février 1961 le Rhodesian Armoured Car Regiment (Selous Scouts7) (RhACR). En dépit de sa désignation de « régiment », le RhACR ne comprend qu'un A Squadron doté de Ferret8 basé à Ndola (aujourd'hui en Zambie). En septembre, des Ferret sont acheminés en Rhodésie du Nord à la frontière avec le turbulent Katanga. Dans le même temps émergent deux nouveaux mouvements nationalistes noirs (davantage d'informations figurent dans l'article de Batailles & Blindés). Le 14 décembre 1963, est dissout l'éphémère RhACR (Selous Scout) alors que se préparent les indépendances de la Rhodésie du Nord et du Nyasaland. Ces événements signent la fin de la Fédération et la répartition de ses moyens militaires, pour l'essentiel entre la Rhodésie du Nord et la Rhodésie du Sud. La première reçoit vingt-huit Ferret et la seconde dix plus tous les Staghound. En Rhodésie du Sud, les Ferret sont dispersés entre les unités. Ainsi, quatre d'entre-eux sont-ils attribués au 1 RLI, quatre autres vont au 1 RAR9. Les deux derniers sont placés en maintenance. En revanche, les Staghound, à bout de souffle10 et dont le maintien en service est jugé trop onéreux, sont dépouillées d'une partie de leur équipement de bord (à commencer par les radios) et stockées à Salisbury en vue d'être ferraillées.

Guerre de sécession en Rhodésie

   Le Nyasaland accède à l'indépendance le 6 juillet 1964. Il devient le Malawi. Il est suivi de la Rhodésie du Nord le 24 octobre 1964 qui devient la Zambie. Le tour de la Rhodésie du Sud approche désormais : un pays indépendant avec à sa tête un pouvoir noir représentatif de la majorité de la population. Toutefois, le gouvernement de Rhodésie, pour l'essentiel composé de Blancs sous l'égide du Premier ministre Ian Douglas Smith11 ne l'entend pas de cette oreille. Alors que le territoire est très autonome depuis 1922, est estimé que celui-ci est souverain. Smith juge que le processus en cours, sous la « direction » de la Grande-Bretagne, est une trahison12. En outre, cette indépendance cristallise les peurs de la minorité blanche, épouvantée quant à une mainmise noire qui s'accompagnerait d'un chaos similaire aux sanglants événements du Katanga. Angoisse que vérifient les premières actions armées de groupes aux motivations confuses, entre le banditisme crapuleux et le nationalisme via le terrorisme13. Que vérifient également la bisbille entre groupes du ZAPU et du ZANU, distinctement rivaux et dont les militants sont désormais accueillis en Tanzanie14, et même plus loin en Europe de l'est et en Chine. Ils y sont endoctrinés au marxisme et aux théories révolutionnaires puis à la guérilla. Rien d'étonnant, donc, à ce que le 1 RLI soit engagé dans l'exercice Flick Knife au scénario prémonitoire, du 9 au 17 mai 1965. Cet exercice évoque l'infiltration, au nord-est du territoire, par des bandes d'une organisation hostile, bien armées, perpétrant des actes de sabotage. Les « terroristes » sont représentés par des hommes du 2 Commando (No. 2 Cdo). A cette date, les Ferret de la Recce Troop du Support Group15 sont augmentés depuis janvier des quatre autres Ferret dont disposait jusqu'alors le 1 RAR. Ils sont répartis entre les No. 1 et No. 3 Cdo à l'occasion de Flick Knife.

