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samedi 10 juin 2017

Les jihadistes ont-ils tous des troubles mentaux ? Non (en chiffres).



Ananke Group a "tweeté" (@AnankeGroup) un article fondamental, que j'invite à lire très attentivement, au sujet de la compréhension biaisée de qui sont les terroristes. Est expliqué pourquoi cette compréhension est biaisée, car elle passe trop par le prisme de l'affect. Concernant l'excellent article signalé par Ananke Group, il est ici.

En écho, je cite quelques lignes extraites de mon livre Forces armées africaines. Dans la fiche-chapitre sur l'Algérie, j'évoque le phénomène guerrier en Afrique, en quoi le jihadisme appartient au phénomène guerrier. J'explique la mésestimation de la motivation idéologique, en soulignant toutefois que l'Islam ne saurait être résumé au jihad. J'expose par ailleurs les « mythes » qui se sont regrettablement greffés à la problématique des combattants volontaires de l'EI.

Pages 47 à 48
« En Occident, l'amalgame est constant au sujet de la motivation idéologique. Le fondamentalisme et la radicalisation sont allègrement confondus. Le fondamentalisme est assimilé au terrorisme, en oubliant notamment que le salafisme se décline en trois appréhensions de celui-ci : quiétiste, politique et jihadiste, en oubliant aussi que le jihadisme n'est pas que sunnite mais qu'il existe également chez les chiites. Donnons l'exemple des volontaires iraniens ou irakiens chiites, membres de nombreux groupes qui se battent en Syrie aux côtés des forces gouvernementales de Damas. En résumé, tous les salafistes ne sont pas des jihadistes. L'amalgame existe aussi à propos de la santé mentale des jihadistes.

En effet, il est difficile de convenir que ses compatriotes ou coreligionnaires sont capables des pires abominations, que des actions-suicides sont avant tout des actions de combat à fort impact psychologique, avec un sens stratégique ou parfois uniquement tactique. Il s'avère donc plus supportable de créer une distance incommensurable avec l'objet de l'horreur en se convaincant par exemple que les jihadistes de l'EI sont tous atteints de pathologies ou accessoirement de déficiences mentales.

Que cette caractéristique ne soit pas négligeable est un fait. Le rapport de discussions entre experts, sous l'égide d'Europol les 29 novembre et 1er décembre 20151, estime, selon les sources, à au moins 20 % le nombre de volontaires de l'EI souffrant de problèmes mentaux.

Cependant, si l'on considère une étude de l'Institut Montaigne datant de 2014 (Prévention des maladies psychiatriques : pour en finir avec le retard français ; chiffres de 20122), environ 20 % de la population française est atteinte de troubles psychiques. Rapporté à la population française, le nombre de volontaires de l'EI souffrant de ces troubles n'est donc qu'un reflet de la situation mentale en France. Pour élargir la perspective, ce pourcentage est sensiblement équivalent en Grande-Bretagne (en 2009), avec environ 25 % de Britanniques concernés (Mental health facts and statistics, Mind for better mental health3) par des troubles psychiques.

Pour ce qui est de l'Afrique, prenons le cas de la santé mentale en Tunisie, pays dont sont issus un grand nombre de volontaires jihadistes. En 2011 sont publiés des chiffres de 2005 (Santé mentale : la Tunisie en mode souffrance4 ; avec une situation qui, depuis, s'est encore dégradée) estimant que 52 % des Tunisiens souffrent de troubles psychiques (37 % avec troubles dépressifs et anxieux). En somme, les volontaires jihadistes ne sont pas plus atteints (voire moins, comme avec l'Angleterre ou la Tunisie) de troubles mentaux que les populations dont ils sont issus. »

L'étude d'Europol a pour objet de démontrer que les jihadistes sont « dérangés » ; manière simpliste de les appréhender. Cependant, une mise en perspective transversale, démarche chère à feu Bernard Fall, éclaire les choses sous un tout autre jour... L'affect rend certes la compréhension plus simple. Elle n'est pas pour autant plus vraie. »

