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lundi 29 mai 2017

Al-Qaïda se renforce et survivra à l'État islamique

 
Photo de l'avis de recherche de Saïf el-Adel (dans le courant des années 1980). Considéré avec suspicion par certains au sein d'al-Qaïda du fait d'un long exil « protégé » en Iran, il ne « préside » AQC que le temps de la nomination d'al-Zaouahiri. Perçu comme plus « viril » qu'al-Zaouhiri, bien davantage préoccupé par les questions opérationnelles en raison de sa formation dans les commandos égyptiens, Saïf al-Adel aurait probablement fait évoluer al-Qaïda très différemment s'il était resté. Dans tous les cas, rien ne dit qu'al-Zaouahiri restera éternellement à la tête de l'organisation ; un jeune aux « dents longues » ne manquerait pas d'appréhender la rivalité avec l'EI d'une toute autre manière. (Source : FBI)

Note : je reposte ici un extrait (et une des photos) d'un très long billet écrit en mars 2015, « Tordre le cou au mythe de l'invincibilité de l’État islamique ». Il ne s'agit pas de démontrer bêtement « à quel point j'avais raison », mais de déplorer qu'en dépit de la bonne volonté étatique affichée, rien ne change véritablement. Ainsi, le Président de la République parle de « groupements terroristes », alors que le terrorisme n'est pas une idéologie, mais une méthode de combat. La prudence vis-à-vis du concept du « jihad » dans son acception de « jihad mineur » (la guerre physique) est louable mais finalement primaire. Ce flou quant à la définition de l'ennemi1 (lui-même complexe de ses différences régionales et culturelles, de ses motivations profondes, de ses fragmentations diverses) conduit à justifier la priorité donnée à la lutte contre l’État islamique. La création d'une « task force » dédiée à cette mission concrétise ce choix. Or le jihadisme ne se résume pas à l'EI, il ne se limite pas qu'à cette entité. L'EI « moyen-oriental » se compose lui-même de groupes et d'acteurs dont la loyauté est fonction des succès (et défaites). Cette situation se vérifie plus encore en Afrique où les accointances et où les passages d'un groupe à un autre, selon les circonstances, selon les affinités familiales ou claniques, selon les intérêts économiques locaux, etc, sont également très prononcées. Le jihadisme se résume d'autant moins à l'EI qu'al-Qaïda profite de cette situation pour se régénérer. C'est ce que j'explique en 2015...

La disparition d'al-Zaouahiri et son remplacement par un « jeune » qui reprendrait à son compte l'agressivité médiatique de l'organisation d'Abou Bakr al-Baghdadi tout en rénovant le discours et l'approche jihadiste autoriserait la renaissance d'un AQC encore plus dangereux. Surtout que paradoxalement AQC bénéficie de la focalisation de toutes les attentions sur l'EI. Cette situation rappelle l'écran que constituèrent les groupes en Irak affiliés à al-Qaïda, dès l'été 2003 au profit des insurgés sunnites non-liés aux jihadistes. Les services de renseignement américains voyaient al-Qaïda derrière chaque action violente, négligeant de fait de travailler prioritairement sur les groupes sunnites... Est également alarmante cette pression « publique » et « médiatique » qui ne peut qu'avoir des conséquences sur les décisions politiques quant à la problématique du retour des jihadistes partis en Syrie, alors que statistiquement ceux qui ne sont jamais partis se révèlent beaucoup plus dangereux. Il faut surveiller ceux qui rentrent (et pas uniquement de Syrie) en donnant aux services de renseignement les capacités de le faire. Mais l'attention ne doit pas se limiter à ce que mettent en exergue les médias. Le terrorisme au nom du jihad ne se restreint pas à l'EI.

Pour revenir à Al-Qaïda, l'organisation n'a pas disparu et al-Qaïda survivra à l’État Islamique. Ce dernier n'existe que tant qu'existe le soi-disant « califat ». Sa défaite peut être plus ou moins longue selon la détermination internationale, mais dans tous les cas, elle surviendra, concomitante aux dissensions qui ne vont pas manquer de naître au sein-même de l'organisation (si elles n'existent pas déjà comme en témoigneraient les exécutions de jihadistes de l'EI par l'EI) : désolidarisation des sunnites irakiens susceptibles de prendre leur distance par rapport aux crimes abominables, doutes d'une frange de radicaux quant à la légitimité du meurtre d'autres musulmans. Par ailleurs, paradoxalement, la puissance acquise par l'EI grâce à ses conquêtes territoriales est aussi sa plus grande vulnérabilité. Dans des proportions moindres, le cas de figure d'AQMI et d'Ançar Eddine au Mali est parlant. L'un et l'autre n'ont pas été complètement éradiqués. Mais si les efforts sont maintenus durant des années, les groupes jihadistes sahéliens s'estomperont (certes, avec la possibilité d'évoluer, d'être remplacés, etc). Il en va de même pour l'EI, à condition d'engager des moyens sans commune mesure avec ceux nécessaires au Mali. Et à condition de réfléchir à « Et ensuite ? ». 
 
1 Sur ce déficit, voir en particulier, le caustique mais juste billet du colonel Goya.