   Dans ce contexte délétère, le gouvernement de Ian Smith annonce unilatéralement l'indépendance de la Rhodésie le 11 novembre 1965 (Unilateral Declaration of Independence – UDI). Pour Londres, cette décision est totalement illégale. Aussi les séditieuses autorités rhodésiennes redoutent-t-elles une intervention armée britannique. Quelques jours avant l'UDI, Salisbury mobilise donc ses maigres forces. Parmi les plus loyales, figure le 1 RLI et les Ferret de sa Recce Troop désormais au nombre de neuf16 (avec un Ferret sorti d'atelier de maintenance sur les deux qui s'y trouvent début 1965). S'ajoutent les Marmon Herrington de la BSAP (entité elle aussi considérée comme loyale dans son ensemble). D'aucuns se souviennent alors des Staghound. Un an plus tôt, le Support Group du 1 RLI s'est efforcé d'obtenir les vieilles automitrailleuses à des fins d'entraînement. La requête est tout d'abord rejetée. Cependant, avec l'UDI, Salisbury prend très au sérieux l'hypothèse d'une opération aéroportée britannique. Celle-ci serait couplée à une offensive terrestre menée depuis la Zambie. Il lui faut donc faire flèche de tout bois afin d'étoffer son rachitique dispositif défensif. A partir du 9 novembre, tant bien que mal, deux des Staghound décrépites sont reconditionnées au profit du Recce Troop du Support Group du 1 RLI, en cannibalisant des pièces de rechange sur les autres véhicules. Seuls deux hommes du Recce Troop connaissent le fonctionnement des T17 ! En hâte, ils forment donc le « noyau » de deux équipages ad'hoc qui sont chargés d'escorter des véhicules-radios de la Royal Rhodesian Air Force (RRAF) jusqu'à Kariba. En cours de route, les freins d'une des T17 rendent l'âme, définitivement. Or, les arrêts sont nombreux car les véhicules-radios tombent fréquemment en panne ! Faute de mieux, un des membres d'équipage s'installe donc sur l'arrière brûlant du blindé, avec deux blocs de béton. Lorsque le convoi s'immobilise, il saute prestement pour placer les cales improvisées sous les roues de la Staghound !

   Le périple est interminable : par la route, Kariba est à environ 350 kilomètres au nord-ouest de Salisbury ! La ville doit impérativement être tenue. Elle constitue un point stratégique. Située côté rhodésien du fleuve Zambèze qui trace la frontière avec la Zambie, bénéficiant d'une piste d'aviation, elle verrouille l'itinéraire principal en direction de Salisbury. Si les Britanniques (ou moins probablement, les Zambiens) entrent en lice, ils doivent impérativement s'en emparer avant de foncer sur la capitale sécessionniste... Afin d'empêcher l'atterrissage d'avions de transport anglais, les Land Rover et Bedford du RLI sont garés en travers de la piste. Des tranchées sont difficilement aménagées dans un sol dur comme de la pierre tandis que sont positionnées les Ferret et Staghound. Les canons des deux T17 sont approvisionnés, à raison de... six obus perforants par véhicule, grâce à des caisses de munitions estampillées « Fort Worth Texas 1941 » retrouvées peu avant ! L'UDI est célébrée par un coup de canon de 37 mm que tire une des Staghound, pour essai (et en guise d'avertissement), en direction de la Zambie. Avec une conséquence : la culasse est gravement endommagée ! Finalement, les Britanniques n'interviennent pas. Ils estiment que le déclenchement d'une telle opération exigerait des moyens dont ils ne disposent pas immédiatement, qu'il impliquerait une forte opposition armée et une probable guérilla notamment de la part des SAS rhodésiens. L'option politique est donc privilégiée contre Salisbury. De fait, dans un premier temps, la Rhodésie ne perçoit pas comme essentiel le développement de forces blindées. Début 1966, celles-ci se limitent au Support Group du 1 RLI. Celui-ci n'aligne que cinq Staghound qui sont finalement rétrocédées au commandement de l'Army, partagés entre les Recce Platoon des 1 et 2 Battalion du Rhodesian Regiment (RR). La Recce Troop du 1 RLI conserve cependant les Ferret.