2 Prévention des maladies psychiatriques : pour en finir avec le retard français, Institut Montaigne, 2014, http://www.institutmontaigne.org/res/files/publications/etude_sante_mentale_institut_montaigne.pdf
4 REKIK Samira, Santé mentale : la Tunisie en mode souffrance, Réalité, http://www.realites.com.tn/2013/12/sante-mentale-la-tunisie-en-mode-souffrance/

mercredi 7 juin 2017

Une intervention armée n'est pas la cause du terrorisme

La foule fuit la fusillade, à proximité du Westgate Mail au Kenya, 23 septembre 2013 (photo : Anne Knight via Wikicommons)

  L'idée que si "nous" n'avions pas attaqué les jihadistes, alors ils ne nous attaqueraient pas, est emblématique d'un décalage terrible entre la réalité et les perceptions de cette réalité. En ce qui "nous" concerne, il implique de rappeler que, par exemple, l'attentat contre le Musée juif de Bruxelles, le 24 mai 2014 ne saurait être corrélé à des frappes aériennes contre l'EI puisque celles-ci débutent en août 2014...

  Dans le livre, j'évoque la problématique du déclenchement d'une guerre et de sa nécessaire préparation, à propos de l'intervention kényane en Somalie. J'y analyse aussi qu'une intervention, comme celle du Kenya, déclenche un danger (que je compare à un explosif), mais qu'elle ne le crée pas, à savoir que ce danger existe déjà, avec tout ce que cela implique en termes de risques de voir l'explosion se produire, d'une manière ou d'une autre (et donc, même sans intervention). Même sans être intervenus contre l'EI, subir des actions de l'EI n'aurait été qu'une question de temps.

Pages 440 à 441 : les lacunes kényanes mises en perspective

   Après le Westgate et l'université de Garissa, El Adde est une autre grande tragédie du Kenya. La bravoure des militaires qui défendent le camp ne doit pas être mise en cause. La fulgurance et la violence de l'attaque ne leur laisse aucune chance. Reste que la défaite d'El Adde doit à un manque d'entraînement, de préparation et d'adaptation.

   Pour autant, la responsabilité stratégique n'incombe pas qu'aux autorités politiques et militaires. La société civile kényane porte elle aussi sa part de responsabilité, à commencer par les médias généralistes. Si ceux-ci ont un rôle sain, en portant à la connaissance de l'opinion publique les dérives des autorités politiques et militaires, leur abyssale méconnaissance des questions de sécurité et par extension, de défense, nuit à la cruciale résilience pour affronter un ennemi comme les Shabaab.
 
  Ainsi, la judicieuse acquisition de blindés légers VN-4 armés pour la police kényane a-t-elle provoqué une levée de boucliers début 2016 quant à la militarisation des forces de police (des MRAP CS/VP3 Bigfoot seront quant à eux livrés à partir de mai 2016).

  Or, face au danger de commandos jihadistes dotés d'armes automatiques (en sus des fusils d'assaut, des mitrailleuses PKM, des lance-roquettes antichars RPG-7 ou encore des fusils de précision SVD), ces véhicules sont indispensables. Ils peuvent amener à pied d’œuvre les unités d'intervention alors que les terroristes tiennent sous leur feu les axes d'approche (comme à Garissa, le 2 avril 2015).
 
  Enfin, il serait inique de pointer du doigt le Kenya comme cas d'école d'impéritie face au jihadisme et aux méthodes de combat utilisées par les jihadistes, tout comme il serait inique de voir les forces armées africaines au travers des déficiences kényanes.

   L'attitude française – et plus globalement européenne – après l'engagement en Afghanistan n'est pas plus brillante que celle du Kenya. Les attentats de janvier et novembre 2015, de mars 2016 en Belgique et encore juillet 2016 en France, témoignent que la non-anticipation stratégique se cultive y compris au nord de la Méditerranée.

   En France, à l'affaiblissement des outils de renseignement (catastrophique réforme du renseignement intérieur) et à l'affaissement des capacités militaires sous Nicolas Sarkozy font écho l'amateurisme politique en matière d'antiterrorisme pendant le mandat de François Hollande, sanctionné par les attentats mentionnés. La justice n'est pas au diapason du ministère de l'Intérieur. Au sein de celui-ci, les policiers manquent de moyens humains et matériels, d'entraînement.
 
  Des mesures résolues auraient dû être prises avant même les premières frappes aériennes françaises contre l’État islamique en Syrie. Au regard de cela, les décideurs kényans ne sont donc pas plus « mauvais » que leurs homologues occidentaux.
 
  Quant à l'idée que les attentats perpétrés par les Shabaab ne seraient qu'une inévitable conséquence de l'opération Linda Nchi, il convient de rappeler qu'une intervention extérieure n'est pas nécessairement la cause d'un danger terroriste quand cette menace existe auparavant.
 
  Si une telle opération déclenche effectivement le danger terroriste, les explosifs comme le détonateur sont déjà en place. En d'autres termes, une intervention étrangère n'est qu’un élément déclencheur et non la cause directe. Bien que relevant de l'hypothèse, il y a fort à parier que les Shabaab auraient, pour une raison ou pour autre, frappé le Kenya même sans l'opération Linda Nchi.
 
  Mais une intervention extérieure se pense en ayant à l'esprit que si l'ennemi jihadiste est frappé impitoyablement, en retour il frappera lui aussi. Il ne le fera pas timidement ou en respectant des règles qui ne sont pas les siennes, qu'elles soient tactiques ou humanitaires.

mardi 30 mai 2017

Les jihadistes de l'EI ont-ils peur de se battre contre des femmes ? Non.

 
Non, les jihadistes ne sont pas d'invétérés drogués au captagon, mythe parmi d'autres qui a la vie dure. Mythe qui fait écho, ainsi que le déplore Wassim Nasr (@SimNasr) à celui des jihadistes qui auraient « peur » de combattre contre des femmes. Mythe et rien d'autre, car cette idée ne repose sur aucun fait, juste une affirmation d'une Kurde ensuite relayée sans vérification.

« Est répété à l'envi dans les médias que les jihadistes de l'EI auraient peur d'affronter les combattantes des YPG (ou les femmes des Forces Nationales de Défense1 syriennes). Pour « belle » qu'elle soit, cette histoire ne repose que sur les propos d'une milicienne des YPG, à l'été 2014, amplement relayés ensuite2. Or, aucun texte sacré de l'Islam ne mentionne qu'un jihadiste qui serait tué par une femme combattante se verrait refuser le paradis ; absolument rien dans la Sunna, pas l'ombre d'un hadith, et encore moins dans le Coran. A ma connaissance aucun jihadiste n'a confié sa peur de « croiser le fer » avec une femme kurde, pas une déclaration sur les réseaux sociaux n'a confirmé – même a minima – cette rumeur. Les choses sont simples : un jihadiste tué au combat est un martyr, peu importe s'il est tué par une femme. En outre, un fait m'interpelle. Les unités kurdes sont de trois types : exclusivement masculines, exclusivement féminines ou mixtes, tandis que la proportion de combattantes est élevée. Grands sont donc les risques qu'ont les jihadistes de « tomber » sur une unité kurde composée de femmes. Je m'interroge alors : si cette peur était aussi prononcée qu'il est dit, pourquoi les lignes de l'EI ne se sont-elles pas effondrées sitôt que les Kurdes sont massivement entrés en action ? Pourquoi le siège de Kobané a-t-il été si long ? La réponse me semble évidente : belle histoire mais légende dans son ensemble3. »
Extrait de : Les femmes et le jihad.
 
1 FND ; voir mon étude sur les forces armées syriennes 2011-2014.
3 Le cas particulier n'est pas exclu. Mais encore une fois, absolument aucun texte sacré n'étaie cela. Voir http://www.vox.com/cards/isis-myths-iraq/isis-female-soldiers

lundi 29 mai 2017

Al-Qaïda se renforce et survivra à l'État islamique

 
Photo de l'avis de recherche de Saïf el-Adel (dans le courant des années 1980). Considéré avec suspicion par certains au sein d'al-Qaïda du fait d'un long exil « protégé » en Iran, il ne « préside » AQC que le temps de la nomination d'al-Zaouahiri. Perçu comme plus « viril » qu'al-Zaouhiri, bien davantage préoccupé par les questions opérationnelles en raison de sa formation dans les commandos égyptiens, Saïf al-Adel aurait probablement fait évoluer al-Qaïda très différemment s'il était resté. Dans tous les cas, rien ne dit qu'al-Zaouahiri restera éternellement à la tête de l'organisation ; un jeune aux « dents longues » ne manquerait pas d'appréhender la rivalité avec l'EI d'une toute autre manière. (Source : FBI)