Prochains billets et bibliographie pour l'article

   La suite, et en particulier la question des opérations, est développée dans Batailles & Blindés n°72. Quant aux opérations motorisées des forces spéciales rhodésiennes, rendez-vous ici la semaine prochaine ! Une nouvelle fois, je remercie tout particulièrement John Wynne Hopkins et Gerry Van Tonder dont l'aide a été précieuse. Je renouvelle aussi mes remerciements à ceux qui n'ont pas souhaité être cités. Quant aux ouvrages consultés pour la réalisation de l'article, du billet ci-dessus et de ceux à venir, les voici :

ABBOT Peter & BOTHAM Philip, Modern African Wars (1) Rhodesia 1965-1980 Osprey Publishing 1986
BALAAM Andrew, Bush War Operator – Memoirs of the Rhodesian Light Infantry, Selous Scouts and beyond, Helion 2014
BAXTER Peter, Selous Scouts – Rhodesian Counter-insurgency specialists Helion 2011
BAXTER Peter, Bush War Rhodesia 1966-1980, 30°South Publisher 2014
BHEBE Ngwabi, The ZAPU and ZANU guerrilla warfare, Mambo Press 1999
BHEBE Ngwabi & RANGER Terence, Soldiers in Zimbabwe's Liberation War, University of Zimbabwe 1995
ELLERT H., The Rhodesian Front War Counter-insurgency and guerrilla warfare 1962-1980, Mambo Press 1989
GRANT Neil, Rhodesian Light Infantryman 1961-1980, Osprey Publishing 2015
HELMOED-RÖMER Heitman, Surviving the ride : a pictorial history of South African-manufactured armoured vehicles, 30°South Publisher 2014
LOCKE Peter & COOKE Peter, Fighting vehicles and weapons of Rhodesia 1965-1980, P&P Publishing 1995
MOORCRAFT Paul & McLAUGHLIN Peter, The Rhodesian War – A military History, Pen & Sword 2008
REID-DALY Ronald (LtC), Selous Scouts : top secret war, Galago 1982
STIFF Peter, Taming the landmine, Galago 1986
TURNER John W., Continent ablaze – The insurgency wars in Africa 1960 to the present, Arms and Armour 1998
VENTER Al J., The Zambezi Salient – Conflict in Southern Africa, The Devin-Adair Company 1974

De très nombreux sites Internet, à commencer par les blogs de JohnWynne Hopkins et celui de Peter Baxter, ont été consultés, mais aussi les travaux du Docteur J.R.T. Wood et bien sûr ceux de Gerry van Tonder. 

 
1 Capitale du Zimbabwe.
2 Plus simplement appelée « Reconnaissance Unit ».
3 1 RRR et 2 RRR, constitués de « territoriaux » (réservistes) blancs
4 Le Southern Rhodesian African National Congress de Joshua Nkomo.
5 Avec des cadres blancs.
6 Le 1 Battalion du Rhodesian Light Infantry (1 RLI) et le C Squadron du Special Air Service (SAS).
7 Du nom de Courtney Selous, un explorateur du XIXème siècle.
8 De 30 à 38 selon les sources sont livrés en 1960.
9 1 Battalion du Rhodesian African Rifle.
10 Elles ont déjà servi au cours de la Deuxième Guerre Mondiale.
11 Elu à ce poste le 14 avril 1964.
12 D'autant plus que les Blancs de Rhodésie ont payé un lourd tribut lors de la Seconde Guerre Mondiale.
13 A l'image de l'assassinat d'un fermier à un barrage routier en juillet 1964 par le « gang des Crocodiles », lié au ZANU.
14 Où trouve refuge le ZAPU après avoir été déclaré illégal en 1962 en Rhodésie ; le ZANU sera déclaré illégal deux ans plus tard, en 1964.
15 En 1964, le 1 RLI a été réorganisé en tant qu'unité commando, ses éléments de reconnaissance et d'appui sont alors rassemblés au sein d'un Support Group qui s'articule en une Reconnaissance Troop (Recce Troop) et une Mortar Troop (mortiers).
16 En deux sections de quatre véhicules + un pour le chef de troop.