Note : je reposte ici un extrait (et une des photos) d'un très long billet écrit en mars 2015, « Tordre le cou au mythe de l'invincibilité de l’État islamique ». Il ne s'agit pas de démontrer bêtement « à quel point j'avais raison », mais de déplorer qu'en dépit de la bonne volonté étatique affichée, rien ne change véritablement. Ainsi, le Président de la République parle de « groupements terroristes », alors que le terrorisme n'est pas une idéologie, mais une méthode de combat. La prudence vis-à-vis du concept du « jihad » dans son acception de « jihad mineur » (la guerre physique) est louable mais finalement primaire. Ce flou quant à la définition de l'ennemi1 (lui-même complexe de ses différences régionales et culturelles, de ses motivations profondes, de ses fragmentations diverses) conduit à justifier la priorité donnée à la lutte contre l’État islamique. La création d'une « task force » dédiée à cette mission concrétise ce choix. Or le jihadisme ne se résume pas à l'EI, il ne se limite pas qu'à cette entité. L'EI « moyen-oriental » se compose lui-même de groupes et d'acteurs dont la loyauté est fonction des succès (et défaites). Cette situation se vérifie plus encore en Afrique où les accointances et où les passages d'un groupe à un autre, selon les circonstances, selon les affinités familiales ou claniques, selon les intérêts économiques locaux, etc, sont également très prononcées. Le jihadisme se résume d'autant moins à l'EI qu'al-Qaïda profite de cette situation pour se régénérer. C'est ce que j'explique en 2015...

La disparition d'al-Zaouahiri et son remplacement par un « jeune » qui reprendrait à son compte l'agressivité médiatique de l'organisation d'Abou Bakr al-Baghdadi tout en rénovant le discours et l'approche jihadiste autoriserait la renaissance d'un AQC encore plus dangereux. Surtout que paradoxalement AQC bénéficie de la focalisation de toutes les attentions sur l'EI. Cette situation rappelle l'écran que constituèrent les groupes en Irak affiliés à al-Qaïda, dès l'été 2003 au profit des insurgés sunnites non-liés aux jihadistes. Les services de renseignement américains voyaient al-Qaïda derrière chaque action violente, négligeant de fait de travailler prioritairement sur les groupes sunnites... Est également alarmante cette pression « publique » et « médiatique » qui ne peut qu'avoir des conséquences sur les décisions politiques quant à la problématique du retour des jihadistes partis en Syrie, alors que statistiquement ceux qui ne sont jamais partis se révèlent beaucoup plus dangereux. Il faut surveiller ceux qui rentrent (et pas uniquement de Syrie) en donnant aux services de renseignement les capacités de le faire. Mais l'attention ne doit pas se limiter à ce que mettent en exergue les médias. Le terrorisme au nom du jihad ne se restreint pas à l'EI.

Pour revenir à Al-Qaïda, l'organisation n'a pas disparu et al-Qaïda survivra à l’État Islamique. Ce dernier n'existe que tant qu'existe le soi-disant « califat ». Sa défaite peut être plus ou moins longue selon la détermination internationale, mais dans tous les cas, elle surviendra, concomitante aux dissensions qui ne vont pas manquer de naître au sein-même de l'organisation (si elles n'existent pas déjà comme en témoigneraient les exécutions de jihadistes de l'EI par l'EI) : désolidarisation des sunnites irakiens susceptibles de prendre leur distance par rapport aux crimes abominables, doutes d'une frange de radicaux quant à la légitimité du meurtre d'autres musulmans. Par ailleurs, paradoxalement, la puissance acquise par l'EI grâce à ses conquêtes territoriales est aussi sa plus grande vulnérabilité. Dans des proportions moindres, le cas de figure d'AQMI et d'Ançar Eddine au Mali est parlant. L'un et l'autre n'ont pas été complètement éradiqués. Mais si les efforts sont maintenus durant des années, les groupes jihadistes sahéliens s'estomperont (certes, avec la possibilité d'évoluer, d'être remplacés, etc). Il en va de même pour l'EI, à condition d'engager des moyens sans commune mesure avec ceux nécessaires au Mali. Et à condition de réfléchir à « Et ensuite ? ». 
 
1 Sur ce déficit, voir en particulier, le caustique mais juste billet du colonel Goya.

jeudi 18 mai 2017

Livre : Les forces armées africaines 2016-2017



Photographie de couverture : lieutenant Ayella Gissa. Le lieutenant Gissa joue le rôle d'un ennemi (OPFOR) au cours d'un exercice dans le cadre d'un stage « instruire l'instructeur » (« train the trainer »), le 27 décembre 2006 (Chief Mass Communication Specialist Eric A. Clement, U.S. Navy, 5 mars 2007 via Wikicommons).




Tout d'abord, je tiens à exprimer ma gratitude à celles et à ceux qui soutiennent le livre depuis le début du projet ou encore en relayant l'annonce de sa parution, mais aussi par leurs commentaires sympathiques. Je songe en particulier à S., à mes frères Jean-Baptiste et Benoît, à Vincent Bernard (Le Cliophage ; avec une sympathique recension sur son riche blog), aux colonels Alain Daboval et Michel Goya (La voie de l’Épée, avec une recension elle aussi sympathique, sur la page Facebook de La voie de l'épée), à Yann Mahé (Batailles & Blindés) et à Laurent Tirone (Trucks & Tanks magazine), à Joseph Henrotin (DSI/Areion), à Jean-Jacques Patry (FRS), à Nicolas Henin, à Michael Horowitz (Prime Source), à Grégoire Chambaz (RMS), à Gordon Rottman, au commandant Rémy Hémez ainsi qu'à Elie Tenenbaum (IFRI et le blog Ultima Ratio),  à Jean-Marc Lafon (Kurultay). Je remercie par ailleurs Benjamin Bouchez tant pour son soutien que pour ses remarques constructives. Merci enfin à Maya Kandel (Froggy Bottom), à Philippe Chapleau (Lignes de Défense/Ouest France), à Akram Kharief (Secret Difa 3/MENA Defense), à Sonia Le Gouriellec (Good morning Africa). Merci également à David Kilcullen pour son intérêt...

Le cheminement du projet a été une entreprise aussi longue et complexe que passionnante. Son développement a été mené avec une méthodologie éprouvée, à savoir celle du cycle du renseignement. En l'occurrence, ce dernier est devenu « cycle de conception » : planification, collecte, exploitation et diffusion. L'étape de la planification s'est traduite par une réflexion concentrée sur le lecteur. J'ai appréhendé celui-ci non pas comme une « cible commerciale » ou au travers de « profils types », mais en songeant à ses attentes intellectuelles, au « besoin d'en comprendre », pour paraphraser la formule consacrée « besoin d'en connaître ».

Il s'agissait de proposer une mise en perspective qui ne sacrifierait pas à la précision, qui placerait l'élément factuel dans un contexte d'ensemble. Cette mise en perspective est évidemment ouverte à la contradiction, au contre-argument, au désaccord, au regard qui perçoit les choses autrement. La philosophie de ce livre n'est pas d'asséner des vérités, mais de réconcilier ce fameux élément factuel avec la mise en perspective, dans un monde où tout semble aller plus vite.

Serge Halimi décrit parfaitement le problème majeur de la contraction du temps qui frappe le lecteur et, par voie de conséquence, tend à formater le journalisme : « (…) On n'a plus le temps de se plonger dans un livre 'trop long' (…). Ni celui de lire un article abordant autre chose qu'un sujet familier. (…) Toujours connecté, interdit de musarder. »1 Manque de temps qu'il relie à des « calendriers surchargés » ainsi qu'à de fondamentales (et cruelles) questions financières. Il explique aussi, ce qui devrait être l'essence même du journalisme : « A quoi peut servir un journal ? A apprendre et à comprendre. A donner un peu de cohérence au fracas du monde là où d'autres empilent des informations. » Ce constat est transposable au chercheur qui observe et qui décrit à l'aulne de ses connaissances dans un essai, dans un livre. 

J'ai donc eu l'ambition de prendre le temps et de donner un peu de cohérence à la compréhension des outils militaires dans le fracas des conflits, ou dans les acouphènes de crises latentes et de paix troublées du continent africain.

Cette ambition impliquait de ne pas mépriser ce que sont les militaires africains, les institutions au sein desquelles ils servent. Les lacunes, voire l'incurie, sont dénoncées sans ambages. Cependant, il n'y a jamais de condescendance dans les lignes de Forces armées africaines. Ce respect passe par la prise en compte du contexte, des difficultés et atouts qui influencent la manière de combattre. 

Là encore, la mise en perspective constitue une ligne directrice du livre, tracée au cordeau souple de la nuance. Le contexte ne saurait se résumer à des antagonismes entre ethnies et à la corruption, tout comme les soldats des États africains ne sont pas systématiquement et irrémédiablement mauvais. Les nations africaines savent aussi prendre de bonnes décisions contre ceux qui menacent leur stabilité et leurs soldats peuvent être exceptionnels. 

C'est ce que je souligne dans mon livre, aussi bien en exposant ce que sont les enjeux géopolitiques et sécuritaires qui relèvent de la stratégie, qu'en présentant le fonctionnement opérationnel des unités, en détaillant certaines des opérations, et parlant de la conduite au feu des individus au sein de ces unités.

La mise en perspective se traduit aussi par des comparaisons, tout spécialement entre des pays d'Afrique et la France. Mais j'établis ces comparaisons en pointant ce que certains pays d'Afrique font correctement alors que la France est médiocre, voire mauvaise. Ou encore, j'explique ce qui est accompli de travers en Afrique en atténuant le propos par des initiatives françaises qui ne sont pas plus inspirées. Il ne s'agit pas d'autoflagellation, mais de lucidité.

Par exemple, maints pays d'Afrique se sont dotés de véhicules blindés de transport de troupe « MRAP », protégés contre les mines, alors que les militaires français engagés dans l'opération Barkhane n'ont pour l'essentiel que des véhicules non blindés et des VAB à bout de souffle... Les problématiques liées aux islamismes (j'explique dans le livre pourquoi je fais le choix du pluriel), à la radicalisation, au jihadisme, sont parfois appréhendées en Afrique avec beaucoup plus d'acuité et de bon sens qu'en France, sans pour autant que les pays concernés ne sombrent dans une démagogique frénésie sécuritaire.

L'ouvrage étant auto-édité via CreateSpace, Forces armées africaines 2016-2017 peut être acheté directement sur Amazon qui en constitue le distributeur principal. Son coût a lui aussi fait l'objet d'une réflexion. Les ouvrages de ce genre ont généralement des prix élevés, parfois plus d'une centaine d'euros. De telles sommes les rendent difficilement accessibles aux étudiants, aux militaires, aux civils passionnés ou curieux. Et ce plus encore en Afrique francophone où le pouvoir d'achat est moindre qu'au nord de la Méditerranée.

J'ai donc opté pour un prix de 33,70 euros qui me permette d'obtenir des revenus légitimes de ce travail, mais aussi d'envisager le financement d'une éventuelle nouvelle édition pour les années à venir, ainsi qu'une traduction en anglais. Cependant, même s'il n'existe pas d'équivalent en langue française (ou anglaise), j'ai volontairement choisi un prix relativement bas. De la sorte, le livre est abordable sans non plus être bradé.

Enfin, en dépit de nombreuses relectures, quelques coquilles subsistent dans les 600 pages ; mais comme le dit un proverbe africain connu : « l'erreur n'annule pas la valeur de l'effort accompli ». L'effort en question a été considérable, comme l'ont perçu ceux qui ont soutenu le projet au cours du « cycle de conception », et au cours de l'étape de la diffusion. Je suis fier du résultat et de ce qu'il est susceptible d'apporter au lecteur. 

Pour conclure, je remercie également les lectrices et lecteurs qui s'intéresseront non pas à mon livre, mais à ce qu'il contient.


1 HALIMI Serge « On n'a plus le temps... », Le Monde Diplomatique, octobre 2012, http://www.monde-diplomatique.fr/2012/10/HALIMI/48240